Le passé
Chapitre XII
Rien ne put faire céder Gilberte. La question pour elle n’était pas seulement celle de son mariage, c’était celle de ses rapports avec ses parents pour le reste de sa vie ; elle s’était, d’ailleurs, pensait-elle, rendu la maison paternelle intolérable, et il fallait en finir au plus vite. Au fond d’elle-même, une voix raisonnable lui disait bien de temps à autre qu’elle s’engageait dans un chemin sans issue, et que c’était payer bien cher un coup de tête, que de se précipiter dans un tel mariage ; mais elle refusait de l’entendre et s’obstinait de plus en plus.
Marsac se déclara incompétent.
– Gilberte, dit-il, obéit très probablement à une influence cachée, et rien n’est plus difficile que de lutter avec un ennemi invisible. Qui sait ? l’ennemi n’existe même pas, peut-être. Peut-être est-ce simplement une imagination surexcitée qui
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cause tant de désordre dans ce jeune cerveau... Sortez Gilberte, amusez-la.
– Et ce d’Égrigné ? Que vais-je lui répondre ? demanda le baron.
– Dites-lui que votre fille est trop jeune, et que vous voulez attendre.
C’est dans ce sens que M. de Grandpré écrivit au prétendant, qui n’en fut point surpris : il n’avait pas songé à obtenir Gilberte sans difficulté. Il répondit par une lettre correctement soumise, où il déclarait cependant ne pas abandonner tout espoir, et attendit.
Le baron fit part à son fils des événements qui troublaient si gravement leur vie ; quoiqu’il eût parlé avec une extrême prudence de la conduite de Gilberte envers sa mère, il n’avait pu tout à fait la passer sous silence. Le jeune homme ne fit aucune remarque. D’Égrigné ne lui plaisait pas : les dessous retors de cet esprit astucieux ne convenaient guère à sa nature fière et franche. Un jour, se trouvant seul avec sa sœur, il lui exprima son opinion avec une certaine brusquerie.
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– Que peux-tu trouver qui te charme en ce petit monsieur pointu ? lui dit-il sans préambule.
Gilberte rougit de colère ; une des choses qui la froissaient le plus était le dédain, réel ou simulé, des opinions qu’elle pouvait avoir.
– Tel qu’il est, répondit-elle, il me plaît.
Comme son frère la regardait d’un air d’incrédulité :
– Et puis, je veux m’en aller d’ici, continua-t-elle. Cela t’étonne ?
– Je l’avoue. Tu y as été pourtant suffisamment gâtée !
– Gâtée ou non, la maison ne me plaît pas.
Leurs yeux se rencontrèrent, sans aménité ni tendresse. Paul comprit que sa sœur savait, au moins en partie, ce qu’il avait si ardemment désiré lui cacher. À cela, que faire ?
– On choisit, au moins, dit-il d’assez mauvaise grâce ; on ne prend pas le premier venu !
– Je le prends, parce que je l’aime ! rétorqua Gilberte avec aigreur. Et ce n’est pas le premier
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venu ?
– Mon compliment, alors ! fit le jeune homme en lui cédant la place.
À quoi bon s’appesantir sur les détails d’une lutte où l’autorité paternelle était vaincue d’avance, rongée au pied comme une plante affaiblie ?
– Je suis las, je l’avoue, dit le baron un soir que, pour la dixième fois, il tenait conseil avec sa femme et Marsac. Après tout, nous nous entêtons à refuser ce jeune homme presque uniquement parce que Gilberte l’agrée ; notre obstination n’est pas plus raisonnable que la sienne !
– Parbleu ! fit Marsac ; ce qui vous éloigne de ce garçon, ce sont les moyens employés pour gagner le cœur de votre fille...
– Eh ! s’écria Mme de Grandpré, si l’on était sûr qu’elle l’aime ! Qu’il l’aime, surtout ! Et si tout cela s’était fait ouvertement, honnêtement ! Mais, à l’heure présente, je suis convaincue qu’elle et son amie sont en correspondance réglée à ce sujet...
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– Vous ne vous en êtes pas assurée ? fit Marsac, discrètement.
– À quoi bon ? répondit-elle avec un geste de désespoir à peine indiqué, mais poignant dans sa concision. La surveiller... Ah ! grand Dieu ! n’est-ce pas assez de la soupçonner ?
Elle couvrit ses yeux de sa main. Le baron, muet, avait détourné son regard. Ce débat au sujet de leur fille réveillait en eux mille souvenirs angoissants ; mille flèches barbelées pénétraient dans leurs anciennes blessures et les avivaient jusqu’à la torture extrême. N’avait-il pas soupçonné sa femme ? Et elle, n’avait-elle pas dissimulé jadis ?... Plus loyale, elle avait déserté le foyer avant de le trahir. Mais l’amour encore non criminel contre lequel elle avait si longtemps lutté, n’était-ce pas déjà la trahison ? Le mensonge, pour être tacite, n’était-il pas le mensonge ?
– Mes amis, dit Marsac, après les avoir examinés tous les deux en silence, la situation actuelle est tellement intolérable que la plus mauvaise solution vaudra encore mieux que le
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statu quo. Ce d’Égrigné n’est sympathique ni à vous ni à moi, et peut-être n’aime-t-il de votre fille que sa dot et la belle alliance. Mais, tel qu’il est, il a toutes les raisons de chercher à lui plaire, et, avec un bon contrat qui le lie et l’oblige à être aussi galant après qu’avant le mariage, ce sera sans doute un gendre passable, et même bon, tout comme un autre... Après tout, pourquoi n’aimerait-il pas Gilberte ?
– Ah ! fit douloureusement le baron, s’il l’aimait, il ne l’aurait pas détachée de nous ! Mais si vous croyez...
– Je ne crois rien et ne conseille rien, mon cher ami ; toute responsabilité m’effraierait en cette circonstance ; seulement, je ne vois pas le moyen de sortir de cette difficulté...
Il s’arrêta, ne sachant comment terminer sa pensée.
– ... Dans les circonstances particulières où nous sommes, acheva la baronne. Oui, ce qui serait délicat pour tout le monde devient épouvantable pour nous... Si vous êtes de l’avis de Marsac, monsieur, dit-elle en se tournant vers
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le baron, je ne mettrai pas d’opposition.
– Eh bien, fit M. de Grandpré... Ah ! qu’il m’en coûte d’y consentir... mais, s’il le faut, j’en aurai le courage. Comment avertir ce jeune homme, à présent ?
– Dites à votre fille que vous avez retiré votre opposition. Cela suffira, fit Marsac.
Gilberte reçut cette nouvelle très froidement. Au fond, elle ne tenait pas à ce mariage, et quand son père lui annonça qu’il y consentait, elle fut sur le point de lui dire qu’elle n’en voulait plus.
Mais l’orgueil la dominait trop pour qu’elle pût se résoudre à reculer ; elle remercia son père sans joie et sans élan. Pour sa mère, elle eut envie un instant de se jeter dans ses bras comme au temps de son enfance lorsque, après avoir été grondée au couvent, elle lui disait : Emmenez-moi.
La vue de ce beau visage, qui s’était toujours montré souriant pour elle, et que la douleur dont elle était cause avait rendu récemment rigide et glacé, la ramena à ses mauvais sentiments ; elle
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se contenta de la remercier avec aussi peu de cérémonie que s’il se fut agi d’un acte de la vie journalière.
– Nous avons perdu notre enfant, dit le baron quand elle fut sortie.
– Non, monsieur ; j’espère bien, je suis sûre que vous la retrouverez... C’est moi seule qui ai perdu son cœur, mais cela n’a rien d’étonnant, et... je puis le supporter.
Mme de Grandpré parlait d’un ton calme, mais le baron sentait sous cette apparente fermeté l’un des plus douloureux combats qui puissent déchirer une âme humaine.
Loin de rabaisser le fiancé de leur fille, M. et Mme de Grandpré s’ingénièrent à le présenter sous les meilleurs auspices. Le baron, grâce aux relations qu’il avait conservées, sollicita et obtint une situation fort honorable pour celui qu’on avait si longtemps nommé le petit d’Égrigné. Sur un point seulement, rien ne fut concédé : le notaire de la famille rédigea et fit signer un bon contrat, par lequel Mlle de Grandpré se réservait toute sa fortune. Gilberte, à ces clauses qui la
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garantissaient, ne fit aucune objection, – son fiancé non plus, quoiqu’il en fût intérieurement bien marri.
Le mariage eut lieu aux premiers jours de juin ; la foule qui s’y rendit fut considérable, et l’opinion publique, en somme, se montra favorable aux époux comme à leurs parents. On trouva, en général, que c’était très bien de la part des Grandpré de ne point rechercher la fortune ; d’autres, malheureusement, ne se firent pas faute de dire qu’ils avaient pris ce qu’ils avaient trouvé, bien heureux encore de ne point tomber plus mal. Bref, ce fut un mariage comme tous les autres ; seulement, pendant le défilé, alors que chacun glosait sur ce mariage d’amour, – car Mme d’Égrigné ne s’était pas fait faute de raconter « ce délicieux roman », qui apportait chez elle, bien à point, une dot si considérable, – la mariée, tout en recevant les compliments d’usage, avec une apparence radieuse, pensait que l’amour n’avait jamais été plus loin de son âme. Sous le jour cru de la sacristie, et surtout en les comparant à ses parents à elle, si beaux, si nobles dans leur réserve de bon goût, sa belle-
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mère lui fit l’effet d’une intrigante, sa belle-sœur d’une idiote, et son mari d’un petit homme étriqué, mesquin, presque ridicule.
Mais elle l’avait voulu ainsi et se déclara hautement satisfaite.
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