Le passé
Chapitre X
Pendant ce temps, Louis d’Égrigné faisait sa cour. Les occasions ne lui manquaient pas, sa sœur étant devenue une visiteuse assidue chez Gilberte, qui lui rendait de temps en temps ses visites ; de plus, Mme d’Égrigné savait mille moyens ingénieux d’attirer les jeunes filles chez elle, et s’en servait avec beaucoup d’à-propos.
Emma était l’instrument inconscient de leurs projets, avec d’autant plus de facilité qu’elle n’en avait pas le moindre soupçon. Pour la première fois de sa vie, elle ne rencontrait dans sa famille ni raillerie ni aigreur ; elle parlait de sa charmante amie, et on la laissait dire ! Bien mieux, on l’écoutait, on l’encourageait ! On répondait à ses jugements enthousiastes par des paroles flatteuses à l’endroit de celle qui en était l’objet ! Un pareil bonheur, et si nouveau pour elle, tournait complètement la tête de la pauvre fille, qui n’y
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pouvait croire ; aussi ne tarissait-elle plus en éloges sur sa mère et surtout sur son frère lorsqu’elle rapportait à Gilberte leurs entretiens, et les compliments qu’elle avait entendus à son égard.
Mlle de Grandpré savourait la flatterie avec délices. Elle avait commencé par y tremper ses lèvres d’un air dédaigneux, comme une chatte goûte à la crème ; maintenant, pour soutenir la comparaison, il faudrait dire qu’elle avait mis deux pattes dans l’assiette et qu’elle buvait à même, avec la gourmandise effrénée d’un petit chat.
Tenue avec une certaine sévérité par sa mère, qui redoutait pour elle le classique poison de la louange, gâtée, en revanche, par son père, traitée par son frère avec plus de condescendance fraternelle que de réelle intimité, Gilberte avait reçu ces hommages d’Emma comme chose due. Le côté très légèrement subalterne de cette adoration ne lui déplaisait pas, quoiqu’elle le perçût vaguement ; mais son caractère était de ceux qui s’accommodent des hommages
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inférieurs.
Cette pauvre Emma n’était ni jolie, ni brillante, ni rien de ce qui peut rehausser une amie, mais elle aimait sans réserve et complimentait sans vergogne, son âme un peu rudimentaire ignorant la beauté des circonlocutions ; or, quand on aime beaucoup la crème, on ne s’inquiète pas toujours du vase dans lequel on la savoure.
De plus, Gilberte n’aimait guère la maison paternelle ; après s’être fait si grande fête d’y rentrer, elle n’y trouvait pas ce qu’elle avait rêvé. Elle s’était imaginé, d’après les récits de ses compagnes au couvent, l’existence d’une jeune fille présentée dans le monde fort différente de ce qu’elle voyait dans son intérieur.
En échange de son bal, Mme de Grandpré avait reçu un certain nombre d’invitations, elle s’était fait un devoir d’accepter toutes celles qui en valaient la peine, et avait consciencieusement produit Gilberte.
Mais, l’oreille tendue vers les propos qui auraient pu la toucher, la baronne était là sur un
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qui-vive perpétuel : les heures qu’elle passait ainsi lui étaient douloureuses, et, au retour, quelque effort qu’elle pût faire, elle se trouvait peu capable d’écouter les caquetages de sa fille et d’y prendre intérêt.
Cette altitude réservée avait commencé par étonner Gilberte, qui bientôt s’en trouva froissée ; ce n’est pas ainsi que se conduisaient les autres mères. Quelques paroles dans ce sens provoquèrent un jour chez son amie, Mlle d’Égrigné, un accès de tendre compassion, où les mots « pauvre petite » ne manquèrent point de reparaître. Impatientée, Gilberte posa nettement la question : En quoi était-elle une plus « pauvre petite » que les autres ?
Entre autres dons, Emma d’Égrigné ne possédait pas ce qu’on appelle un esprit diplomatique ; prise au dépourvu par une attaque aussi directe, n’osant et ne pouvant répéter ce qu’elle avait entendu dire chez elle sur le compte de Mme de Grandpré, à une époque antérieure au bal, alors que les projets de sa famille, très vagues encore, commandaient dans les discours
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moins de prudence qu’au temps présent, la jeune fille perdit contenance et ne sut que dire.
– Enfin, voyons, qu’y a-t-il ? s’écria Gilberte très agitée. Quelqu’un des miens a-t-il commis un crime ?
– Oh ! non ! répondit sur-le-champ la malheureuse Emma, consternée. Je ne peux pas vous dire ce qu’il en est au juste, l’ignorant moi-même... Mais vous savez bien que votre père et votre mère... Enfin, ils ne se sont rapprochés que quand vous êtes sortie du couvent.
– Eh bien ! fit Gilberte irritée, leurs caractères ne se convenaient pas ! Il ne faut pas être grand sorcier pour s’en apercevoir ! Et ce n’est pas une raison pour que tout le monde m’appelle : « Pauvre petite ! » Vous ne dites rien ? Il y a donc autre chose ? Parlez ! ou bien je croirai que vous avez menti !
Très effrayée, Emma se laissa soutirer, non toute la vérité, mais une partie de la vérité, c’est-à-dire à peu près tout ce qu’elle savait : il y avait un mystère dans la vie de Mme de Grandpré, et c’est pour cela que Paul n’aimait pas sa mère,
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qu’il ne voyait pas avant sa rentrée dans la maison conjugale.
Jusqu’alors, Gilberte avait écouté d’un air de dédain ; mais ce dernier coup porta profondément. Ses propres tentatives pour interroger son frère lui avaient laissé l’impression d’un désappointement complet, si bien qu’elle y avait renoncé. Ce n’était que trop clair, et l’évidence était faite. Paul, assurément, n’aimait pas sa mère, malgré toute la peine qu’il prenait pour lui témoigner du respect et des égards purement matériels.
Alors, c’était vrai ? Un mystère ? Gilberte ne chercha point à le percer ; c’était déjà trop qu’on pût juger ainsi sa mère. Elle n’eut en elle presque aucune révolte contre ceux qui accusaient ; elle ressentit plutôt une amère humiliation à la pensée qu’elle était la fille d’une femme dont on parlait de cette façon.
Elle exigea d’Emma le secret le plus absolu sur leur entretien, et la pauvre fille promit tout ce qu’elle lui demanda, avec la ferme intention de tenir sa promesse ; mais, le soir même, avant
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qu’elle eût passé une demi-heure dans les mains expérimentées de Mme d’Égrigné, elle lui avait révélé tout ce que celle-ci avait intérêt à savoir.
Emma craignait une semonce vigoureuse. À son grand étonnement, il n’en fut rien ; sa mère se contenta de lui enjoindre le silence sur cet incident, et l’abandonna à ses remords.
Gilberte, pendant deux ou trois jours, souffrit cruellement. De même que la baronne, elle se prit à écouter les propos, à chercher des allusions ; elle n’entendit rien, mais n’en resta pas moins blessée. Elle en voulait à tout le monde : à sa mère, pour lui avoir fait cette situation désobligeante ; à son frère, parce qu’on avait remarqué son attitude ; à son père, qui jadis n’avait pas su s’arranger de façon à éviter les commentaires. Ne sachant rien, ne pouvant rien deviner, elle arrangeait dans sa tête un petit roman où tout le monde avait tort, et, qui plus est, tort envers elle.
Très rapidement, car cette petite cervelle s’enflammait, elle conclut que le mariage seul mettrait fin à sa situation, qu’elle trouvait
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maintenant intolérable, et il lui sembla qu’elle n’arriverait jamais à se marier assez vite.
Même avant d’avoir éprouvé ces sentiments pénibles, elle avait souhaité de se marier promptement. Elle s’était imaginé que la saison ne s’écoulerait pas sans qu’elle eût été l’objet d’une demi-douzaine de demandes, et, jusqu’ici, elle n’avait entendu parler de rien. Était-ce possible ?
Dans un accès d’irritabilité, – cet état d’esprit devenait fréquent chez elle, – Gilberte se décida un jour à interroger directement sa mère. Elle n’éprouvait plus pour elle la tendre et joyeuse sympathie de l’été précédent, mais bien une sorte de rancune secrète, où un fonds d’affection ne faisait qu’ajouter une souffrance. Comment se faisait-il que sa main n’eût pas encore été demandée, depuis le commencement de l’hiver ? Peut-être à son insu ?
La baronne, surprise d’abord, répondit avec beaucoup de sang-froid :
– Non, Gilberte, dit-elle, personne n’a encore demandé ta main. Tu es très jeune, trop jeune
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pour le mariage, et notre désir n’est pas que tu entres si promptement dans la vie conjugale ; mais, si quelqu’un se présentait, comme nous sommes résolus à te laisser toute liberté, tu en serais instruite, à moins que...
– À moins que ?... répéta curieusement la jeune fille.
– À moins que le prétendant ne fût indigne de toi.
Gilberte fit la moue : ceci ne lui plaisait pas. Elle entendait connaître tout ce qui la concernait, et s’en expliqua avec une certaine vivacité.
Déjà Mme de Grandpré s’était aperçue d’un changement en sa fille ; elle l’avait attribué aux instabilités de caractère fréquentes à cet âge ; l’idée que sa Gilberte pouvait changer envers elle seule n’avait pu l’effleurer. Cette fois, elle remarqua, bien malgré elle, le ton presque agressif, le langage irrespectueux, et son âme en fut troublée jusqu’au fond.
Se pourrait-il que le sacrifice des parents eût été perdu pour l’enfant ? En abdiquant sa fière et
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douloureuse indépendance, la baronne n’aurait-elle fait que déchoir aux yeux de sa fille ? Lui aurait-elle ainsi donné le moyen d’apprendre ce qu’elle avait espéré lui garder secret ? Secret, au moins jusqu’au moment où Gilberte devenue une femme, mûrie à son tour par les épreuves de la vie, saurait comprendre et pardonner.
L’orgueilleuse baronne sentait maintenant qu’elle aurait un jour besoin du pardon de sa fille comme elle implorait celui de son fils ; mais sa fille n’aurait pas souffert par elle, sa fille, heureuse et mariée, n’aurait le droit de lui rien reprocher en ce qui la concernait. C’était le rêve qu’elle avait fait.
La réalité renversait donc ses espérances ? Gilberte, encore à l’âge de l’intransigeance, croyait-elle avoir à juger sa mère ? Qui le lui avait appris ? Quelle bouche sacrilège avait osé révéler la faute de la mère à la jeune fille encore ignorante du mal ?
Toutes ces réflexions avaient traversé le cerveau de Mme de Grandpré avec une extrême rapidité. Ne pouvant pas, ne voulant pas s’y
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arrêter, elle répondit à sa fille avec douceur, mais avec une fermeté qui aigrit encore l’humeur de la jeune révoltée.
Gilberte se trouvait dans la situation la plus bizarre et la plus nouvelle vis-à-vis de sa mère. Elle l’aimait encore, et elle eût beaucoup donné pour l’entendre lui dire : « Rien de ce qu’on t’a dit n’est vrai ! » Elle l’eût crue sans hésitation, se fût jetée à son cou, et peut-être, à partir de cet instant, l’eût adorée.
La nécessité de cacher ce qu’elle avait dans l’esprit mettait Gilberte au contraire dans un état singulier, dont le mécontentement était le symptôme prédominant. Jusqu’alors, elle avait eu des accès d’humeur, mais elle n’avait pas encore positivement tenu tête à sa mère. Cette fois, elle résista pour tout de bon, et la baronne, irritée à son tour, l’ayant pris de haut :
– Je ne veux pas de mystères dans ma vie, moi ! déclara la jeune fille d’un ton âpre.
L’effet produit par ces mots l’effraya au-delà de ce qui se peut exprimer. Sa mère, devenue toute blanche, agitait les lèvres sans pouvoir
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proférer un son et la regardait avec des yeux pleins d’une terreur mêlée de profonde pitié.
– Pardon, maman, pardon ! s’écria l’imprudente, en se précipitant vers elle.
La main de la baronne l’arrêta dans son élan. Mme de Grandpré avait retrouvé la parole.
– Je puis, pour cette fois, vous pardonner votre mauvaise tête, dit-elle d’une voix si changée que Gilberte en eut le frisson ; mais vous ferez bien de ne plus recommencer à me parler sur ce ton ; je ne le souffrirais pas.
Elle n’avait pas voulu comprendre. Gilberte, au lieu de lui en savoir gré, s’en trouva blessée. On la traiterait donc toujours comme une enfant ? Elle baisa assez froidement la joue de sa mère, et, l’instant d’après, sous un prétexte, se retira dans sa chambre, où elle put donner cours à sa méchante humeur.
Emma vint la voir, fort à propos ; sans lui rien révéler de ce qui s’était passé, Gilberte se plaignit d’être trop rudement traitée. Son amie s’apitoya avec elle sur sa douleur et, brusquement, par un
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sursaut de son esprit un peu obtus, s’écria :
– Pourquoi ne vous mariez-vous pas ?
Gilberte faillit se mettre en colère, tant la réflexion lui semblait malencontreuse, mais elle se retint.
– Je me marierai, répondit-elle posément. Il me tarde d’être sortie d’ici !
Avant huit heures du soir, Louis et sa mère tenaient ce propos de la bouche de l’innocente complice.
La situation était grave ; il n’y avait plus de temps à perdre. Mme d’Égrigné résolut d’agir sans tarder. Emma écrivit sous la dictée de sa mère un petit billet fort bien tourné, où elle invitait son amie à venir travailler chez elle le lendemain après midi, pour une vente de charité.
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