Le passé
Chapitre XIX
Gilberte était revenue la veille, de son voyage de noces. Paul en avait été informé par les domestiques, car elle avait envoyé chercher des objets à son usage, restés à la maison de son père, en attendant son retour. Il n’était guère en humeur de faire acte d’affection fraternelle, et se fût volontiers dispensé d’aller la voir. À son grand ennui, pendant qu’il se préparait à retourner à la Vernerie, il la vit entrer dans sa chambre, fort jolie et très bien mise.
– Je viens te surprendre, dit-elle. Quel singulier frère j’ai là ! Tu sais que je suis à Paris, et tu ne me fais même pas la politesse d’une visite !
– Tu aurais pu me prévenir de ton retour, riposta le jeune homme avec un peu d’aigreur.
Gilberte l’examinant, vit combien il était amaigri et fatigué.
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– C’est donc vrai, cette histoire ? dit-elle avec curiosité.
– Quelle histoire ? fit Paul impatienté.
– Tu t’es battu secrètement, et tu as failli tuer M. de Villebois, mon cousin au quinzième ou trentième degré ?
– Je ne sais par qui tu es si bien renseignée, dit le jeune homme avec une humeur croissante.
– Par ma belle-mère, naturellement. Elle sait tout, ma belle-mère !
À son tour, Paul la regarda attentivement. Elle était très changée, et pas à son avantage, malgré son incontestable beauté. Elle avait pris quelque chose de cassant qui ne lui seyait guère ; toute la froide hauteur de sa mère se transformait chez elle en une disposition agressive, singulière et déplaisante dans une femme si jeune.
– Tu as l’air de la connaître très bien, ta belle- mère, fit-il ; c’est dommage que tu l’aies connue un peu tard.
– Mais non, répliqua Gilberte, je la connaissais à fond auparavant !
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Elle regardait son frère d’un air assuré ; il en souffrit pour elle. Cette jeune femme hardie, était-ce bien la charmante sœur qu’il s’était découverte moins d’une année auparavant ?
– Tu me cherches querelle, reprit-elle, parce que tu ne veux pas me dire la vérité au sujet de ton duel.
– Que veux-tu que je t’en dise ? riposta Paul ; si bien informée que tu sois, tu n’as pas l’air de te douter que j’ai failli y laisser la vie.
– Ah ! fit-elle un peu saisie. Tu as été blessé sérieusement ? Je croyais que c’était une simple égratignure.
– Ta belle-mère ne sait pas tout exactement, paraît-il. As-tu su que notre père avait manqué mourir pendant la nuit qui a suivi ton mariage ?
– Vraiment, Paul, tu as des expressions !... Mon père a été malade, je le sais, puisque ma mère me l’a écrit ; mais de là à mourir !
– C’est l’exacte vérité ; d’ailleurs, tu le verras toi-même.
Gilberte resta pensive un instant ; elle traçait
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des rosaces sur le tapis du bout de son ombrelle.
– Ce n’est pas gai, tout cela, dit-elle enfin. Mon père va bien, maintenant ?
– À peu près. Nous pouvons le perdre d’un jour à l’autre, cependant.
Paul parlait d’une voix brève, indice de son mécontentement intérieur.
– Et toi, tu es guéri ?
– À peu près aussi. Tout va par à peu près chez nous.
– Maman va bien ?
– Je le suppose. Elle est à Morancé.
– Morancé ? Pauvre Morancé ! J’y ai passé bien des vacances...
La jeune femme poussa une sorte de soupir qui ressemblait à un éclat de rire, et se leva.
– Je te ferai remarquer, mon frère, dit-elle, que tu ne m’as pas adressé une seule question relative à moi-même ni à mon mariage. Dois-je considérer cette omission comme une étourderie, ou comme... comme une déclaration de guerre ?
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– Prends-le comme il te plaira ! s’écria Paul, excédé. Avant ton mariage, tu n’étais pas si pointilleuse !
– C’est que j’apprends à vivre, mon frère ; je commence à voir les choses sous leur véritable jour.
– Tu étais plus aimable auparavant, répondit-il d’un ton bourru.
– On fait ce qu’on peut ! Au revoir, Paul, fit- elle, en lui tendant la main comme à un étranger.
Il serra machinalement cette main, dont les doigts sous le gant étaient déjà devenus plus secs et plus durs, et sa sœur le quitta. L’instant d’après, il l’entendit donner des ordres d’une voix brève et hautaine, qu’il ne lui connaissait pas.
« Elle n’a pas pris la bonne route, pensa-t-il tout haut, tant pis pour elle ! »
Il se remit à ses préparatifs de départ, et, le soir même, il retourna à la Vernerie. Son père l’attendait, très inquiet des courtes dépêches qu’il avait reçues et devinant un échec. Malgré toutes les précautions employées pour lui cacher la
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véritable cause du refus de M. de Cérences, malgré l’espoir que Paul disait fonder sur l’amour d’Hermine et l’amitié de sa grand-mère, l’acuité de perceptions que sa maladie excitait chez M. de Grandpré lui fit soupçonner qu’on ne lui disait pas toute la vérité, et son esprit travailla de telle façon qu’il en devint très souffrant.
Dans ces circonstances, Paul ne pouvait pas hésiter, d’autant mieux que, son congé expirant, il n’avait d’autre choix que de prier sa mère de revenir ou de laisser son père aux mains de ses gens. Il écrivit donc à sa mère une lettre fort courte pour lui demander de hâter son retour.
C’était la première fois que Mme de Grandpré voyait l’écriture de son fils sur une enveloppe portant son nom. Elle eut d’abord l’impression que son mari devait être en danger imminent ; puis, au contraire, elle se figura que Paul lui envoyait un message de paix. N’osant ouvrir la lettre, elle la gardait dans ses mains glacées ; enfin, elle eut honte de sa faiblesse et la lut.
Ce fut presque un désappointement pour elle que de n’y rien trouver d’extraordinaire ; la santé
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de son mari l’avait trop inquiétée pour qu’elle fût vivement frappée de le savoir indisposé ; tout en hâtant son départ, elle cherchait à lire entre les lignes, à deviner ce que Paul aurait pu vouloir y mettre, et elle ne trouvait rien. D’après ce que lui avait dit Marsac, elle avait pourtant espéré quelque chose.
À son arrivée, elle ne trouva rien d’insolite à la Vernerie, si ce n’est l’abattement plus grand de son mari, qu’elle attribua d’abord à un malaise passager. L’abord de son fils n’était pas non plus ce qu’elle avait espéré ; en présence de son père, il se montrait simplement froid, comme par le passé ; mais il évitait toute communication avec elle, avec une persistance qui dépassait tout ce qu’elle avait connu.
La baronne était en ce moment plus sensitive qu’à tout autre : sa fille, qui lui avait écrit deux fois seulement pendant son voyage, venait de lui envoyer, pour annoncer son retour, un petit mot si sec et si bref, que son cœur de mère en avait été blessé, malgré l’expérience déjà faite précédemment. L’abandon de sa fille, le
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renouvellement de froideur de son fils, l’avaient amenée à un de ces états nerveux où une détente est indispensable, à quelque prix que ce soit.
Elle chercha donc un entretien avec Paul. Celui-ci, qui s’en aperçut, mit tant de soins à l’éviter, que le moment de son départ arriva sans qu’elle eût pu réussir. Une heure seulement restait encore avant que la voiture vint au perron pour emmener le jeune homme, lorsque sa mère, prenant une résolution suprême, frappa à la porte de sa chambre.
Paul dit d’entrer, pensant que c’était un domestique. N’entendant point de voix, il se retourna, et vit sa mère, qui le regardait fixement. Elle était très pâle ; mais son maintien était aussi ferme que jamais.
– Paul ! dit-elle à voix basse, en lui montrant la porte ouverte de la pièce voisine, qui était la chambre de M. de Grandpré, où il ne se trouvait pas alors, mais où il pouvait rentrer d’un moment à l’autre.
La comprenant trop bien, il feignit de ne pas la comprendre. À travers la chambre et le salon, la
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baronne voyait son mari assis près d’une fenêtre et lisant le journal du jour.
– Soit ! fit-elle, j’aime mieux cela. Paul, je croyais avoir mérité de ta part une autre attitude...
Il s’approcha d’elle, tout près, et la rage qu’il contenait depuis une semaine se fit jour enfin.
– Une autre attitude ? dit-il entre ses dents serrées. Vous venez me reprocher ma conduite ? Je suis un mauvais fils, n’est-ce pas ?
– Mon fils, répondit Mme de Grandpré, qui avait instinctivement reculé, je ne veux pas te faire de reproches : je viens seulement te dire que ton père me témoigne assez d’affection et... et d’estime, pour que ton attitude me soit extrêmement pénible ; moins pour moi que pour lui, qui en souffre...
– Il en souffre ? Assurément. Il souffre de bien autre chose ! Vous vous avisez à présent de nos souffrances, à lui et à moi ! Pour la première fois depuis vingt ans, vous prenez souci du mal que vous avez fait ? C’est fort bien, en vérité, quoique un peu tard !
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Il parlait avec une étrange ironie, d’une voix contenue, mesurant le son de ses paroles pour que son père n’en pût rien entendre, et le regardant sans cesse, pour s’assurer que son calme n’était pas troublé.
– Paul, je ne comprends pas ta colère... Marsac m’avait pourtant laissé croire...
– Marsac, oui... Marsac avait pu vous le dire... J’étais prêt à... Il n’osa pourtant prononcer le mot de pardon et se reprit – : J’allais peut-être vous aimer.
– Eh bien ? fit la malheureuse femme qui suivait ses paroles sur ses lèvres.
– Vous m’avez porté un dernier coup... Mon père en mourra, et moi, ma vie est brisée !
– Paul, mon fils, je ne comprends pas !
– Naturellement ! Vous ne savez pas ! Eh bien, sachez-le. J’aime une jeune fille ; je l’adore, entendez-vous ? et elle m’aime. Oui, elle m’aime. Je l’ai demandée en mariage, et on me l’a refusée !
– À toi ? Refusée ?
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– Oui, refusée, à cause de vous !
La misérable mère recula en couvrant sa face de ses deux mains, sans pousser un cri ni même un soupir. Elle avait reçu le coup en silence, comme font les héros.
Son fils regarda M. de Grandpré, qui pliait tranquillement son journal pour en lire la seconde page.
– On me l’a refusée, reprit-il de cette voix accentuée qui se fait si bien entendre sans s’élever, on me l’a refusée parce que sa famille est sans tache, parce que toutes les femmes y sont respectées, et parce qu’on n’a pas voulu qu’elle fût votre fille...
– Paul ! dit Mme de Grandpré en lui montrant son visage livide, mais où la dignité maternelle éclatait encore, il est inutile d’insister : j’ai compris ; ce n’est pas un triomphe bien brillant pour toi que de frapper ton ennemi à terre.
Il se tut, honteux de sa violence. Elle se rapprocha imperceptiblement.
– S’il est quelque démarche que je puisse
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faire, dit-elle, je la ferai ! Veut-on que je disparaisse ? Il y a l’exil, il y a le couvent ; il y a la mort.
Paul tressaillit malgré lui ; elle parlait si tranquillement de ces choses ! Il voyait que la pensée lui en était familière depuis longtemps.
– Pour toi, reprit-elle, pour ton bonheur, rien ne me paraîtra pénible ; lorsque je ne serai plus là, on pardonnera, sois-en sûr...
Elle fit un léger mouvement comme pour se retirer. Il eut peur qu’elle n’accomplit quelque résolution désespérée.
– Mon père a besoin de vous, dit-il avec fermeté. Tant qu’il vivra, vous resterez près de lui.
Elle leva sur son fils ses beaux yeux cernés par les longues larmes.
– Et tant qu’il vivra, reprit-elle, tu n’auras pas de pardon pour moi ?
– Non ! fit-il avec violence. – Non ! point de pardon ! Vous avez détruit notre foyer ! Vous avez abrégé les jours de mon père ! Vous avez
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tué mon bonheur et celui de la femme que j’aime ! Vous avez accumulé ruine sur ruine dans cette maison où vous étiez adorée... Ah ! comme je vous aimais ! En y songeant l’autre jour, j’en étais encore ému... Mon père vous a pardonné, il le pouvait. Moi, je ne peux pas.
Elle était restée toute droite, écoutant sa condamnation.
– Je n’ai rien à dire, répondit-elle ; j’ai détruit ton bonheur et celui de ton père, c’est vrai ; mais, pour être équitable, en me maudissant, tu dois aussi faire la part de ceux qui s’opposent à ton mariage ; ceux-là sont cruels, car je me repens, et ils n’ont point de générosité.
Cet argument toucha Paul, car il avait déjà en lui-même condamné M. de Cérences pour son impitoyable obstination.
– Je ne les excuse pas, dit-il.
Après un court silence, il ajouta :
– Je n’ai pas dit à mon père le mobile de leur refus ; il ne le saura jamais par moi ; vous pouvez en être sûre.
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– Tu m’épargnes, merci, murmura Mme de Grandpré, en joignant lentement ses deux mains devant elle.
– Non ! fit-il durement, ce n’est pas vous, c’est mon père, pour qui j’ai tant de honte et de compassion !
– C’est bien ! fit-elle d’une voix brisée, en se dirigeant vers la porte. Il ne saura rien par moi.
Sur le seuil, elle s’arrêta et se retourna.
– Mon fils ! dit-elle tout bas, avec une inexprimable supplication dans sa voix éteinte.
Il semblait ne point avoir entendu, elle appuya sur la poignée de cuivre, poussa lentement la porte, la referma sans bruit, et disparut.
Il eut alors honte de sa dureté ; mais la souffrance intolérable qu’il ressentait paralysait les mouvements meilleurs de son âme. Malgré tout, il eût voulu pourtant dire adieu à sa mère d’une façon moins cruelle ; mais son père venait à lui, et ne le quitta plus qu’au moment de monter en voiture. Paul partit sans l’avoir revue.
Dès que le bruit des roues eut cessé de se faire
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entendre, la baronne descendit, un livre à la main, et fit la lecture à son mari, tant que celui-ci voulut l’entendre.
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