Le passé
Chapitre XV
M. de Grandpré sembla se remettre promptement du choc qu’il avait subi, mais son rétablissement ne fut qu’une apparence ; le médecin qui le vit avant son départ pour la campagne dit à la baronne que, la constitution du malade l’ayant sauvé d’une catastrophe immédiate, le danger était écarté, mais non conjuré, comme il l’avait cru d’abord. Les troubles étaient plus profonds qu’il ne l’avait supposé, les lésions plus graves ; bref, la convalescence serait très longue et toujours exposée à de fâcheuses rechutes.
Mme de Grandpré reçut cette annonce sans sourciller : tout ce qu’elle demandait au ciel maintenant, c’était que son mari vécût assez longtemps pour qu’elle pût lui faire comprendre les sentiments qui l’avaient transformée.
Rien n’était plus malaisé. Le baron, dont les
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démarches en ce sens avaient été reçues si froidement, n’osait plus indiquer de désir d’explications, et sa femme, non par orgueil, mais par crainte de lui causer une émotion fatale, ne se sentait pas le courage d’aborder ces questions brûlantes. Tous deux séparément s’en remirent à l’avenir ; et comme l’avait conseillé Marsac, la baronne vécut au jour le jour.
Ce qui lui coûtait le plus, c’était de dissimuler à son mari la maladie de leur fils. Cette femme, qui n’avait jamais menti, se voyait réduite à inventer des prétextes, à forger des raisonnements, à invoquer des antécédents imaginaires pour expliquer la mission dont Paul avait été soi-disant chargé. La foulure du poignet parut plausible au baron, mais l’absence l’était moins. Que pouvait faire le ministre d’un envoyé estropié, incapable d’écrire un rapport confidentiel ou même simplement de prendre des notes ? M. de Grandpré témoigna durant deux jours à ce sujet une agitation dont sa femme fut alarmée, puis soudain cessa d’en paraître préoccupé. Une légère crise avait suivi son inquiétude ; quand il en sortit, il sembla
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tranquille, et même il évita de demander de nouvelles explications.
Le jeune homme, après avoir passé par de dangereuses alternatives, avait fini par entrer en bonne voie de guérison ; mais trois semaines s’étaient pourtant écoulées avant qu’il pût sortir. Pendant ce laps de temps, Marsac s’était fait le messager quotidien entre Meudon et la Vernerie, soit par lettres, soit personnellement. Il avait eu presque autant de peine à cacher au blessé la maladie de son père, qu’au père l’état de son fils. Enfin, plus d’un mois après le mariage de Gilberte, Paul, rétabli, put songer à se rendre auprès du baron.
Marsac avait gagné près de lui une place toute particulière. Autrefois, le jeune homme ne l’aimait point. Il l’accusait secrètement de partialité pour sa mère, et la façon presque enthousiaste dont le voyageur s’exprimait à l’égard de Mme de Grandpré avait peut-être éveillé chez le fils quelque susceptibilité maladive.
Au moment de son duel, Paul ne l’avait pas
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volontiers choisi pour envoyé, mais la réflexion lui avait démontré que Marsac, de tous les hommes qu’il connaissait, était le seul qui pût être chargé de cette mission de confiance.
La façon dont il s’en était acquitté, le tact et la prudence qu’il avait apportés dans ses communications, modifièrent complètement les sentiments du jeune blessé. En causant plus intimement avec lui, il put se convaincre de la profonde estime, de l’affection véritable que Marsac portait au baron, et cette découverte lui causa un plaisir infini.
Le confident s’était bien gardé de reporter trop tôt le message suprême de Mme de Grandpré ; il avait attendu que la convalescence bien établie n’exposât plus le jeune homme à aucun accident, avant de prononcer même le nom de sa mère. La répugnance visible avec laquelle Paul l’écoutait en silence n’arrêta pas Marsac, mais lui fit comprendre qu’il devait s’avancer très lentement.
Rarement et peu à la fois il parla de la malheureuse femme, et toujours avec une réserve dont son fils apprécia la délicatesse ; au moment
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où le jeune homme pensait sérieusement à quitter Meudon, son ami aborda franchement la question.
– Votre mère a beaucoup souffert, lui dit-il : la cause de votre duel en elle-même, et les conséquences qui l’ont suivi, lui ont porté une blessure très profonde : vous êtes guéri, et elle ne l’est pas. Ne pensez-vous point qu’un peu de tendresse de votre part...
Paul ne le laissa pas achever.
– J’y ai songé, dit-il, et longuement, pendant mes heures de repos forcé ; je crois que vous avez raison... en partie, au moins. Ne fût-ce que pour mon père, à présent que ma sœur nous a si fâcheusement quittés, je dois apporter un peu d’intimité dans la vie de famille. Mais je suis encore bien neuf à de tels sentiments, et bien faible pour commander à mon apparence. Je préférerais de beaucoup ne pas supporter une pareille épreuve en ce moment.
Marsac comprit que le fond n’était point changé ; l’orgueil du fils était-il plus fort que son sentiment du devoir, ou bien, réellement, Paul
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était-il trop faible pour lutter avec ses émotions ? Il accepta de porter à Mme de Grandpré une proposition dont il prendrait l’initiative. Le jeune homme irait à la Vernerie passer quelques jours avec son père, avant l’expiration de son congé de convalescence, et, pendant ce temps, la baronne pourrait aller visiter ses propriétés, négligées depuis l’été précédent.
– Mon pauvre père ! dit Paul, que Marsac avait mis au courant de l’état du baron, il sera bien heureux de rester un peu de temps seul avec moi ; il a toujours aimé cela ; en lui parlant de ma mère avec moins de réserve, je lui ferai comprendre que nous vivrons en meilleure harmonie, et il en sera content d’avance.
– La présence de Mme de Grandpré ne serait pas un obstacle à votre affection, fit observer Marsac.
– C’est possible ; mais j’ai à causer avec mon père de choses qui me concernent particulièrement, et je désire le faire en toute liberté.
Marsac n’insista plus. C’était déjà une grande
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satisfaction pour lui que de porter à Mme de Grandpré l’espoir d’un avenir de paix et de pardon, et suivant ses maximes ordinaires de patiente philosophie, ayant obtenu quelque chose, il se garda bien de tout perdre en demandant davantage.
La baronne accepta avec une joie profonde l’assurance qu’il lui donnait, et après avoir tout préparé pour que le père et le fils eussent ensemble l’existence la plus agréable qui se pût imaginer, elle partit pour ses terres, le cœur plus apaisé qu’elle ne l’avait eu de longtemps.
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