Le passé

Henry Gréville · Chapitre 11 sur 22

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Le passé

Chapitre XI

 

Jamais Mme de Grandpré n’avait soupçonné, derrière l’insignifiante Emma, ce frère qu’elle voyait si peu dans sa maison ; Louis d’Égrigné, en effet, faisait sa cour à Gilberte dans le monde, ne manquant pas une occasion de la rencontrer, attendant visiblement sa venue pour danser, se tenant non loin d’elle pendant qu’elle dansait avec un autre, manifestant, en un mot, les attentions les plus marquées et les plus exclusives, mais tout cela de façon que la baronne ne pût s’en apercevoir. Avec une mère dans les conditions ordinaires de la vie, ce manège n’eût point passé inaperçu ; mais Mme de Grandpré n’était pas une mère ordinaire.

Elle permit donc sans difficulté à Gilberte de se rendre à l’invitation de Mlle d’Égrigné ; ce n’était pas la première fois que ce même but de charité servait de prétexte à une petite réunion de

 

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jeunes filles, terminée par un friand goûter, Mme d’Égrigné possédant à merveille l’art de flatter la gourmandise discrète de jeunes personnes bien élevées.

Mlle de Grandpré ne trouva chez son amie que trois ou quatre fillettes de quatorze à quinze ans, fort affairées à coudre des pelotes et des porte-aiguilles de couleurs variées. Peu à peu ces jeunes néophytes de la charité furent rappelées dans le sein de leurs familles, qui les envoyèrent chercher, et Gilberte se trouva seule avec Mme d’Égrigné, Emma ayant disparu, on ne sait comment.

Avec un art non moins parfait que celui qu’elle apportait à composer une dînette, la bonne femme plongea sa future bru dans un moelleux fauteuil, d’où il n’était pas facile de sortir, et se mit à lui parler confidentiellement.

– Ma chère enfant, lui dit-elle, vous me permettrez bien cette appellation affectueuse ? vous ne sauriez vous douter de la place que vous avez prise dans ma vie ! Oui ! cela vous étonne ? Vous le comprendrez tout à l’heure. Depuis que

 

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je vous connais, vous avez gagné peu à peu une part toujours plus grande dans mes pensées. Emma vous aime comme si vous étiez sa sœur. Cela m’a d’abord surprise, car elle n’est pas banale, et je ne lui avais jamais vu manifester de sentiment si vif pour aucune des jeunes filles qu’elle a rencontrées dans le monde. Ensuite, par ses récits enthousiastes, j’ai pu comprendre le degré d’affection que vous lui avez inspiré, et que vous méritez,

Gilberte écoutait, les yeux baissés, avec la modestie qui convient quand on reçoit à brûle-pourpoint des compliments énormes. Mme d’Égrigné reprit haleine et continua :

– Cette amitié que ma fille vous porte, et qu’elle a su me faire partager, nous a causé déjà bien des soucis... Je préfère vous parler en toute franchise, car le suspens où je suis m’est trop douloureux. Vous avez dit hier à Emma que vous alliez vous marier. Permettez-moi de vous demander si ce projet de mariage est très avancé ?

– Pas très avancé, répondit Gilberte, qui ne

 

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mentait pas.

– C’est que... pardonnez à une mère... (ici Mme d’Égrigné fondit en larmes)... si votre choix est fait, si votre résolution est irrévocable... Mon pauvre fils... il en mourra !

Bien qu’enveloppés dans le mouchoir de la tendre mère, ces derniers mots avaient été prononcés de façon que Gilberte n’en perdit rien.

Quand on a dix-huit ou vingt ans, rien n’est plus flatteur que d’être cause de la mort d’un jeune homme, surtout quand ce jeune homme se porte encore très bien. À défaut de charité, la simple politesse exigerait qu’on l’empêchât de mourir, au moins sur-le-champ. Gilberte expliqua donc à Mme d’Égrigné que son fils n’était pas en péril immédiat.

L’excellente femme remercia avec effusion la jolie bouche qui lui faisait entendre de si consolantes paroles, et, dans sa joie de se voir rassurée, elle débita à Gilberte une quantité prodigieuse de choses dont quelques-unes n’avaient pas un rapport très direct avec l’amour de Louis. Grâce à beaucoup d’adresse, elle sut

 

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ramener constamment la pensée de la jeune fille sur les difficultés de sa situation dans le monde, sans lui en parler jamais. Elle insinua que M. et Mme de Grandpré, très autoritaires tous les deux, s’arrangeraient pour ne présenter à leur fille qu’un fiancé de leur choix ; que, dans le cas où Gilberte voudrait se marier selon son cœur, elle devrait s’attendre à des luttes très pénibles... Mais c’était le côté... un des côtés fâcheux des positions fausses... Peut-être M. et Mme de Grandpré n’avaient-ils pas été sagement conseillés lorsqu’ils avaient repris l’existence commune... C’était M. Marsac qui avait arrangé cela, on ne savait trop comment ni pourquoi, en vérité...

Mme d’Égrigné pinçait les lèvres en parlant de Marsac, comme si elle l’avait pincé lui-même ; sans raisons plausibles, par simple antipathie de nature sans doute, elle l’avait pris en grippe et mettait au nombre des choses qu’elle aurait souhaitées, le moyen d’être désagréable à cet homme de bien.

Gilberte écoutait, sans mot dire ; la savante

 

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parleuse procédait avec tant de perfection qu’on ne pouvait ni l’arrêter ni même l’interrompre ; elle s’interrompait elle-même avec un art infini, et les phrases qu’elle laissait inachevées étaient les plus dangereuses.

Quand elle eut bien semé le trouble et la méfiance dans l’âme de la jeune fille, Mme d’Égrigné revint à son fils. Quel malheur que Louis fût sans fortune ! Jamais la bonne mère n’avait tant déploré l’injustice du sort, qui répand le plus souvent ses faveurs sur ceux qui le méritent le moins ! Si M. d’Égrigné avait vécu, quelle situation n’eût-il pas atteinte, avec son talent, sa science, sa droiture, son impeccable jugement ! Mme d’Égrigné laissait entendre que la place de garde des sceaux sous un régime constitutionnel eût été à peine assez haute pour feu M. d’Égrigné ! Mais il avait été enlevé au moment où l’on commençait à lui rendre justice... et son fils, qui lui ressemblait de tout point, par le côté intellectuel et moral surtout, n’avait ni la fortune ni la renommée qui lui étaient dues. S’il avait eu des millions... et un nom retentissant, – le nom, il se le ferait, car il irait très loin, de

 

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l’avis de tous ceux qui le connaissaient bien, – mais les millions !... Ici, Mme d’Égrigné secoua douloureusement la tête. Le malheureux garçon était bien à plaindre. Sans fortune, riche seulement de sa bonne renommée, de l’honorabilité de son nom et de la folle tendresse qu’il avait conçue, jamais il n’oserait se présenter comme prétendant... Mme d’Égrigné savait à quoi s’en tenir sur le cœur de son fils... Il cacherait sa blessure : mais il en mourrait !

Ah ! que n’avait-elle su mieux garder ce secret ! L’excès seul de ses craintes maternelles pouvait excuser cette confidence qu’elle se reprochait comme une trahison envers son enfant.

Là-dessus, la porte s’ouvrit, et le héros de ce petit roman parut sur le seuil. En apercevant Gilberte, il voulut se retirer, mais il n’en eut pas le courage et resta dans la pénombre qui lui seyait bien, attendant un geste qui lui permit d’entrer.

Mme d’Égrigné, confuse, troublée, la tête perdue, refondit en larmes, lui dit : « Elle sait tout ! » et sortit par une autre porte, qu’elle referma.

 

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Louis s’approcha, et fut éloquent. Il se laissa glisser à genoux, très habilement, sans se rendre ridicule, protesta de sa tendresse, blâma sa mère d’avoir parlé, supplia Gilberte, puisqu’il ne pouvait s’enrichir, de renoncer à la fortune qui les séparait, lui assurant qu’ils seraient très heureux dans la médiocrité, se reprocha ensuite amèrement de telles paroles, fit promettre à Gilberte de les oublier, lui jura qu’il l’aimerait sans espoir jusqu’au dernier soupir, baisa respectueusement, – et follement, – une main qui ne se retirait qu’à moitié, et rappela sa mère, en lui disant qu’elle n’aurait jamais dû se laisser aller à une faiblesse qui menaçait de le déshonorer, lui, un d’Égrigné ! Sur quoi, il sortit, désespéré.

Cela s’était très bien passé, et très vite. Le jeune homme avait su conserver assez de mesure pour que Gilberte ne pût se dire qu’on lui avait tendu un piège. Elle remit son chapeau, un peu pâle, un peu nerveuse, et se retira en embrassant Emma, qui venait de reparaître. Mme d’Égrigné n’offrit point de baiser ; elle tendit sa main en silence, d’un air qui demandait pardon, et la porte

 

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se referma, – on pourrait mieux dire que le rideau baissa sur cette petite comédie.

Gilberte n’était point sotte, et un peu de réflexion lui eût montré les points faibles de l’œuvre d’imagination où elle venait de jouer un rôle à peu près purement passif. Mais elle était jeûne, elle avait mauvaise tête, et tous les ferments d’indiscipline travaillaient en elle. Les paroles ambiguës de Mme d’Égrigné avaient trouvé de l’écho dans ses propres impressions ; elle était à la fois vexée d’entendre dire par d’autres ce qu’elle avait pensé tout bas, et satisfaite de se voir en quelque sorte donner raison.

Dans cet état d’esprit, elle ne pouvait rien confier à ses parents de ce qu’elle venait d’apprendre ; elle garda le silence et médita profondément pendant plusieurs jours. Louis d’Égrigné ne parlait guère à son imagination par les côtés extérieurs, mais il lui avait dit qu’il l’aimait, elle l’avait vu à ses genoux, et ces choses-là font une impression profonde la première fois.

 

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Une suite de petites malchances, comme il s’en présente toujours entre personnes mécontentes l’une de l’autre, maintint la froideur entre la baronne et sa fille, à tel point que M. de Grandpré s’en aperçut. Malgré la difficulté qu’il ressentait à aborder avec sa femme tout sujet confidentiel, il se résolut à lui demander si elle connaissait la cause de l’humeur de leur fille.

À la seule pensée de répéter les paroles qui l’avaient si profondément atteinte, Mme de Grandpré sentit le cœur lui manquer. Elle se contenta de dire à son mari que Gilberte avait émis un peu trop vivement le désir de connaître tout ce qui pourrait avoir trait à son mariage éventuel, et qu’elle avait cru devoir blâmer la façon dont la jeune fille s’était exprimée.

– Vous avez bien fait, approuva M. de Grandpré ; Gilberte s’émancipe beaucoup depuis quelque temps, à ce qu’il me semble...

– Elle n’était pas ainsi autrefois, fit la baronne d’un air de regret. Je puis vous affirmer qu’elle était douce et soumise...

– J’en suis convaincu ; j’ai pu m’assurer par

 

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moi-même qu’elle était toute différente quand vous nous l’avez amenée... C’est l’air du monde, sans doute...

– Elle voudrait, je crois, être mariée, fit lentement la baronne.

M. de Grandpré détourna la tête sans répondre. L’hiver ne s’était point écoulé sans qu’on l’eût pressenti de divers côtés au sujet du mariage de sa fille ; mais, pour un motif ou pour un autre, il n’avait cru devoir accueillir aucune de ces ouvertures. Malgré les tristesses de sa vie, il estimait que l’amour partagé est la meilleure sauvegarde de l’honneur conjugal, et il désirait avant tout que Gilberte aimât l’homme qu’elle épouserait. Or, aucun de ceux qui s’étaient présentés ne lui avait paru digne de l’amour de son enfant.

– Plaise à Dieu, dit-il enfin, qu’elle trouve le bonheur dans le choix qu’elle fera ! Ni vous ni moi ne désirons la contraindre en rien, mais j’aurais été heureux qu’elle aimât assez cette maison pour que nous pussions l’y garder quelques années avant de lui voir se créer un

 

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foyer à son tour.

Mme de Grandpré ne répondit pas. Ce n’était point la première fois que son mari exprimait le désir de conserver Gilberte le plus longtemps possible ; la tendresse paternelle n’en était pas, elle le devinait, la seule cause. Quoique le baron n’eût jamais fait d’allusion à la nouvelle séparation qui suivrait le mariage de leur fille, elle savait par Marsac combien l’idée de cette séparation lui était pénible.

– C’est, avait-il dit à leur confident commun, une cruauté inutile, envers elle, envers moi, envers nos enfants.

Mais la baronne s’était silencieusement maintenue dans son idée ; le monde, depuis qu’elle y avait reparu, lui pesait plus que jamais ; la nécessité d’y continuer à jouer un rôle lui paraissait de plus en plus odieuse. Une seule chose eût pu l’y rattacher, l’amour de son fils ; si elle avait reconquis le cœur de Paul, elle fût entrée à son bras, le front levé, dans le salon le plus hostile. Mais Paul ne lui avait pas pardonné, et ne lui pardonnerait jamais ; le besoin de

 

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solitude et de silence qui torturait la mère recevrait enfin satisfaction lorsque Gilberte serait mariée. C’est ce qu’elle dit à Marsac et ce que ce fidèle ami répéta à M. de Grandpré ; celui-ci comprit alors combien avait été vain son espoir lorsqu’il avait pensé, après le départ de leurs enfants par le mariage, trouver en sa femme la compagne d’une vieillesse sinon heureuse, au moins sans amertume.

De plus en plus travaillée par ses sourds mécontentements, irritée quelquefois autant contre Mme d’Égrigné que contre sa propre famille, en raison du trouble apporté dans son esprit, Gilberte devenait intraitable. Quoiqu’elle n’eût pas ouvertement résisté depuis le jour où sa mère lui avait fait si grand-peur, elle opposait, à tous les efforts de celle-ci pour rétablir l’équilibre, une mauvaise grâce tout à fait déconcertante, et cependant réprimée par la baronne avec une inexorable fermeté. Cet état de choses ne pouvait se prolonger longtemps ; la plus futile des contrariétés, un ordre mal compris et mal exécuté, sans mauvaise volonté cette fois, provoqua de la part de la baronne quelques

 

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paroles sévères ; le résultat chez Gilberte fut un tel accès de rage muette qu’elle écrivit sur-le-champ à Emma : « Dites à votre frère qu’il fasse sa demande. »

En expédiant ce billet, signé de ses initiales, Gilberte n’avait point intention de s’engager ; c’était une sorte de coup de tête destiné à manifester ses droits, ou, pour mieux dire, agir contre le désir des siens. C’est ainsi qu’elle entendait les punir.

Dès le lendemain, Louis d’Égrigné se présenta chez M. de Grandpré, et, comme il en avait reçu l’injonction, lui demanda la main de Gilberte.

Le baron fut moins étonné qu’il ne l’eût cru ; son intuition paternelle lui avait fait remarquer l’intimité des deux jeunes filles, et les façons de Gilberte depuis quelque temps l’avaient préparé à quelque démarche de ce genre.

Il n’était point satisfait ; le jeune homme ne lui plaisait qu’à demi, tout rêve ambitieux mis de côté ; la sœur était sotte, la mère ennuyeuse... il demanda huit jours pour réfléchir.

 

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À mille lieues de soupçonner le complot, il ressentait pourtant une certaine défiance. Marsac, aussitôt consulté, ne lui révéla sur la famille d’Égrigné rien qui dût encourager beaucoup à accepter cette alliance ; le jeune homme avait déjà essayé une fois ou deux de se marier richement sans y réussir, mais nul ne pouvait cependant l’accuser d’être un coureur de dots, les apparences lui ayant toujours été favorables.

Mme de Grandpré ne se montra pas plus enthousiaste. La famille prise en bloc, pensait-elle, ne méritait pas qu’on lui fît l’honneur de s’y allier.

– Ils ne sont pas de notre monde, dit-elle simplement.

– Nous les recevons, et Gilberte va chez eux, fit observer le baron par pur esprit de justice.

Mme de Grandpré rougit faiblement. Depuis son retour sous le toit conjugal, elle avait bien fait des concessions à la fausseté de sa situation ; celle-là en était une parmi cent autres.

– Ce serait un bien médiocre parti, reprit-elle.

 

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– Sans doute... Vous êtes d’avis de le refuser ?

– Ah ! certes !

– Nous sommes d’accord, dit le baron, avec un soupir de satisfaction. Je vais lui écrire.

– Et Gilberte ? fit Mme de Grandpré, non sans un violent effort, au souvenir de la scène douloureuse. Je lui ai promis qu’elle aurait connaissance de toute demande honorable. Celle-ci n’a rien de déshonorant...

– C’est trop juste, répliqua le baron. Voulez-vous lui en parler vous-même ?

La mère hésita. Elle n’osait pas, sans vouloir se l’avouer, courir le risque d’une conversation un peu intime avec sa fille : elle avait peur de ce qui pourrait en résulter.

– Ne pensez-vous pas, répondit-elle, que nous devrions lui faire part de cette démarche ensemble ?

– Vous avez raison, dit-il ; alors, voulez-vous la faire venir ?

Gilberte parut devant ses parents dans la plus fâcheuse disposition. Un billet d’Emma, reçu la

 

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veille au soir, lui avait apporté ces trois mots : C’est fait. Depuis, elle attendait avec une sorte de trépidation nerveuse, toute prête à supposer que ses parents lui cacheraient la demande. En se voyant appeler, elle crut qu’on avait consenti, et, pendant un instant très court, elle eut peur, absolument peur de ce qu’elle avait obtenu. Elle le connaissait à peine, en définitive, ce jeune homme qui demandait à devenir son mari ! Ses parents allaient-ils se débarrasser d’elle en la jetant au premier qui l’aurait demandée ? Bien des sentiments et des impressions contradictoires se heurtaient en elle en lui ôtant toute liberté d’esprit.

La voix grave et émue de son père ramena cette petite cervelle affolée à un sentiment plus réel des choses. M. de Grandpré lui fit part de la proposition, développa devant elle la situation véritable du prétendant, et lui posa ensuite une question bien nette :

– En de telles circonstances, désires-tu être la femme de M. d’Égrigné ?

Cinq minutes auparavant, elle était prête à

 

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répondre : Non. En exposant la médiocrité réelle de celui qui avait dit l’aimer, son père avait, sans le savoir, blessé une des mille fibres trop sensibles de ce jeune amour-propre maladif. Retournant la question, elle regarda son père bien en face et lui dit d’un ton presque hostile :

– Vous, mon père, désirez-vous que je sois sa femme ?

– Nous te laisserons absolument libre d’accepter ou de refuser, ma fille. Mais si tu nous demandes notre avis personnel, le voici : ni ta mère ni moi n’avons de sympathie pour ce jeune homme ; notre désir n’est pas que tu l’épouses.

– Pourquoi ?

Cette question surprit et troubla le baron, qui ne s’y attendait point. Il lui fallait répondre, cependant ; il trouva un argument bien malencontreux, étant données les circonstances.

– Sa fortune est en trop grande disproportion avec la tienne pour que nous puissions croire sa recherche désintéressée.

Les yeux de Gilberte flamboyèrent. À genoux

 

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devant elle, ne l’avait-il pas suppliée de se dépouiller de cette fortune inégale ? Son père supposait-il donc qu’elle ne pût être aimée pour elle-même ?

– Moi, dit-elle d’un ton froissé, pendant qu’une violente colère grondait en elle, je suis tout à fait sûre qu’il m’aime pour moi-même.

Ses parents la regardèrent stupéfaits, ne pouvant en croire leurs oreilles.

– Tu es sûre de cela ? fit la baronne, avec un mouvement d’inquiétude. Comment peux-tu le savoir ?

Le visage de Gilberte se couvrit d’une vive rougeur.

– Je le sais, dit-elle ; peu importe comment.

Le père et la mère échangèrent un regard ; point n’était besoin de chercher une explication : l’amitié d’Emma avait porté ses fruits.

– Ma fille, dit Mme de Grandpré, puisque tu ne veux pas nous expliquer comment tu as été éclairée sur les sentiments de ce jeune homme à ton égard, tu trouveras naturel que nous nous

 

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refusions à les prendre au sérieux. D’ailleurs, nous te l’avons dit, cette alliance ne nous convient pas. Nous avons tenu à t’en parler, d’abord parce que nous te l’avions promis, et puis, parce que tes relations amicales avec Mlle d’Égrigné vont s’en trouver modifiées... tu...

Gilberte devint très pâle, et toute sa gracieuse personne sembla se pelotonner pour un mouvement violent, mais elle resta immobile.

– Mon père, fit-elle, interrompant sa mère sans la regarder, vous m’avez demandé si je désire épouser M. d’Égrigné ; à cette question, je réponds : Oui.

L’acuité que le sentiment de leur fausse position apportait dans toutes les relations des deux époux rendait l’offense volontaire de leur fille particulièrement odieuse.

– Gilberte ! fit M. de Grandpré en se levant, tu viens de manquer à ta mère, demande-lui-en pardon sur-le-champ !

Sans répondre, la jeune fille se dirigea vers la porte.

 

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– Gilberte ! répéta son père avec autant de chagrin que d’autorité.

Elle sembla ne pas l’entendre et disparut. Les parents restèrent vis-à-vis l’un de l’autre, la baronne glacée, frappée au cœur ; son mari désolé, et blessé peut-être plus qu’elle, pour elle.

– Cette enfant, dit-il très ému, a reçu de bien mauvais conseils...

Mme de Grandpré s’était levée, prête à suivre sa fille.

– Peut-être pas de mauvais conseils, fit-elle d’une voix altérée ; il suffit qu’on lui ait dit la vérité.

Elle sortit, la tête encore haute, mais humiliée jusqu’au fond de l’âme : tellement humiliée devant son enfant que, sans y prendre garde, pour la première fois, en présence de son mari, elle venait de faire allusion au passé.

 

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