Le passé

Henry Gréville · Chapitre 22 sur 22

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Le passé

Chapitre XXII

 

Trois mois s’étaient écoulés sans que Paul trouvât l’occasion de parler d’Hermine ; il la voyait maintenant tous les dimanches à l’église. M. de Cérences, très affaibli, ne sortait plus, et parfois le jeune homme se hasardait à demander de ses nouvelles à la grand-mère ; ce n’était qu’un mot et qu’un regard ; mais, quand on est malheureux, on peut se faire beaucoup de joie avec très peu de chose. Un jour, il eut une idée triomphante : il parut à la messe d’une heure avec Mme de Grandpré.

Ce jour-là, il ne put aborder Mme de Cérences ; mais les deux femmes s’étaient comprises du regard. En rentrant au logis, la grand-mère dit à Hermine :

– Je ne sais pas qui pourrait jeter la pierre à cette femme-là ! Si elle a failli, elle a expié, car je n’ai jamais vu pareille expression sur un visage

 

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vivant !

Cette rencontre, qui avait mis toutes les joies du paradis au cœur de Mme de Grandpré, donna à Hermine la force de tenter une nouvelle démarche auprès de son grand-père. Depuis qu’elle luttait pour son amour, elle avait pris une force qu’elle ne s’était jamais soupçonnée, et telles paroles sortaient maintenant de sa bouche, qui remplissaient l’aïeul d’étonnement.

– Où cette gamine va-t-elle chercher de pareils raisonnements ? disait-il parfois, bouleversé.

– Elle est devenue femme par le cœur, répondait la grand-mère. Vous savez, mon ami, qu’elle épousera M. de Grandpré quand nous n’y serons plus...

– Au moins, je ne le verrai pas ! grommelait le grand vieillard.

Il fut encore plus surpris le jour où sa petite-fille vint s’asseoir tout près de lui, dans le grand cabinet sombre qui avait l’air d’un puits.

– Grand-père, dit-elle en posant sa main sur ses doigts osseux, il faut que vous répondiez à

 

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une question que je vais vous faire, s’il vous plaît.

– Parle, dit-il, amusé de la voir souriante.

– Pourquoi, grand-père, vous qui m’aimez si tendrement, ne voulez-vous pas que je vous pleure dans toute la sincérité de mes regrets, lorsqu’un jour, le plus tard possible, Dieu vous rappellera à lui ?

– Comment, comment ?... fit l’aïeul courroucé.

– Grand-père, j’aurai une joie infinie à épouser M. de Grandpré, et vous la gâterez, si je dois penser que cette joie devrait être achetée au prix de votre perte ; tandis que si vous consentiez à nous bénir, je serai heureuse sans mélange à présent, et, plus tard, nous serions deux à vous pleurer.

M. de Cérences était resté muet d’étonnement.

– Petite masque ! fit-il quand il eut recouvré la parole, tu veux me faire entendre que tu te réjouiras de ma mort, parce qu’elle te permettra d’épouser ce jeune homme ?

– Oh ! grand-père, si c’est ainsi que vous

 

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l’entendez, fit Hermine en l’embrassant, je vous demande pardon et vous prie de faire comme si je n’avais rien dit.

Elle le quitta sans insister, mais il avait été frappé de ce raisonnement si simple, qu’on ne fait jamais soi-même et que personne n’a le courage de vous présenter.

– Je ne sais pas, dit-il à sa femme, où elle a pris l’aplomb de me parler ainsi !

– Que voulez-vous ? répondit la bonne créature, les ingénues ont de ces audaces !

Après avoir réfléchi pendant huit jours, il se décida ; le temps était beau, il donna ordre d’atteler, et, sans prévenir personne, se rendit chez M. de Grandpré.

Leur entrevue fut courte et satisfaisante. Le lendemain, les deux jeunes gens, encore éblouis de la soudaineté de leur bonheur, dînaient à la même table chez M. de Cérences. Le cabinet, somptueusement éclairé, n’avait plus l’air d’un puits, et les deux femmes, assises l’une près de l’autre, celle qui n’avait jamais péché et celle qui

 

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avait expié, portaient sur leur visage la même expression de joie en regardant leurs enfants.

Pendant quelques mois, Mme de Grandpré se crut tout à fait heureuse ; les jeunes époux l’entouraient de prévenances ; ils s’efforçaient ainsi d’atténuer les torts de Gilberte, qui s’enfonçait dans une vie de dissipation, peut-être pour étouffer le regret de s’être mariée si inconsidérément. Mais ce fragile bonheur, dont la base était minée, ne devait pas se prolonger.

Vers les premiers jours de juin, M. de Grandpré, s’étant imprudemment exposé à la fraîcheur d’une soirée trompeuse, fut saisi de fièvre et de délire. C’était une fluxion de poitrine d’une extrême violence, qui eut trop vite raison d’une constitution affaiblie.

Avec un courage et une énergie qui dépassaient tout ce qu’elle avait montré jusque-là, Mme de Granclpré lutta pour sauver son mari, qu’elle ne quitta pas un instant ; mais tout était inutile : il mourut en lui serrant la main, avec un sourire de paix sur les lèvres, et, dans la mort, il conserva cette expression reposée, qui fut la

 

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suprême consolation de sa veuve.

Quand elle eut accompli sa tâche, Mme de Grandpré refusa de vivre avec son fils, qui l’en suppliait. Elle savait trop bien que de telles propositions, si naturelles aux heures de la douleur, sont souvent suivies de regrets par la suite. D’ailleurs, sa longue habitude de souffrir en silence la rendait ombrageuse, et, comme les animaux blessés, elle ne souhaitait qu’un coin obscur où se terrer pour mourir.

Elle vécut encore deux ans, oubliée de ses contemporains, négligée de sa fille, aimée seulement par Paul et Hermine, qui semblaient vouloir lui faire oublier ce qu’elle avait souffert à cause de son fils.

Marsac était son visiteur fidèle et quotidien. Lorsqu’elle était retournée à la solitude, il s’était fait un devoir de lui apporter, tous les jours, une poignée de fleurs.

– L’amoureux de maman ! disait Hermine avec une grâce innocente, où Paul lui-même ne pouvait rien reprendre.

 

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Quand elle eut cessé de vivre, Marsac suivit le char funéraire jusqu’au bout de sa course ; il vit descendre la bière dans le caveau et revint chez lui dans un état d’esprit bizarre. Il n’était pas triste ; il éprouvait plutôt un sentiment de délivrance, comme s’il venait de donner la volée à un oiseau longtemps prisonnier.

Au lieu de se mettre au travail, il ouvrit un tiroir et y prit les lettres de la baronne, qu’il relut lentement. Quand il eut fini, il les remit en ordre avec un pieux respect et les lia d’un ruban fané.

– L’amoureux de maman ! dit-il avec un faible sourire. Mme Hermine de Grandpré pourrait bien avoir raison... Cette femme, que j’ai connue alors qu’elle était morte au monde, pourrait bien être la seule que j’aie vraiment aimée !...

Il ouvrit sa fenêtre ; les hirondelles volaient autour de la maison avec des cris de joie.

– Elle a bien fait de mourir, pensa-t-il ; pour une âme comme la sienne, c’était le seul moyen de briser la chaîne du passé !

 

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Cet ouvrage est le 832e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

 

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