Le passé

Henry Gréville · Chapitre 2 sur 22

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Le passé

Chapitre II

 

À Sylvain Marsac, Mme de Grandpré n’avait dit que la vérité ; la franchise avait été la grande vertu de son existence, bouleversée par une de ces passions pareilles à des cyclones qui renversent tout sur leur passage.

Hector de Tinsay avait été, en effet, l’un des hommes les plus séduisants qui se puissent imaginer. Né d’une mère smyrniote, élevé en Grèce jusqu’à sa quinzième année, il possédait la beauté et la grâce ; une âme exquise le complétait. Nul doute que, de son côté, il n’eût éprouvé des remords à la pensée que son amour troublait le repos de la femme pour laquelle il fût mort avec joie ; mais quand ils eurent résolu de fuir ensemble, il ne songea plus qu’à la consoler.

Il avait fait le sacrifice de sa vie et fut surpris que M. de Grandpré ne vînt pas le lui demander. Avec une sorte de détachement fataliste, il se fût

 

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laissé tuer, offrant sa mort en expiation à une sorte de Némésis chrétienne, dans l’espoir que la terrible divinité se contenterait d’une victime et que sa chère Marthe trouverait après lui l’apaisement avec le pardon.

Cet héroïsme peu mondain, fruit chimérique d’une jeunesse passée en dehors du milieu parisien, n’avait point trouvé d’emploi : le baron n’avait pas cherché à poursuivre les fugitifs, pas même, suivant la formule consacrée, à venger son honneur. Lorsque, après avoir longtemps voyagé, les amants revinrent à Paris, il ne sembla point s’en préoccuper. Hector de Tinsay en fut blessé ; cette indifférence ressemblait trop à du dédain ; cependant, il garda le secret de son humiliation. Peu après, il eut à subir une bien autre épreuve, terrible et fort inattendue.

Gomme M. de Tinsay rentrait chez lui à pied, un dimanche d’automne, à la tombée de la nuit, il distingua près de la porte de sa maison une forme juvénile qui semblait attendre. Quoiqu’il ne l’eût vu que tout enfant, Tinsay n’hésita pas à le reconnaître. C’était Paul, le fils abandonné de la

 

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femme adultère. Douloureusement saisi, Hector allait rebrousser chemin pour éviter cette rencontre ; mais déjà le jeune homme, pâle d’émotion, s’avançait vers lui.

– Mon père vous a épargné, monsieur, dit-il ; moi, je ne serai pas si clément.

Et il fit feu sur lui.

Le cliquetis du fer sur le fer se fit seul entendre : le coup avait raté. Comme Paul tirait une seconde fois, Tinsay lui saisit le poignet, et la balle déviée se logea dans sa manche.

Sans proférer une parole, il arracha l’arme au jeune homme stupéfait et entra dans la maison, avant que le bruit eût attiré l’attention des rares passants de cette rue tranquille.

Il aurait voulu cacher à son amie ce qui venait de se passer ; mais le revolver qu’il tenait à la main, lorsqu’elle accourut à sa rencontre ; la légère égratignure qui teintait son poignet de sang, ne lui permettaient pas de nier, et il n’avait pas la présence d’esprit nécessaire pour inventer une histoire. À travers l’embarras et les réticences

 

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de son amant, elle devina sur-le-champ.

Ce qu’elle souffrit alors, nul n’en connut l’amertume, car elle s’enferma à ce sujet dans un silence absolu. Vainement il la supplia de parler, de décharger son cœur d’un poids si lourd, lui assurant qu’il n’attachait aucune importance à cette équipée d’un enfant ; la mère se tut, le remerciant seulement du regard pour toutes les choses tendres qu’il trouvait à lui dire et lui serrant convulsivement la main lorsqu’il prononçait quelqu’une de ces paroles qui dévoilent la beauté d’une âme pour ainsi dire surhumaine.

Elle n’en parla jamais. Depuis ce jour-là jusqu’au moment de son dernier entretien avec Marsac, personne n’eut connaissance de cet incident ; mais, comme elle l’avait dit à Sylvain, elle ne laissa plus son ami sortir seul autrement que dans sa voiture. Lorsque Hector mourut, quelques années plus tard, elle ne fut pas moins héroïque et silencieuse. Il fut enlevé en huit jours, par une fluxion de poitrine, sans presque avoir souffert, sans avoir eu conscience de son état.

 

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Quand il eut cessé de respirer, elle se pencha sur lui pour écouter encore, mit une main sur le cœur qui ne battait plus et se redressa avec un étrange sourire sur ses lèvres blêmies.

« Au moins je l’ai gardé jusqu’à la dernière minute, pensa-t-elle, et il n’a pas eu à me pleurer ! Depuis le premier jour jusqu’à cette heure, en ce qui dépendait de moi seule, je ne lui ai pas causé un seul chagrin. »

Une autre pensée, effrayante, celle-là, traversa son cerveau surexcité :

« Paul sera content !... »

Celle-ci l’abattit soudain comme un grand souffle d’orage. Elle alla fermer la porte pour être seule avec le mort, et tomba devant le lit, la face contre terre, en disant : « Ô mon fils ! pardonne à ta mère. Dieu t’a vengé ! »

Quand on vint la relever de sa garde, elle était debout près de son ami, qu’elle avait paré pour le cercueil, et personne ne la vit pleurer.

L’étendue d’un pareil malheur et la façon dont il était supporté ramenèrent à Mme de Grandpré

 

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quelques amis qui s’étaient jusque-là tenus à l’écart ; peu à peu elle vit revenir plusieurs de ceux qui l’avaient connue heureuse, autrefois, chez sa mère ou chez son mari ; des femmes déjà âgées, que leur situation mettait au-dessus des étroites limites des convenances ordinaires, vinrent lui faire visite, et la reçurent dans l’intimité.

Du vivant de M. de Tinsay, la baronne n’avait point cherché à se donner l’illusion d’un entourage ; trop fière pour descendre aux déclassées, elle était trop respectée de son amant pour qu’il eût jamais songé à présenter chez elle les amis qu’il voyait au dehors. Leur vie avait été murée comme un harem d’Orient. De là, peut-être, la férocité déployée par le monde à l’égard d’une femme qui n’avait fait aucune concession à l’opinion publique. Moins rigide, elle n’eût pas manqué de voix pour la défendre.

Mme de Grandpré supporta les outrages comme elle avait enduré la mort de son amant, avec un calme apparent qui la fit taxer d’insensibilité par les moins avisés. D’autres,

 

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ceux qui la savaient fière jusqu’à l’extrême limite de l’orgueil, n’osèrent s’apitoyer, mais admirèrent son courage et firent partager leur admiration à ceux de leurs amis qu’ils savaient capables de la comprendre.

C’est ainsi que Sylvain Marsac fut présenté à la baronne par un parent âgé, mort depuis, et qui, cela faisant, n’avait pas agi sans préméditation ; il se sentait vieux et souhaitait de laisser à la pauvre femme un ami capable de lui rendre service en un jour d’épreuve. Dans le même but, il avait présenté Marsac à M. de Grandpré, sentant qu’un moment viendrait où les époux violemment séparés seraient peut-être contraints de se revoir, et voulant leur ménager la possibilité de le faire sur un terrain neutre.

Marsac, très prévenu en faveur de la baronne, dont l’histoire romanesque intéressait ses goûts de dilettante éclairé, n’avait pas cédé sans hésitation au désir de son vieil ami. L’idée de servir de trait d’union ne lui souriait pas ; il craignait de ne pas pouvoir apporter dans ce rôle toute l’impartialité désirable. Cependant, à peine

 

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avait-il vu deux ou trois fois M. de Grandpré, qu’il sentit une sympathie bizarre naître dans son âme pour ce galant homme qui savait porter avec tant de noblesse le poids d’une situation fort embarrassante.

Le monde, qui tranche et taille à son aise dans les affaires d’autrui, avait blâmé le baron de n’avoir point cherché à venger son honneur suivant l’usage.

L’exaspération qui avait porté Paul de Grandpré, à peine adolescent, à commettre un meurtre, véritable assassinat dans de telles circonstances, cette colère aveugle qui l’avait soudain privé du jugement, n’avaient pas d’autre cause qu’un propos de pareille nature. L’affaire, tenue rigoureusement secrète par M. de Tinsay, fut révélée au baron par le jeune homme lui-même, dans la crise d’affolement et de douleur qui suivit une aussi violente surexcitation.

Ce que le père dit alors à son fils ne fut entendu par aucune autre oreille humaine, mais la conduite de Paul à l’égard de son père changea totalement. Il avait témoigné jusqu’alors une

 

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sorte de résistance à la tendresse paternelle ; dans son imagination exaltée, s’était-il figuré que le baron avait manqué à quelque loi mystérieuse de l’honneur ? S’était-il cru appelé à punir l’outrage que le chef de famille semblait dédaigner ?

À partir de ce jour, le jeune homme voua un culte ardent à son père, dont les paroles lui avaient révélé une profondeur de générosité qui l’éblouit. Ses études, auparavant menées avec une sorte d’indifférence de bon ton, l’absorbèrent uniquement. Régulier dans sa vie, sévère dans l’accomplissement de ses devoirs, il parut dur à ceux qui l’entouraient. On eût dit que sa jeune âme, jusqu’alors un peu molle, s’était figée dans la rigidité d’un implacable devoir.

Plus il aimait et admirait son père, si récemment compris, et pour ainsi dire découvert, plus il amassait de haine contre l’homme qui avait détruit leur bonheur familial ; plus aussi, hélas ! il ressentait de colère contre sa mère, dont il ne prononça jamais plus le nom.

La malheureuse femme avait pressenti la vérité : la mort de M. de Tinsay causa à Paul une

 

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joie atroce, irrésistible, triomphante, qu’il s’efforça de dissimuler à son père sans y réussir tout à fait. L’attitude de M. de Grandpré fut alors empreinte d’un tel blâme silencieux, que le jeune homme sentit la nécessité de se faire un visage impénétrable, et il y parvint. Mais ces combats avaient bronzé son âme, et il devint un autre être.

Paul de Grandpré avait choisi la carrière des armes ; dans ses séjours aux écoles spéciales, il emporta la raideur qui était devenue sa seconde nature. Toujours excellemment noté, fort apprécié de ses chefs, craint et respecté de ses hommes, pour son irréprochable justice, il ne se fit pas d’amis intimes. On était fier de le connaître, mais on ne ressentait pas pour lui cette bienveillance amicale, si naturelle entre jeunes gens, surtout entre compagnons d’armes.

Il n’en avança pas moins rapidement, grâce à son travail acharné, grâce aussi au nom et à la haute situation de son père. L’aventure qui l’avait fait orphelin de sa mère était oubliée des anciens, inconnue aux jeunes, et là, du moins, cette douloureuse histoire n’eut pas de fâcheuse

 

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influence sur sa vie.

C’est entre ce mari jadis outragé et ce fils toujours irrité que Mme de Grandpré allait vivre, car Paul, attaché maintenant à la place de Paris, habitait chez son père. En regardant dans sa cheminée les braises se recouvrir peu à peu de cendres blanchâtres, elle revint plus d’une fois à cette pensée avec un secret frisson. Et, chose étrange, en vérité, à l’idée de reparaître dans cette maison abandonnée, ce frisson augmentait, non quand elle songeait au mari, mais quand elle évoquait l’image du fils.

 

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