Le passé
Chapitre IV
L’après-midi était ensoleillé et charmant ; ils sortirent tous les deux dans le parterre, dessiné par Le Nôtre, le long des bordures de buis, vieilles de deux siècles : elle, toujours svelte, l’air jeune, avec ses cheveux presque blancs, qui semblaient poudrés ; lui, grand, élégant et mince, malgré ses épaules légèrement courbées sous le poids des soucis plus que sous celui des années. Elle, tenant son parasol d’une main ferme ; lui, protégé par un chapeau de fine paille, ils allaient lentement, suivant les courbes des allées, le long de la pièce d’eau, vers l’endroit où ils voyaient Marsac assis près de Gilberte sur un banc de pierre adossé à une haute charmille devant une Diane de marbre escortée de ses lévriers.
Tels ils avaient marché là, vingt et des années auparavant : lui, épris d’elle, jusqu’à ne pouvoir le lui exprimer ; elle, affectueusement
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indifférente, ignorante de la passion, de ses orages, de ses égoïsmes et de ses folles générosités... Qui sait ? Maintenant, séparés par l’abîme où elle était tombée, ils étaient peut-être plus près de se comprendre qu’ils ne l’avaient jamais été ? Assurément, ils en étaient plus capables.
Le jardin avait aussi grand air que ses maîtres, et sur eux il possédait cette supériorité d’être toujours jeune. Dans ce milieu ancien, la robe claire de Gilberte apportait une note vivante et moderne, curieux contraste, ou plutôt aimable harmonie avec l’éclat des fleurs et la richesse des verdures.
La jeune fille riait de ce que disait Marsac, paradoxal à ses heures et surtout lorsqu’il voulait provoquer un joli rire de lèvres roses et de dents perlées.
Dans le monde, les mamans écoutaient avec un sourire ce rire innocent, un peu inquiètes pourtant parfois de ce Marsac, si séduisant malgré ses quarante ans passés. Mais ce voyageur à l’humeur errante, ce dilettante d’art, de science
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et de littérature, qui écrivait un peu partout sans se soucier de faire argent de sa plume, ce nomade en toute chose n’était pas un brillant parti. Sa fortune consistait presque entièrement en une rente viagère considérable, présent d’un vieil oncle timoré qui, souhaitant lui faire plaisir, n’avait pas osé pourtant déshériter complètement ses autres neveux, gens mariés, au profit de ce célibataire endurci.
C’est bien là ce qui rendait les mères soucieuses, lorsque leurs filles riaient aux discours de Marsac. Lui, amant de tout ce qui est aimable, s’amusait parfois en secret de leurs terreurs, qu’il provoquait avec malice, certain de ne pas leur donner de fondement.
Il aimait les jeunes filles et leurs rires égrenés comme des fils de perles, leurs petites mines coquettes, curieuses, leurs fins sourcils froncés d’impatience, leurs légères moues de désappointement ; il aimait tout ce petit manège, cette demi-comédie qu’elles se jouent à elles-mêmes avec les hommes qu’elles n’épouseront pas, et où elles essaient ce qu’on pourrait tenter
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avec celui qu’on épouserait. Mais Sylvain aurait rougi de troubler un cœur de jeune fille, n’en voulant rien faire de plus ; la passion l’avait jadis touché de son aile, et cet homme, mordu autrefois dans sa chair saignante, aurait considéré comme une mauvaise action d’apporter la souffrance à un être inoffensif.
Le baron le savait, et c’est pour cela qu’il appelait Marsac un brave homme.
Gilberte riait ; Sylvain, tout en la faisant rire, étudiait la jolie bouche, les yeux gris, pleins d’insouciante gaieté ; il cherchait, sans l’y rencontrer, dans ces traits juvéniles, une ressemblance d’expression avec le père ou la mère, et s’étonnait de ne l’y point trouver. Ce visage était une cire molle ; la vie y mettrait plus tard son empreinte, indifférente ou cruelle. Ce rire était-il l’indice d’une âme tranquille ou bien le caquetage d’un oiseau ? Nul n’en pouvait rien savoir encore.
Ils se promenèrent dans ce parc pendant une heure encore ; le baron prenait un visible plaisir à faire jaser sa fille, et Mme de Grandpré écoutait à
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peine leurs paroles, cherchant à renouer le passé avec le présent, frissonnant quelquefois au détour d’une allée, lorsqu’un souvenir se dressait soudain devant elle comme une ombre ; puis ils rentrèrent pour le dîner d’apparat, somptueusement présenté, où l’abondance des services suppléa à celle de la conversation.
– Que pensez-vous de ma fille ? demanda le baron lorsqu’il se trouva seul avec Marsac dans le fumoir, après le repas.
– Elle est jolie, aimable, bien élevée, répondit son ami sans hésitation.
– C’est fort bien ; mais encore : la croyez-vous intelligente et bonne ?
– Intelligente, je le crois ; bonne, je l’espère ! Vous êtes impitoyable ! Vous me posez un interrogatoire comme si je me présentais au baccalauréat, et j’ai à peine entrevu cette charmante enfant.
– Bonne, je l’espère ! répéta le baron, sans relever la plaisanterie. Moi aussi, je l’espère. Voilà ! nous n’en sommes pas sûrs... et cela se
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voit en général à première vue,
– Pas toujours, rectifia Marsac. La baronne est très bonne, d’une bonté rare, et à première vue...
– Vous n’avez pas connu la baronne à l’âge de Gilberte, interrompit M. de Grandpré. C’était alors, comme dit le poète, « un rayon, une flamme ». Sa fille ne donne pas d’elle la moindre idée ; elle ressemblerait plutôt à sa grand-mère maternelle, qui était une assez bonne personne, très effacée...
– Mlle Gilberte, si brillante ?
– Oui, oui, je m’entends, et vous m’entendez aussi très bien, Marsac. Paul, mon fils, est d’une autre trempe. Celui-là, c’est sa mère incarnée avec ses grandes qualités et... ses défauts. Je ne crois pas que Gilberte nous donne beaucoup de souci, tandis que Paul... J’ai peur, mon ami, en songeant à demain ; il ne voulait venir ici à aucun prix ; j’ai exigé sa présence, et il n’a pas pu me désobéir, mais il a fallu un ordre formel, un ordre, à cet homme de vingt-six ans ! C’est dur pour un père ! Il obéira, mais quelle altitude aura-t-il ? Le temps n’a en rien entamé ses sentiments... ni le
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temps, ni mes prières, ni... mon exemple.
Le baron poussa un soupir profond et garda un moment le silence. Marsac ne plaisantait plus ; il savait aussi bien que son ami quelle terrible épreuve ce serait pour le fils et la mère, et combien le secours était impossible en cette circonstance.
– Je lui ai dit, reprit le baron pensif, tout ce qui pouvait être dit ; il saluera sa mère, mais il ne peut se résoudre à me promettre de lui parler affectueusement ; il s’en remet, dit-il, aux circonstances.
– Lui avez-vous exprimé combien il est nécessaire que sa sœur ignore ses sentiments ?
– Non ! Je n’y ai pas pensé ! fit le baron en se levant. Je ne sais où j’avais la tête ; je n’ai parlé que de moi et de sa malheureuse mère... Vous avez raison, Marsac, c’est cela qu’il faut lui dire. Demain, j’irai le chercher à la gare, et en route je lui expliquerai. Cela, je suis sûr, presque sûr qu’il le comprendra !
Le lendemain, en effet, un peu avant midi, le
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break s’arrêta devant le perron, et Marthe, cachée derrière les rideaux de sa chambre, en vit sauter un beau garçon, brun, de tournure énergique, qui tendit la main à son père pour l’aider à descendre. Le cœur de la mère se fondait tout entier pendant qu’elle contemplait son premier-né.
Que de temps écoulé depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu, lycéen en promenade, sous la tunique et le képi, trop long, trop maigre, dégingandé, l’air âpre et mécontent ; mécontent de la vie, âpre, parce qu’il nourrissait sa haine !
Depuis, quelle cruauté n’avait-il pas mise à se dérober aux rencontres possibles, évitant jusqu’à la rue où elle demeurait, pour ne point passer sous ses fenêtres ! Elle avait renoncé à chercher à l’apercevoir tant que vivait M. de Tinsay, et, depuis lors, lassée, punie, écrasée, elle s’était refusé cette émotion, cette recherche du bonheur défendu, par esprit de sacrifice, peut-être d’expiation.
Il était là devant ses yeux, cet enfant adoré, vers lequel criaient ses entrailles ; tout son être maternel s’en allait éperdu à travers le tulle et la
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vitre au fils qu’elle n’embrasserait peut-être jamais, – s’il ne voulait pas recevoir son baiser.
Paul disparut dans le vestibule ; elle se dirigea vers la porte, prête à descendre pour aller le rejoindre, et, tout à coup, les jambes brisées, n’osant pas, ne pouvant pas ! Si, en présence de son mari, de sa fille, il allait dire toute sa haine à cette mère détestée ! ...
Vainement elle se répétait qu’une pareille idée était absurde, qu’incapable de se contenir il ne serait pas venu, elle reculait instinctivement, pareille à un animal épeuré qui ne reconnaît plus ni la voix ni les caresses.
Un pas rapide retentit sur l’escalier, dans le corridor, et s’arrêta à sa porte... On frappa...
Elle ouvrit elle-même ; il était devant elle, dans le jour cru du corridor éclairé par une large baie, plus beau, plus fier, – plus pâle, – qu’elle ne l’avait jamais rêvé.
– Bonjour, ma mère, dit-il en s’inclinant sans la regarder ; mon père vous fait prier de descendre. Nous allons nous mettre à table.
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Sa voix ! elle n’avait jamais entendu la voix d’homme de son fils ; le dernier son resté dans son oreille dix-huit ans auparavant, était un joyeux cri d’enfant animé par la course, le jour où elle était partie sans regarder derrière elle...
– Mon fils, dit-elle très bas, tremblante d’émotion, ne veux-tu pas embrasser ta mère ?
Il se recula un peu, et elle vit ses yeux pleins d’une dureté sans merci, d’un dédain sans pardon. En regardant sa mère, il répéta d’une voix glacée :
– Mon père vous fait prier de descendre.
Elle eut envie de le saisir à bras-le-corps, de se jeter à ses pieds, en lui disant : « Mais, malheureux, je suis ta mère ! » Elle l’aurait dévoré de baisers et de larmes, et, après, il aurait pu la tuer s’il l’avait voulu, si elle ne l’avait pas reconquis...
Un valet apparaissait en haut de l’escalier, annonçant le repas, pendant que la cloche du déjeuner sonnait au dehors à toute volée ; elle passa devant son fils qui se rangea
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respectueusement et la suivit à petite distance. Les convenances étaient sauvées.
Le baron n’eut pas besoin d’examiner à deux fois le visage de sa femme pour savoir quelle avait été l’entrevue ; très digne, très froide, la baronne alla prendre sa place au haut de la table, et présida le repas comme à l’ordinaire.
Paul s’était assis près de sa sœur ; du premier coup d’œil, il l’avait reconnue pour sienne, et, malgré la terrible émotion qu’il venait de subir, il se sentait désireux de plaire à l’aimable enfant qu’il ne connaissait pas encore.
De son côté, Gilberte était tout étonnée d’avoir pour frère un si bel officier ; en réalité, il lui paraissait aussi étrange que le premier venu rencontré dans le monde, et c’était une impression bien bizarre pour elle que de s’entendre ainsi tutoyer par un jeune homme inconnu.
Elle en riait et rougissait à la fois, avec un demi-embarras qui la rendait plus séduisante encore ; son habitude de dire à l’étourdie tout ce qui lui passait par la tête, lui prêtait une grâce
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naïve dont on s’amusait autour d’elle ; la baronne elle-même se prit à sourire à l’entendre jaser avec ce frère qui l’aimerait sans doute, qui l’aimait probablement déjà. – Qui sait si, par la tendresse de la sœur, la mère n’arriverait pas à regagner celle de Paul ? Pourrait-il se défendre de lui rendre justice ? Ne reconnaîtrait-il pas enfin que, si elle avait abandonné son fils, elle avait aimé et surveillé sa fille ?
Après le déjeuner, les jeunes gens s’envolèrent ensemble dans le parc, où Paul voulait montrer à Gilberte maints souvenirs de son enfance ; leurs parents les regardaient s’éloigner avec une certaine inquiétude. Qu’allaient-ils se dire ? Mille questions dangereuses n’étaient-elles pas venues déjà aux lèvres de la jeune fille ? Involontairement chacun d’eux tourna les yeux vers l’autre ; ce fut le premier regard qu’ils eussent échangé ; l’anxiété paternelle les avait enfin réunis.
– Paul est extrêmement sage et prudent, dit le père, répondant à l’angoisse exprimée par les yeux de la baronne.
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Elle répondit d’un signe de tête et se retira, pendant que son mari allait avec Marsac dans la salle de billard.
Les jeunes gens se promenaient lentement sous les hêtres touffus qui formaient au-dessus d’eux un dôme de couleurs riches et sombres, pareil à un vieux vitrail. Gilberte marchait comme dans un enchantement. Ce père chevaleresque, ce frère si beau et si aimable, ce château seigneurial où tout annonçait une fortune ancienne et bien établie, tout cela lui semblait fantastique et pareil à un rêve.
Rien ne l’avait préparée à un tel épanouissement de sa jeunesse ; croyant avoir à lui ménager le poids d’une situation difficile, Mme de Grandpré l’avait élevée dans une ignorance complète de sa fortune réelle. Les vacances qu’elles passaient ensemble, soit dans un chalet sur quelque plage peu fréquentée, soit dans la maison de campagne que la baronne tenait de sa mère, n’avaient pu lui ouvrir aucune de ces nouvelles perspectives ; elle en était à la fois éblouie et presque inquiète : tout cela était-il
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bien réel ? N’allait-elle pas voir toutes ces belles choses s’évanouir en fumée, comme il arrive dans les contes de fées ?
Après avoir cheminé pendant quelque temps silencieuse au côté de son frère qui l’examinait à la dérobée, elle s’arrêta tout à coup.
– Monsieur mon frère, dit-elle, pouvez-vous m’assurer que vous êtes bien vivant, que vous êtes bien mon frère, que ce domaine appartient à nos parents et que mon carrosse ne va point redevenir citrouille ?
– Je suis ton frère, ma chère Gilberte, répondit Paul en souriant ; rien n’est plus réel que moi, tout ce qui nous entoure est à nous, et, hélas ! il n’y a plus de fées.
– Si tout cela est réel, je n’ai que faire des fées, répliqua la jeune fille avec vivacité. La réalité vaut n’importe quel conte. Comment se fait-il que je n’en aie jamais eu la moindre idée ? Lorsque maman m’a annoncé que nous allions au château de mon père, j’étais bien loin, je vous assure, de m’attendre à de pareilles merveilles.
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– Des merveilles ? Que vois-tu ici de merveilleux ?
– Mais... tout ! Mon père, que j’avais à peine vu, qui ne se souciait pas de moi, et qui, tout à coup, devient magnifique comme un roi d’Orient ; vous, mon frère...
– Il faut me tutoyer, dit Paul en souriant...
– Toi !... Je n’ai jamais dit toi à un homme, reprit-elle en riant, pendant que son front s’empourprait, ni ne le dirai jamais à un autre.
– Ton mari ? insinua le jeune homme.
– Mon mari ? Non ! Mon père dit « vous » à maman : cela a très bonne façon. Est-ce que tu sais pourquoi mon père et ma mère ont vécu si longtemps séparés ?
– Qui t’a dit cela ? fit Paul décontenancé, bien qu’il eût prévu la question.
– On le disait au couvent, il y a longtemps : j’étais dans les petites. Je n’ai pas compris grand-chose, mais ce mot « séparés » m’était resté dans la tête. Pourquoi s’étaient-ils séparés ?
– Pour des différences dans leur manière de
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voir, répondit le frère très gravement. Il ne faudra jamais parler de cela à personne, ma sœur ; ce sont des choses tristes sur lesquelles doit se faire le silence. Ils entrepris la vie commune, pour l’amour de toi ; tu dois leur en avoir de la reconnaissance.
– Pour l’amour de moi ?
– Pour que tu jouisses de la vie de famille, pour qu’on te présente dans le monde et que tu te maries dignement.
– Il fallait que mon père et ma mère fussent ensemble pour cela ?
– Certainement. C’est plus convenable.
Gilberte ne répliqua rien. Un travail obscur se faisait dans sa petite cervelle d’oiseau. Après quelque temps, elle reprit :
– Ils ne s’aimaient donc pas, qu’ils s’étaient séparés ?
Paul prit un grand parti.
– Ma sœur, dit-il, le respect que nous devons à nos parents nous interdit de nous occuper de ces questions dont ils sont les seuls juges ; en
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reprenant la vie commune, à présent qu’ils ne sont plus jeunes et que leurs goûts aussi bien que leurs habitudes avaient pris des directions différentes, ils t’ont donné une grande preuve de tendresse qui comportait peut-être plus d’un sacrifice. Que cela te suffise, ma chère Gilberte, et te rende reconnaissante.
– Tu as raison, fit la jeune fille, en reprenant sa marche.
Paul eût souhaité un peu plus d’élan dans sa voix, de chaleur dans ses paroles ; mais elle était si jeune et si visiblement étourdie de son changement d’existence, qu’il l’excusa aussitôt.
Pendant deux heures, ils allèrent d’un bout à l’autre des parterres et du parc, furetant, cherchant et retrouvant les souvenirs d’enfance du jeune homme qu’il lui racontait au fur et à mesure.
– Alors, dit Gilberte, comme ils rentraient au château, tu n’as plus revu maman ici depuis que tu avais dix ans ?
– Qui t’a raconté cela ?
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– Tu viens de me le dire toi-même ; c’est à cette époque que mon père et ma mère se sont séparés ; et, depuis, maman n’est jamais revenue ici ; tu y passais pourtant les vacances ? Est-ce que tu la voyais à Paris ?
Paul, interdit, se sentit pris au piège : depuis trois heures, la fine mouche interrogeait en apparence sans but, et, pendant qu’il répondait innocemment, elle reconstruisait dans sa tête de curieuse l’histoire des années d’épreuve, qu’il croyait secrète.
Fallait-il avouer qu’il n’avait pas revu leur mère, au risque de laisser deviner sa pensée ? À quoi bon alors le sacrifice qu’il avait déjà fait ? À quoi bon celui de leur père ? Que devenait l’honneur du nom, le respect de la famille dans les mains de cette petite fille sans expérience et peut-être sans raison ?
– Je l’ai vue, dit-il brièvement, accomplissant son mensonge avec autant d’héroïsme et plus d’effort qu’il n’eût fait d’une prouesse. Rappelle-toi, ma sœur, que nous devons à nos parents le respect, par-dessus tout ; l’amour vient ensuite...
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s’il peut.
– Oh ! j’aime déjà mon père de tout mon cœur ! s’écria la jeune fille en voltigeant sur les degrés du perron avec la légèreté et l’indépendance d’une bergeronnette.
Cet entretien laissa au jeune homme une grande impression de malaise, que la grâce de sa sœur ne parvint pas à dissiper complètement. Gilberte s’abandonnait à la joie de vivre, au milieu de ceux qui l’aimaient, et qui, fiers d’elle, ne savaient pas le lui cacher. La baronne surtout la suivait du regard avec un attendrissement mal dissimulé ; cette fillette expansive, dans sa gaieté un peu étourdie, charmait visiblement M. de Grandpré, et la mère, au plus profond d’elle-même, se réjouissait d’avoir apporté cette joie au père longtemps attristé.
De temps à autre, Mme de Grandpré jetait les yeux sur son fils sans jamais les y reposer. Il se mêlait à la conversation avec une liberté d’esprit parfaite en apparence, évitant, sans affectation, d’interpeller sa mère, mais lui répondant respectueusement quand elle lui parlait. À un
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témoin indifférent, la famille de Grandpré eût semblé aussi heureuse que les plus étroitement unies. Sylvain Marsac, tout en soutenant son rôle d’intermédiaire, pour éviter les heurts, se demandait où la baronne prenait la force nécessaire pour supporter une telle épreuve.
Le moment le plus difficile n’était pas encore venu : il se présenta le soir, lorsque l’heure de se retirer fut venue. Gilberte offrit son front tour à tour à son père et à sa mère, puis attendit pour voir comment son frère accomplirait la même cérémonie. Sous ce clair regard de jeune fîlle hardiment interrogateur, Paul sentit qu’il ne pouvait plus reculer. Il s’approcha de la baronne, il lui prit la main qu’il porta à ses lèvres...
Mieux cent fois eût valu pour sa mère un adieu cérémonieux comme le bonjour du matin ; ce baiser formel, indifférent, lui sembla plus cruel qu’un outrage.
Cependant, sa fille la regardait avec une singulière nuance de curiosité ; elle rassembla tout son courage, et sur le front incliné de son fils elle mit un baiser, aussi froid, aussi officiel que
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celui du jeune homme. M. de Grandpré baisa également la main de sa femme, et l’on se sépara.
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