Le passé
Chapitre XIII
En quittant la gare où ils venaient de conduire leur fille qui partait avec son mari pour le traditionnel voyage de noces, M. et Mme de Grandpré montèrent seuls ensemble dans la voiture qui les ramenait chez eux.
Depuis presque vingt ans, ils ne s’étaient pas trouvés ainsi côte à côte dans cet étroit espace où, pendant quelques instants, on respire le même air ; un souvenir remonta du passé dans leurs âmes, celui de leur propre mariage.
C’est ainsi que trente années auparavant ils étaient revenus de l’église où ils venaient de recevoir la bénédiction nuptiale ; lui, si tendrement, si passionnément amoureux ; elle, si confiante dans la vie, si sereine dans l’espoir du bonheur...
Involontairement, le baron poussa un soupir. Sa femme, accoutumée à la contrainte, n’avait
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rien témoigné de la pitié profonde que lui inspirait cette ruine de son existence ; le soupir qu’elle entendit lui parut si douloureux, qu’elle tourna la tête vers son mari.
Il était très pâle ; appuyé contre la paroi, il avait fermé les yeux avec une expression de suprême angoisse.
– Vous ne vous sentez pas bien ? dit Mme de Grandpré, inquiète.
Il rouvrit les yeux et se redressa avec effort pour répondre :
– La fatigue... et puis aussi un peu d’émotion... Veuillez me pardonner...
Ils arrivaient chez eux ; le baron descendit d’un pas assez ferme et monta dans son appartement. Sa femme avait à demi envie de l’y suivre, pour prévenir au moins le valet de chambre ; mais elle n’osa pas, et se retira chez elle.
Une heure à peine les séparait du dîner ; tout en changeant de toilette, la baronne songeait à ces années perdues, considérées jadis par elle comme
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des années de prison, et dont le souvenir lui revenait maintenant avec une sorte de charme douloureux.
Dans ce temps-là, en effet, elle avait joui d’une paix que depuis elle n’avait plus jamais retrouvée ; après tant d’orages et de douleurs, elle se rappelait cette période de calme avec une joie amère qui avait le mordant d’un regret. C’était bien quelque chose que de s’endormir sans trouble, sans appréhensions, avec la certitude que le lendemain serait un jour tranquille... Si ce n’était pas le bonheur, au moins c’en était un reflet.
Mme de Grandpré ne voulait pas songer à sa fille en ce moment. Leurs adieux, le matin, dans la chambre virginale, lorsque Gilberte, parée pour la cérémonie, l’avait embrassée, n’avaient pas donné satisfaction à son cœur. Dans ce baiser de son enfant, rien n’avait révélé à la mère un regret ou une vraie tendresse ; trop de malentendus les séparaient déjà pour que l’attendrissement pût se glisser entre elles ; leurs deux orgueils se tenaient tête. Non, la baronne ne penserait pas à Gilberte ;
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qu’elle fût heureuse avec le mari qu’elle avait choisi, c’était le souhait sincère, mais sans élan, que sa mère envoyait vers elle ; son cœur meurtri se refusait à s’arrêter davantage sur les années à venir comme sur les années écoulées. Les mères aiment à se rappeler l’enfance de leurs filles, et les joies qu’elles leur ont données lorsqu’elles ont quitté la maison maternelle ; Mme de Grandpré avait besoin de paix, elle ne songerait pas au passé... Dans le passé ancien où sa fille l’aimait, il y avait eu autre chose que sa fille, et dans le passé proche, où la vie de famille était reconstituée, Gilberte ne l’aimait plus.
Son fils... Mme de Grandpré passa la main sur ses yeux, comme pour en arracher toutes ces images douloureuses qui s’obstinaient à la hanter. Non, elle ne penserait pas non plus à son fils. Depuis la réception qui avait eu lieu chez elle, dans l’après-midi, il avait disparu. Sa place n’était-elle pas près de ses parents ce jour-là ? Il avait fait dire qu’il ne rentrerait pas pour dîner... Elle allait donc dîner en tête-à-tête avec son mari, pour la première fois ?
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Cette idée lui parut insoutenable. Elle écrivit un mot à la hâte, et donna ordre de l’envoyer chez Marsac, afin qu’il vînt les aider à porter la fatigue de cette pénible soirée.
Mais le lendemain ? Mais les jours suivants ? Une quinzaine seulement devait s’écouler avant l’époque fixée pour leur séparation ; ensuite, elle serait libre.
Étrange et douloureuse liberté ! Libre de ne plus avoir aucun lien, de ne plus voir son mari, ni son fils... Ah ! son fils, elle revenait à lui, en dépit de ses efforts pour n’y pas songer. Elle ne le verrait plus !
Elle s’aperçut alors que la froideur cruelle de son enfant était encore une jouissance. Elle avait cru qu’à ne point le voir elle souffrirait moins, et elle sentit que ce serait une torture nouvelle. Ici, elle espérait malgré tout que chaque lendemain lui apporterait un peu d’indulgence, une parcelle de pardon ; quand elle aurait quitté sa maison, il n’y aurait plus pour elle aucune ombre d’espérance.
Mais elle ne devait pas pleurer ; le souci de sa
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dignité lui interdisait jusqu’à la douceur des larmes, qui laissent des traces visibles. Elle se redressa, se raffermit, prit un livre et lut n’importe quoi jusqu’au moment du dîner.
Marsac n’était point chez lui : le tête-à-tête redouté était inévitable. La baronne se rendit à la salle à manger, où elle trouva son mari.
Il était fort pâle et défait ; cependant, avec un grand courage, il se mit à table et entretint une conversation suffisante pour l’édification des gens qui les servaient.
Mais, le repas terminé, il souffrait d’une façon si évidente que sa femme l’engagea à se retirer.
– Vous avez trop besoin de repos, monsieur, lui dit-elle, pour songer à me tenir compagnie. Ne voulez-vous pas qu’on fasse prévenir votre médecin ?
Le baron lui jeta un regard où se voyait de la reconnaissance.
– Non, dit-il, merci ; c’est un peu de fatigue seulement... Ces derniers jours m’ont éprouvé. Vous semblez lassée vous-même. Je crois qu’en
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effet, l’un et l’autre, nous avons besoin de repos. Ne pourrions-nous pas... ? Mais vous ne voulez pas m’accompagner à la Vernerie ?
– Les eaux vous feront du bien, répondit la baronne avec une sorte de cruauté qu’elle se reprocha sur-le-champ. Ce n’est plus qu’une quinzaine de jours à attendre.
Il fit un signe de tête découragé. Non, elle ne voulait pas l’accompagner, elle le laisserait mourir seul ! La saluant avec sa courtoisie ordinaire, il se retira.
Elle resta pendant une heure ou deux dans le grand salon, un livre à la main, puis elle retourna dans sa chambre.
L’esprit malade, le cœur aigri, mécontenté d’elle-même et des autres, elle renvoya sa femme de chambre, et, avec une sorte de froide colère, elle se mit à ranger les objets qui lui appartenaient, ceux qu’elle avait apportés avec elle quand elle était rentrée dans ce logis.
Elle plia ses dentelles, enferma ses bijoux, réunit tous les menus souvenirs dont elle aimait à
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s’entourer, comme si elle partait le lendemain même. En attendant le jour de sa délivrance, elle vivrait ici, en étrangère, comme à l’hôtel.
– Comme à l’hôtel, répétait-elle avec une irritation maladive.
Elle se faisait mal à elle-même, et elle y prenait un amer plaisir, comme ceux qui tourmentent leur blessure et la font saigner.
Lasse enfin à ne plus se tenir debout, elle se mit au lit, espérant un sommeil de plomb pour résultat de tant de fatigue. Mais son agitation la poursuivit dans l’obscurité, malgré ses yeux fermés. Elle voyait aussi clairement que par la plus ardente lumière tout ce qu’elle eût voulu chasser de sa mémoire : son fils, enfant, courant dans les jardins de la Vernerie, et se jetant la tête dans sa robe, pour quelque joie ou chagrin puéril ; son mari, jeune et gai, parcourant avec elle les routes de ce pays charmant où ils avaient passé leurs étés ; plus récemment, sous les mêmes ombrages, Gilberte causant, avec Marsac, affectueuse et confiante avec sa mère, éblouie par la bonté chevaleresque de son père...
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Toutes ces images de bonheur détruit se succédaient dans le cerveau de la baronne comme les apparitions d’un kaléidoscope ; elle les voyait très brillantes, peintes de vives couleurs, d’une implacable netteté. Le jeu des physionomies déployait les nuances les plus délicates, elle y lisait mille sentiments variés. Comme elle avait bien vu ces choses jadis ! comme elle en avait été pénétrée ! Comme cette vie de famille, après tout, avait tenu la plus grande place dans son âme ! Il le fallait bien, pour que ce fût elle qui l’emportât sur tous les souvenirs du passé.
Soudain, une autre apparition surgit dans un autre cadre : dans le salon de sa mère, la baronne vit soudain Hector de Tinsay, tel qu’il était quand elle s’était décidée à partir avec lui.
– Non ! non ! cria-t-elle tout haut dans son angoisse. Non, pas lui !
Elle se leva vivement et ralluma sa bougie pour chasser tous ces fantômes d’une nuit d’insomnie. Dans cette maison, au milieu de ses douleurs maternelles, elle ne pouvait supporter l’image de son amant.
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Brisée, elle but quelques gouttes d’eau fraîche et s’assit dans un fauteuil pour y attendre le jour. Comme elle arrangeait sur elle les plis de sa robe de chambre, elle entendit marcher près de sa porte. Les pas n’étaient point étouffés, on venait à elle. Elle se dressa. On frappa.
– Madame la baronne ! dit la voix du valet de chambre de son mari, qu’elle reconnut.
– Qu’y a-t-il ? répondit-elle en se levant.
– M. le baron est très malade ; il vient de tomber sans connaissance.
Elle resta un court instant immobile, cherchant à voir clair en son âme. En ce moment, elle se sentait plongée dans les plus épaisses ténèbres.
– J’y vais, répondit-elle, prenant sa décision. Envoyez prévenir le docteur.
Mme de Grandpré suivit le domestique, et, pour la première fois depuis la naissance de Gilberte, entra dans la chambre de son mari.
Le baron était couché dans son grand lit : les tentures sombres rehaussaient la pâleur de son visage ; les yeux fermés, les traits rigides, il
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semblait touché par la main de la mort. À le voir ainsi, sa femme se sentit pleine de pitié.
Elle avait vécu dix ans tranquille et honorée près de lui ; bien des fois, en s’éveillant le matin, elle l’avait vu reposer ainsi sur l’oreiller, mais il était alors dans la plénitude de la force et de la vie... Que de ruines, entre ces jours passés et l’heure présente !
Avec une indicible émotion dont elle n’eût pu démêler les nuances, la baronne se pencha sur son mari, essayant de saisir un souffle ; le valet de chambre tenait un flambeau près d’elle, d’une main qui tremblait fort, car il avait peur. Elle lui fit déposer sur un meuble la bougie inutile, et, courageusement, aidée du domestique, elle changea la position du malade. Redressant ses oreillers, elle lui releva la tête et les épaules, puis resta penchée, écoutant la respiration qui ne se faisait pas entendre.
Elle fit alors ouvrir la fenêtre, et l’air d’une tiède nuit de juin pénétrant dans la chambre fit vaciller les rideaux. Le baron poussa un faible soupir.
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– Ah ! fit-elle, avec un inexprimable soulagement. De l’eau fraîche, de la glace plutôt, allez, je reste ici.
Le domestique sortit ; elle se trouva seule avec son mari.
La mort s’en allait lentement. Les mains n’étaient plus aussi froides, un souffle léger flottait sur les lèvres ; elle s’assit tout contre le lit, contemplant toujours le visage encore beau, animé jadis, quand elle le regardait, d’une expression de tendresse si profonde, si passionnée...
À ce souvenir, le frisson d’autrefois passa encore sur ses épaules, et elle détourna la vue. Mais un nouveau soupir la rappela à son devoir, et, résolument, elle attacha son regard sur les yeux fermés.
Ils s’ouvrirent lentement, ces yeux clos, avec l’expression étrange et mystérieuse de ceux qui reviennent à la vie, et se fixèrent sur ceux de sa femme, sans étonnement. En réponse, elle lui sourit, et ce sourire lui redonna l’apparence des anciens jours.
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– Où suis-je allé ? murmura-t-il d’une voix encore mal assurée, pendant que son esprit flottait sur le bord de la vie.
– Nulle part, mon ami, répondit-elle. Vous avez eu une petite faiblesse, et c’est fini.
Il la regarda, incrédule. Il venait de faire un grand voyage, en vérité, un voyage aux pays inconnus d’où l’on ne revient pas ; seulement, il s’était arrêté sur la rive, avant d’y aborder.
– C’est fini, répéta le baron, comme un enfant docile. Mais, dites-moi où je suis allé. C’était loin... loin... oh ! si loin...
Un autre frisson, celui de l’invisible, passa sur Mme de Grandpré, et elle eut profondément honte de ce qu’elle avait ressenti tout à l’heure.
– N’y pensez pas, mon ami, fit-elle. – L’appellation affectueuse était montée à ses lèvres, naturellement, comme autrefois. – Ce ne sera rien : un éblouissement...
Le baron fit un mouvement et regarda plus attentivement sa femme. Son esprit, mal réveillé d’un engourdissement semblable à la mort,
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n’avait pas encore retrouvé la notion du temps et de l’espace. Entre l’heure présente et celle qui l’avait précédée, il s’en fallait de si peu pour que pour lui n’eût passé l’éternité !
– C’est vous, Marthe ? dit-il avec une légère expression de doute. – La Marthe qu’il voyait ne ressemblait plus guère à la Marthe d’autrefois. – C’est vous ? Où donc avez-vous été si longtemps ? Ou bien est-ce moi qui ai fait une longue absence ? Oh ! Marthe, c’est bien vous, dites ? Je suis content de vous avoir retrouvée. Vous ne me quitterez plus, n’est-ce pas ?
Il avait pris très doucement une des mains de sa femme, et la gardait dans la sienne, sans la serrer ; il ferma les yeux et se recueillit. Elle n’osait parler.
– Où sommes-nous, à Paris ou à la Vernerie ? Je ne reconnais pas bien...
– À Paris, dit la baronne d’une voix à dessein étouffée.
– Ah ! fit-il, se laissant retomber d’un air de fatigue.
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Le domestique rentrait avec de la glace ; Mme de Grandpré fit des compresses, en mit aux tempes et aux poignets de son mari, puis s’assit auprès du lit pendant qu’il semblait sommeiller. Soudain, elle fît un brusque mouvement.
– M. Paul ? demanda-t-elle au valet de chambre, d’une voix très basse, mais impérieuse.
– Monsieur n’est pas rentré, murmura l’homme avec quelque confusion.
Mme de Grandpré se renfonça dans son fauteuil, d’un geste plein d’amertume et d’orgueil. Si son fils n’était pas là, – où il eût dû être, – elle le remplaçait. Une sorte d’étrange contentement lui vint à la pensée qu’elle veillait auprès de celui que Paul lui préférait si incommensurablement.
Après une heure d’anxieuse attente, le médecin arriva. M. de Grandpré, sorti de son sommeil un peu lourd, avait recouvré toute la mémoire. Il expliqua qu’il s’était senti mal toute la journée, depuis plusieurs jours même ; les devoirs de sa situation l’avaient contraint de dissimuler son malaise ; mais, resté seul, il avait
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senti la gêne de sa respiration s’augmenter de plus en plus ; à la fin, il avait eu la force, se sentant, à ce qu’il croyait, mourir, de tirer sur le cordon de sa sonnette, puis il s’était évanoui.
Le médecin, qui le connaissait bien, et depuis longtemps, le palpa, l’ausculta, l’interrogea, et finit par lui dire qu’il avait subi un accident sans conséquence, dont le retour n’était pas à craindre pour le moment. Il écrivit une prescription, et prit congé de son malade.
Dans le salon, éclairé par une seule lampe, qu’il traversait pour se retirer, il vit tout à coup surgir la baronne, qui l’attendait, assise au bord d’un fauteuil.
Ce docteur était un honnête homme, peu au courant de la vie mondaine. Simple médecin de quartier, appelé jadis pour donner des soins à un domestique, il s’était peu à peu gagné la confiance et l’estime de M. de Grandpré. Il ignorait le drame qui avait séparé les époux, et savait seulement qu’après une longue absence la baronne était rentrée au domicile conjugal.
– Docteur, dit-elle, je voudrais savoir ce que
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vous pensez de M. de Grandpré...
– Son fils n’est pas là ? demanda le vieux praticien.
– Non...
Elle cherchait une excuse sans la trouver ; le médecin la regarda avec attention.
– Vous avez l’air d’une personne énergique, madame, dit-il ; M. Paul de Grandpré connaît l’état de son père, et je pense qu’il a voulu vous ménager jusqu’à présent ; mais le mal de M. le baron est très grave, et, puisque vous êtes seule auprès de lui...
– Ma fille s’est mariée aujourd’hui... hier, veux-je dire, fit Marthe.
– Oui... Eh bien, madame, je pense qu’il faut que vous sachiez ce que monsieur votre fils connaît depuis longtemps. Votre mari est très malade ; il a une maladie de cœur, avec des complications... des troubles dans la circulation... Bref, il peut être enlevé dans une crise comme celle qu’il vient d’avoir, de même qu’il peut vivre encore vingt ans si rien de fâcheux ne survient.
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– Une maladie de cœur ? répéta Mme de Grandpré. Et la cause ?...
– La cause ? Toujours la même ! C’est la vie, madame, avec les soucis, les chagrins ; tout le monde en a... Votre mari a résisté jusqu’ici... et même avec une énergie peu commune. Maintenant, il est à bout de forces ; il a besoin de grands soins, de ménagements extrêmes... Le mariage de sa fille lui a causé de l’émotion ; à présent, il faut le calme, le bien-être, le repos de l’esprit... le bonheur en un mot.
– Le bonheur ! dit lentement la baronne.
– La paix, si vous voulez, avec autant de joie que peut en comporter la vie en général. À ces conditions, je crois pouvoir vous affirmer que M. le baron peut vivre... Sinon, sa vie est en péril à chaque instant.
Il salua, prêt à se retirer.
– Je vous remercie, monsieur, dit Marthe. Pensez-vous que l’air de la campagne soit favorable ?
– Assurément. Mais, si j’osais me permettre...
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Elle l’interrogeait des yeux, il continua :
– Je vous dirais, madame, qu’il ne faut plus le quitter. Son fils est absent ce soir... un jeune homme, cela peut arriver ; mais vous... votre mari ne peut pas être confié à des mains mercenaires, même dévouées. Il lui faut plus que cela... et il y va de la vie... Madame, j’ai bien l’honneur de vous saluer.
Il disparut, laissant Marthe troublée jusqu’au fond d’elle-même.
Ne plus quitter son mari ! Renoncer à l’indépendance, renoncer au droit de pleurer librement, de souffrir sans contrainte, – renoncer à elle-même !... Mme de Grandpré tordit silencieusement ses mains brûlantes et les éleva jusqu’à son front avec un geste d’extrême désespoir. Non ! elle n’aurait pas ce courage-là ! S’il fallait mourir pour sauver son mari, elle mourrait à l’instant, dans les tortures, sans hésitation ; mais vivre près de lui, pour lui...
Elle se rappela tout à coup qu’il était seul, et, sur-le-champ, retourna près de lui.
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L’aube était venue ; par la fenêtre entrouverte, on voyait le délicieux paysage citadin, unique au monde, qu’offre la Seine devant le Louvre ; les peupliers frissonnaient légèrement au souffle du vent matinal, les hirondelles volaient autour des maisons, et le mouvement de l’eau envoyait des reflets changeants d’ombre et de lumière au plafond de la chambre, encore à demi obscure. C’était une heure exquise, dans une journée merveilleuse.
– Vous êtes encore là, Marthe ? dit la voix faible, mais distincte, du baron. Vous avez été debout toute la nuit ? Je vous en demande pardon... et je vous remercie.
– C’est tout naturel, répondit-elle, en rangeant à droite et à gauche, par habitude de femme, les objets épars sur les meubles. Voulez-vous dormir ?
– Non, je veux de la lumière. Mais vous, allez vous reposer, vous devez en avoir grand besoin.
– Non, merci. Je ne suis pas fatiguée.
Ils restèrent un instant silencieux. Le reflet de
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l’eau, dorée par le soleil levé, dansait au plafond, comme des flammes d’or verdâtre.
– Paul ? demanda le père. Elle hésita.
– Pas rentré ? cela m’étonne... Pourtant... Il poussa un soupir et ferma les yeux.
– Enfin ! dit-il après un moment. Il faut que jeunesse se passe. Quel jour sommes-nous ?
– Mercredi.
– C’est hier seulement que Gilberte s’est mariée ? Il me semble qu’il y a si longtemps ! Marthe, je vous en supplie, allez vous reposer. Je me sens très bien ; je me lèverai dans un moment. Alors, vous voulez vous en aller ?... Quand partez-vous ?
Mme de Grandpré le regardait, avec une compassion sans bornes. Qu’il était faible et fragile ! Et le moindre chagrin pouvait le tuer ! Aurait-elle encore cela sur la conscience ? Il attendait sa réponse d’un air à la fois anxieux et résigné.
– Si vous le désirez, monsieur, dit-elle lentement, comme malgré elle et poussée par une
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force occulte, je pourrais aller d’abord vous installer à la Vernerie...
– Oui ? Vous y consentiriez ? fit-il avec une vivacité singulière, qui tomba soudainement. Je suis donc bien malade, dites ? reprit-il d’une voix grave, mais sans émotion. Je suis condamné ? Sans cela vous ne voudriez pas ?
Elle fit vers lui un mouvement instinctif, et s’arrêta au bord du lit.
– Non, je vous l’affirme, dit-elle, vous n’êtes point en danger, le docteur vient de me le dire ; mais il m’a dit en même temps que vous avez besoin de soins... Si vous le voulez, je vous installerai à la Vernerie.
– C’est très bien de votre part, répondit le baron avec une certaine mélancolie. J’accepte avec reconnaissance.
Il eût désiré lui exprimer son sentiment d’une façon moins banale ; mais, entre ces deux êtres désunis, toute parole pouvait être mal comprise ; à cette heure d’apaisement, où ils éprouvaient le
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plus grand besoin d’une entente, ils en étaient réduits à de simples formules de politesse.
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