Le passé

Henry Gréville · Chapitre 6 sur 22

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Le passé

Chapitre VI

 

La vie de famille était organisée à la Vernerie ; en un certain sens, le plus difficile était accompli. Marsac ne prolongea point son séjour au château et partit, accompagné de tous les regrets.

Paul revint une fois ou deux, pour quelques heures, mais ces visites semblaient presque uniquement faites pour sa sœur. Les deux époux se trouvaient seuls avec leur fille ; M. de Grandpré proposa de faire une petite excursion dans le Midi avant de rentrer à Paris, où la solitude leur serait moins pesante.

Non qu’ils ne fissent l’un et l’autre tout leur possible pour s’en alléger réciproquement le poids, mais l’inexorable passé mettait entre eux une barrière qui s’abaisserait seulement plus tard, lorsque ce pénible présent serait devenu à son tour un passé.

Le voyage projeté s’accomplit dans de bonnes

 

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conditions. Gilberte s’amusait de tout ; contrairement à la majorité des jeunes filles de son monde, qui ont déjà épuisé la série des plaisirs innocents avant d’atteindre l’âge où on les marie, elle ne connaissait presque rien en dehors de ses études.

Elle avait, de plus, une incroyable facilité à s’assimiler le côté souriant des choses ; n’y eût-il eu qu’une chance sur cent de passer un bon après-midi, elle était sûre de l’obtenir ; son œil découvrait la meilleure place dans une salle, le meilleur gâteau dans une pâtisserie, le plus joli ruban dans une vitrine. La place, le gâteau et le ruban s’harmonisaient de façon à lui laisser l’impression d’une journée remplie de plaisirs. Elle n’était pas exigeante, mais elle ne laissait échapper rien de ce qui pouvait contribuer à son bien-être.

Sa mère la laissait faire, amusée parfois par l’entente précoce de la vie pratique, qui se décelait de la sorte, et n’y voyant aucun mal ; le baron, sans en rien dire, se préoccupait davantage de cette personnalité si nettement accusée ; mais,

 

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comme s’il ne s’accusait pas aux dépens d’autrui, il espérait n’y voir jamais que la preuve d’une heureuse disposition. La jeune fille était d’une humeur charmante ; elle s’était emparée de son père comme s’il eût été sa propriété ; à son bras, elle marchait dans les rues populeuses, enchantée de se voir regardée, admirée, riant de tout, se faisant acheter les objets qui lui semblaient à son goût, et revenant chargée de fleurs qu’elle disposait en jolis bouquets dans les vases de leur salon.

– C’est pour maman ! disait-elle, après avoir eu le plaisir de les respirer pendant toute sa promenade.

Elle n’avait jamais songé à lui en envoyer pendant son absence.

Lorsque la famille de Grandpré rentra à Paris, au mois de novembre, Paul fut tout surpris de voir sa sœur si développée, si femme en un mot. Il l’avait connue pour ainsi dire « gamine » et ne s’attendait pas à la retrouver mûrie en si peu de temps ! Il la fit causer et s’aperçut qu’elle avait des idées très arrêtées sur une foule de choses

 

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dont elle ignorait le premier mot à la Vernerie.

– Où as-tu appris tout cela ? lui demanda-t-il un jour.

Elle le regarda d’un air moqueur ; son respect instinctif pour le grand frère en uniforme s’était considérablement amoindri dans son voyage.

– Dans la rue, principalement, dit-elle ; tu ne te figures pas comme c’est instructif, les rues, les rues du Midi surtout ! Question pour question, mon frère : est-ce que tu es fâché avec maman ?

– Moi, non ! répondit Paul en sentant le rouge lui monter au visage.

– Alors, c’est donc maman qui est fâchée avec toi ? fit l’écervelée en allant s’asseoir au piano, où elle entama un morceau bruyant et rythmé qui mit fin à l’entretien.

Une série de dîners commença chez M. de Grandpré ; les dîners ont cela de commode qu’on y peut tâter le terrain et prendre des informations précises. Des hommes âgés, avec leurs femmes, furent d’abord invités et vinrent, un peu par amitié pour le baron, beaucoup par curiosité ; on

 

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en sortit enchanté.

Le mari était charmant, tout le monde savait cela ; la baronne était très bien, mais très bien ! On ne se serait jamais douté, n’est-ce pas ?... Et puis, après tout, c’était leur affaire ! Il y avait si longtemps que c’était arrivé ! Était-ce même bien sûr ?... Tout à fait sûr, vraiment ? Eh bien, pourquoi se montrer plus sévère que les autres ? Ces gens-là étaient très distingués ! Maison bien tenue, cuisine excellente ; la jeune fille très jolie, éducation parfaite, une belle dot... Quel dommage que... Mais puisqu’ils s’étaient réconciliés !

Bref, on avait dîné une fois, on y retourna, et, vers la fin de janvier, M. et Mme de Grandpré purent envoyer deux cents invitations pour une soirée.

La baronne se tenait à l’entrée de ses salons aussi fermée, aussi impénétrable qu’un marbre. Elle souriait et saluait, disait quelques mots aimables, mais sa pensée concentrée sur elle-même était absente de son accueil. Elle ne vivait que dans la terreur d’un mot à double entente, d’une de ces insultes revêtues de velours qu’on

 

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ne peut ni rendre ni même recevoir le front haut. Elle n’avait pas là deux cents amis, elle avait deux cents invités, c’est-à-dire au moins cent quatre-vingts personnes venues pour critiquer, comme c’est l’usage, et pour colporter ensuite les méchancetés que l’hospitalité offerte leur aurait fourni l’occasion de produire.

De temps en temps, elle recevait une flèche barbelée qui s’enfonçait dans sa chair, mais elle répondait, en souriant, comme si elle n’avait pas compris.

– Et mademoiselle votre fille ? disait-elle à un couple mal assorti, désuni depuis toujours, mais sans esclandre.

– Ma fille n’a pas pu venir, répondait-on d’un air pincé ; elle est encore trop jeune pour aller partout.

– Je le regrette, répondait la baronne, sachant que cette trop jeune fille avait vingt-quatre ans et demi.

Après deux heures de ce supplice, elle put enfin aller s’asseoir un instant dans son petit

 

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salon, réservé à cette intention et fermé par les portières baissées. Pendant que détendue, les bras pendants, elle restait anéantie, maudissant le jour où elle avait accepté de rentrer dans le monde, ce monde cruel, qui ne vous tient compte d’aucun mérite, d’aucun effort, elle vit les portières s’agiter, et le visage de Marsac apparut discrètement.

– Vous n’avez besoin de rien ? dit-il à demi-voix.

Elle lui fit signe d’approcher.

– J’ai eu tort, fit-elle d’une voix sourde, tort de revenir ici, tort de présenter ma fille moi-même ; je lui porte, j’en ai bien peur, plus de préjudice par ma présence que mon absence n’eût pu le faire...

– Quelle idée ! interrompit Marsac ; ne voyez-vous pas, au contraire, avec quel empressement on a répondu à vos invitations ?

– Gilberte est riche, répliqua brièvement la baronne ; et tenez, ce dont j’ai le plus peur maintenant, c’est qu’elle ne soit épousée pour son

 

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argent, uniquement pour cela ; l’argent fera passer par-dessus la tare...

– Madame, dit Marsac d’une voix respectueuse, mais ferme, votre devoir, si vous pensez à ces choses, est de lutter pour les empêcher, mais vous n avez pas le droit de vous y soustraire.

Elle le regarda au fond des yeux et se redressa d’un geste souple et fort.

– Vous avez raison, Marsac, fit-elle, c’est cela qu’il fallait me dire. Vous êtes un ami, vous...

Elle lui tendit la main et serra celle qu’il lui présenta d’une étreinte assez énergique pour lui faire mal, puis, elle passa son mouchoir sur ses lèvres.

– Allons, dit-elle, tâchons de porter beau ! Tenons tête aux chiens, et défendons-nous de la curée !

Un peu de rouge aux joues, dans l’effort de sa fièvre, elle s’avança vers la portière à peine fermée et rentra dans les salons, aussi calme que si elle venait simplement de donner des ordres.

 

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– C’est une vraie femme, pensa Sylvain, en la suivant des yeux avec admiration, et, tout homme que je suis, je ne voudrais pas souffrir ce qu’elle endure !

La fête était très brillante, en effet, quoiqu’elle manquât de l’animation particulière aux endroits où l’on a coutume de se retrouver. Les éléments qui composaient la société réunie chez M. de Grandpré n’étaient pas suffisamment fondus, et quelques-uns s’y rencontraient qui en semblaient surpris.

On dansait cependant. Paul avait amené des jeunes gens en assez grand nombre pour que les danseuses fussent en minorité, ce qui donne toujours à un bal une apparence d’entrain parfois factice. On voyait là plus de jeunes femmes ou même de femmes « encore jeunes » que de jeunes fîlles, et celles-ci avaient pour la plupart passé la prime fleur de leur printemps ; c’étaient presque toutes de ces chercheuses de plaisir qu’on rencontre toujours sur la brèche, soit qu’elles aiment le monde pour lui-même, soit plutôt qu’elles y cherchent la perle introuvable : un

 

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homme capable de se laisser épouser par mégarde ou par timidité.

Gilberte n’entendait pas malice à tout cela ; délicieusement vêtue, jolie à ravir, elle s’amusait de tout son cœur, savourant la joie d’être admirée, se sachant digne de l’être, et pour l’heure n’en demandant pas davantage.

On la regardait beaucoup, et tous les regards n’étaient pas bienveillants ; plus d’une mère de famille lui en voulait d’être si charmante. N’était-ce donc pas assez que de posséder une grosse dot, sans y ajouter l’appoint inutile de son charme personnel ?

D’autres, désintéressées, faute de filles à marier, scrutaient méchamment ce jeune visage pour y trouver une ressemblance étrangère. La parité de traits entre le père et la fille ne suffisait pas à vaincre les résistances instinctives. M. de Grandpré cependant, sans affectation, était souvent près de Gilberte, et rien n’était plus évident que leur ressemblance. Mais quand on est décidé d’avance à croire le mal, il n’est pas d’évidence qui puisse faire admettre le bien.

 

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Après avoir amusé la jeune fille, tous les regards attachés sur elle commençaient à la gêner.

– Comme on me regarde ! dit-elle à son frère qui lui donnait le bras pour traverser le grand salon.

– C’est parce qu’on te trouve jolie, répondit-il en souriant.

Ce soir-là, il se montrait aimable, ayant accepté la coupe jusqu’à la lie.

– Tu crois ? Cependant, j’ai vu des yeux qui n’avaient pas l’air charmé... Et puis, je viens d’entendre un mot bien singulier.

– Quoi donc ? fit Paul, en souriant toujours, bien que son cœur fût étroitement serré.

– Tout à l’heure, une dame disait à une autre, en parlant de moi : « La pauvre petite, ce n’est pourtant pas sa faute !... » Qu’est-ce qui n’est pas ma faute ? Voilà ce que je me demande.

– Où est-elle, cette dame ? demanda le frère en se retournant un peu.

– Là, près de la porte, la troisième dame avec

 

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la quatrième.

Le jeune homme reconnut aussitôt la personne indiquée. C’était une femme d’apparence insignifiante, de mise effacée, d’âge incertain, une de celles dont on ne dit ni ne pense rien, en général, à moins qu’on ne les connaisse de fort près.

– C’est Mme d’Égrigné, répondit-il ; ses paroles ne tirent pas à conséquence, elle est aussi nulle que possible ; elle parlait peut-être de ta robe, ou de tes souliers, ou de ta coiffure... Ne sais-tu pas qu’il y a des gens assez bêtes pour prétendre que tu te teins les cheveux ?

– Moi ? fit Gilberte, indignée. Oh ! par exemple ! Qui a pu dire cela ?

Paul avait réussi à détourner les pensées de sa sœur dont l’inexpérience prenait fort au sérieux l’accusation absurde qu’il venait de porter au hasard, et la calma en lui disant qu’elle en entendrait bien d’autres, et qu’on ne devait attacher aucune importance à des paroles en l’air. Là-dessus, lui présentant un de ses amis, il la vit s’envoler pour un tour de valse, et put promener

 

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ses regards autour de lui.

« La pauvre petite, ce n’est pas sa faute ! » Si cette phrase était parvenue une fois aux oreilles de Gilberte, elle avait été pensée ou prononcée par plus de la moitié des personnes présentes : c’était à vrai dire l’impression générale, et si, pour les uns, elle exprimait une pitié un peu dédaigneuse, pour les autres, c’était le cri d’une franche sympathie.

Le baron bénéficiait de cette sympathie dont ses amis ne lui marchandaient pas les manifestations ; la baronne, par contrecoup, était l’objet d’une politesse un peu froide ; mais elle s’était retranchée au milieu d’un groupe fort bien composé par Marsac et son mari, où toutes les amies de ses jours d’épreuve s’étaient réunies à tous les vieux amis du baron. C’était comme au milieu d’une forteresse qu’elle recevait les hommages des nouveaux venus, et son grand air de dignité imposait un respect involontaire même aux plus évaporés.

Tout a une fin cependant, même les pires supplices : vers deux heures, après un souper fort

 

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galamment servi, tout le monde s’en alla en même temps, et les salons, encore pleins de lumières, furent soudain déserts. Les quatre membres de la famille de Grandpré se trouvèrent face à face avec une sorte de surprise.

– Tous mes compliments, dit le baron à sa femme, vous aviez admirablement organisé cette soirée.

Elle inclina la tête pour le remercier, avec un sourire contraint, et, s’adressant à sa fille :

– T’es-tu bien amusée, Gilberte ?

– Oh ! oui, maman ! C’était délicieux ; mais pourquoi est-on parti de si bonne heure ? Un de mes danseurs me disait qu’il quittait rarement le bal avant cinq heures du matin !

– Cela viendra, dit le baron avec douceur ; nous ouvrons notre maison, il faut qu’on s’accoutume à nous...

Il baisa sa fille au front et l’engagea à aller dormir. Elle suivit sa mère et disparut.

– Mon père, dit Paul quand ils furent seuls, est-ce que Mme d’Égrigné n’a pas un fils ?

 

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– Un fils et une fille. Ils étaient ici tous les deux, avec leur mère.

– Il a dansé avec Gilberte ?

– Oui. Pourquoi ?

– Quelle espèce de gens est-ce que ces gens-là ?

– Petite fortune, grandes ambitions ; famille honorable, d’ailleurs. Le père était très bien, il est mort jeune. Le fils n’est pas sans mérite, à ce qu’on dit.

– Comment est-il ?

– Pas très grand, châtain, des favoris de substitut, un pince-nez, l’air futé...

– Je sais, répondit Paul. Merci, mon père. Mme d’Égrigné ne me plaît pas.

– La pauvre femme ! Elle n’est pas séduisante, mais ce n’est point sa faute ! C’est une excellente mère, qui s’est imposé tous les sacrifices afin de bien élever ses enfants. Tu as l’air bien fatigué, mon fils ?

– C’est une rude tâche que celle d’amuser les

 

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autres, répondit le jeune homme, en s’efforçant de sourire ; mais le regard navré de son père lui ôta toute idée de le tromper. – Nous avons fait notre devoir, reprit-il d’un ton moins léger, et je crois que le résultat est bon.

– Ta mère a été admirable, dit le baron avec quelque hésitation.

Le fils répliqua sur-le-champ d’une voix brève :

– Elle est d’une beauté extraordinaire ; il n’y a qu’une voix là-dessus. Bonsoir, mon père ; allez vous reposer, vous en avez grand besoin.

 

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