Le passé

Henry Gréville · Chapitre 18 sur 22

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Le passé

Chapitre XVIII

 

La journée du lendemain parut longue à Paul de Grandpré ; vainement, pour en tromper l’ennui, il se rendit aux Tuileries ; ni à la place occupée la veille ni ailleurs, il n’aperçut Hermine et sa grand-mère. Cette réserve, d’ailleurs commandée par les bienséances, lui parut tyrannique ; alors, comme un vulgaire jouvenceau, il passa sous les fenêtres de leur maison ; mais, la chance était contre lui ce jour-là, ou peut-être n’étaient-elles pas sorties, ou encore n’étaient-elles pas rentrées... Rien n’indiqua à son flair d’amoureux qu’elles fussent là plutôt qu’en Chine, et qu’elles eussent passé le seuil de leur porte à un moment quelconque.

Il éprouva une violente tentation de se présenter, malgré les ordres qu’il avait reçus, et ce fut par une grande victoire sur lui-même qu’il se contraignit à n’en rien faire.

 

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Cet homme, qui avait cru pouvoir bannir l’amour de sa vie, était la victime soumise de son amour ; il aimait avec la nouveauté d’impressions d’un adolescent ; toute sa science de la vie ne lui servait plus qu’à savourer la délicieuse fraîcheur du breuvage dont il s’enivrait ; il se demandait comment il avait pu arriver si près de la trentième année sans boire à cette coupe de délices, et, en même temps, se trouvait trop heureux d’avoir attendu jusqu’au jour où il avait rencontré Hermine.

Le soir, il envoya une dépêche à son père, avec ces mots : « Rien de nouveau », et passa une nuit fort agitée.

Gomme il arrive souvent la nuit, Paul tomba dans l’excès contraire ; autant il avait triomphé le jour, autant, les heures sombres venues, il se sentait affaissé et découragé. Mille difficultés lui semblaient surgir ; les vieux parents avaient fait leur choix ; Hermine, certainement, n’accepterait pas un autre mariage, mais des empêchements allaient se présenter ; autrement, pourquoi l’eût-on fait attendre ? Sa blessure, encore

 

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imparfaitement guérie, lui faisait aussi grand mal, et même il eut un peu de fièvre. Vers le matin, il s’endormit, et quand il se réveilla, de toutes ses inquiétudes il ne lui restait plus qu’un peu de fatigue et d’ennui.

Comme il s’apprêtait à sortir, on lui apporta une lettre de Mme de Cérences. Très brièvement, elle le priait de la venir voir à deux heures. Hormis les formules de politesse, pas un mot ne trahissait un sentiment de bienveillance.

Paul prit peur. Les agitations de la nuit l’avaient mal préparé à une lutte, et il sentait un ennemi invisible derrière ce petit morceau de vélin. Qu’allait-on lui dire ? Il eut le pressentiment que son duel était là pour quelque chose ; mais il ne croyait pas aux pressentiments et secoua bien vite l’idée importune, en s’efforçant de ne penser à rien, jusqu’au moment de l’entrevue.

Il se présenta très digne, presque raide dans son attitude, ne voulant pas avoir l’air d’un suppliant. M. et Mme de Cérences le reçurent, non dans le salon, où les meubles et les tentures

 

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étaient pour lui de vieux amis, mais dans une pièce étroite et haute, où le jour n’était admis pour ainsi dire que par grâce et se perdait sur les murs sombres avant d’arriver aux objets.

M. de Cérences parut au jeune homme plus maigre et plus grand que de coutume ; son maintien, toujours grave, était encore plus solennel que les autres jours. Paul sentit qu’on l’examinait attentivement, et son orgueil se révolta contre une si minutieuse inspection ; mais il sut n’en rien témoigner.

– Monsieur, dit le vieillard, vous avez adressée à Mme de Cérences une demande pour m’être transmise. Je dois d’abord vous en remercier ; mais, avant de la prendre en sérieuse considération, j’ai quelques questions à vous adresser. Veuillez ne pas y voir d’indiscrétion, mais le désir de conformer mes actions aux principes de la sagesse.

Un tel préambule n’était ni rassurant ni encourageant. Paul s’arma de résistance. Si seulement il avait aperçu un petit morceau de la robe d’Hermine ! Mais elle semblait aussi

 

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absente de cette maison que si elle n’y eût jamais vécu.

– Est-il exact, monsieur, que vous vous soyez battu en duel, il y a un mois environ, avec M. de Villebois ?

Paul avait rougi : toute sa colère contre l’insolent lui remontait au cerveau, à voir cette affaire discutée par un tiers.

– C’est exact, monsieur, répondit-il. M. de Villebois m’a blessé, et, de mon côté, je l’ai atteint d’une façon que je croyais sérieuse... Il paraît que c’était moins grave qu’on ne l’avait supposé.

M. de Cérences releva la tête d’un air mécontent. Paul lui semblait traiter trop légèrement cette affaire.

– M, de Villebois, dit-il, est le fils d’un de mes plus anciens amis, je dois vous en prévenir. Tel que je le connais, j’ai quelque peine à me figurer qu’il vous ait cherché querelle ; c’est un homme froid et raisonnable ; avant de donner une réponse à la demande que vous m’avez soumise, je

 

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voudrais savoir quelle a été la cause de votre rencontre avec lui.

Si quelque chose au monde pouvait blesser Paul, c’était de se voir examiner comme un écolier en faute ; mais si ce froissement pouvait encore être aggravé, c’était par une question semblable. Le visage en feu, il répondit nettement :

– Il m’est impossible de dire pourquoi je me suis battu avec ce monsieur. La cause était grave, le duel a failli entraîner notre mort à tous deux ; tous deux, nous nous sommes bien conduits ; le secret de cette affaire doit rester entre nous.

Mme de Cérences jeta au jeune homme un regard pour l’avertir ; il le vit très bien ; mais il ne pouvait, sans manquer à lui-même et aux siens, se retenir sur la pente où l’entraînait le grand-père d’Hermine.

– Pardon, dit le grand vieillard avec hauteur, je puis supposer que ma petite-fille a été pour quelque chose dans votre différend, et, en ce cas, je dois le savoir.

 

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Paul le regarda bien en face.

– Mlle de Cérences n’est pour rien dans la question. Je la respecte trop pour me permettre de tirer l’épée pour elle, n’ayant aucun droit ; je ne sais si mon adversaire est mon rival, comme je crois le deviner à présent, et j’ignore sous quelles couleurs il a pu me représenter, mais...

– Votre affirmation me suffit en ce qui concerne ma petite-fille, interrompit le vieillard ; mais il me reste à connaître le motif qui vous a poussé à risquer votre vie au moment où vous songiez au mariage... Vous ne voulez pas me le dire ?

– Je ne le puis.

– Alors, c’est à moi de chercher à le savoir. Je ne veux ni mystère ni obscurité dans la famille dont mon enfant prendra le nom. Je vous ferai savoir ma réponse.

Paul répondit au salut que lui adressait le vieillard, et sortit. Mme de Cérences le rejoignit aussitôt dans l’antichambre.

– Pourquoi ne voulez-vous pas parler ? lui dit-

 

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elle à demi-voix. Mon mari a l’esprit assez large pour excuser bien des faiblesses, mais il est impitoyable en ce qui touche à certaines choses...

– Vous êtes bonne, madame, répondit Paul, à la fois irrité et désespéré ; si je le pouvais, soyez certaine que je dirais à M. de Cérences tout ce qu’il désire savoir ; mais je ne le puis pas, je vous le jure.

– Il le saura par d’autres, fit la vieille dame avec regret.

– Alors, j’aurai la ressource de tuer M. de Villebois, que j’ai eu l’imprudence de manquer la première fois, dit le jeune homme exaspéré, car je vois bien que c’est lui dont M. de Cérences agrée la recherche, et, s’il me calomnie...

– S’il vous calomnie, dit fermement la grand-mère, c’est lui qui sortira d’ici, je vous l’affirme. Vous avez une alliée dans la place, monsieur.

Elle regarda Paul avec bonté.

– Je vous remercie, madame, fit-il en s’inclinant pour prendre sa main et la baiser.

– Ce n’est pas de moi que je parle... Je crains,

 

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monsieur, que vous n’ayez imprudemment préparé bien des chagrins à ma pauvre enfant ainsi qu’à vous-même. Vous n’auriez pas dû vous exprimer en sa présence comme vous l’avez fait l’autre jour...

– Madame, répondit le jeune homme, j’aime votre petite-fille et je me sens digne de la mériter. Je ne puis regretter le sentiment qui m’a poussé, puisqu’il m’a valu la plus douce, la meilleure émotion de ma vie. Avec cela et votre bienveillance, je puis braver tous les obstacles.

Il se retira, laissant la grand-mère inquiète et charmée. Elle l’aimait pour sa franchise et son courage ; elle l’aimait surtout parce que Hermine l’aimait, et, vingt fois durant les jours qui suivent, elle maudit Villebois de s’être battu, d’en avoir parlé et même d’avoir jamais existé.

Paul rentra chez lui dans un état d’exaspération complète. Pour cette âme ombrageuse et fière, qui poussait si loin l’indépendance, la façon d’agir de M. de Cérences constituait en elle-même presque une injure. Il ne savait à quoi se décider ; s’il ne se fût

 

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agi que de lui seul, il fût allé provoquer de nouveau Villebois et se fût battu avec lui jusqu’à la mort de l’un des deux ; sans l’aveu spontané d’Hermine, il eût retiré sa demande et renoncé à elle, quitte à porter, toute sa vie, la marque douloureuse de la passion qui l’avait mordu. Mais il sentait qu’un nouveau duel, féroce comme il le souhaitait, s’il en était victime, porterait à son père un coup mortel, et, s’il tuait son adversaire, lui ôterait toute espérance de jamais obtenir Hermine. Il se résigna donc à patienter, c’est-à-dire à ronger son frein, sans même oser écrire à M. de Grandpré, tant il craignait de lui faire partager son ennui.

Deux jours, puis trois s’écoulèrent ; Paul était malade d’anxiété, et aussi de colère ; il jugeait inqualifiable la manière d’agir de M. de Cérences, et, sans le respect qu’il portait à la vieille dame, il eût peut-être commis quelque sérieuse imprudence.

Le matin du quatrième jour, enfin, il reçut une lettre écrite sur du papier de grand format, lourde, scellée d’un cachet armorié ; elle ne pouvait

 

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émaner que du vieux gentilhomme. Rien qu’à la voir, Paul comprit que c’était un refus. Pâle de rage, il l’ouvrit et la lut ; elle était courte et claire. M. de Cérences remerciait M. de Grandpré de l’honneur qu’il avait voulu lui faire, et regrettait de ne pouvoir l’accepter. Aucune formule bienveillante n’adoucissait la rigueur de cette décision.

Le jeune homme resta d’abord atterré, puis sa violence naturelle lui occasionna une telle fureur qu’il eut peur de s’y laisser aller. Se contraignant à grand-peine à modérer ses mouvements, il se mit à marcher de long en large dans sa chambre.

Quoi ! pas un mot de Mme de Cérences, pas un témoignage de sympathie ? Qu’Hermine n’eût pas essayé de communiquer avec lui, rien n’était plus légitime et plus respectable ; mais sa grand’mère n’aurait-elle pas dû essayer d’adoucir le coup par quelques bonnes paroles ?

Malgré le refus de M. de Cérences, Paul n’eut pas un instant la pensée qu’Hermine pouvait avoir renoncé à lui de son plein gré ; quoi qu’on eût osé dire de lui, elle ne pouvait pas l’avoir

 

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cru ; elle lutterait sans doute ; cet arrêt ne lui avait peut-être pas été communiqué... Le jeune homme voyait là une lueur d’espoir qui le ranima.

Sa colère restait la même, cependant. Pourquoi l’avait-on repoussé, froidement et sans appel ? Une dénonciation calomnieuse !

Ce devait être cela ; il avait non seulement le droit, mais le devoir de se défendre ; il répondit sur-le-champ à M. de Cérences qu’avant d’accepter son arrêt il demandait à connaître le motif qui l’avait dicté.

Il attendit tout le jour, puis la matinée du lendemain, et, ne recevant aucune réponse, il prit un parti désespéré : il écrivit à Mme de Cérences en lui demandant la grâce d’un entretien. Son billet était court, mais chaque mot y révélait la détresse d’une âme injustement outragée, et il se sentit certain que la grand-mère d’Hermine ne pourrait lui refuser. La lettre fut envoyée par un commissionnaire chargé de rapporter la réponse.

Une heure après, il la reçut. Mme de Cérences consentait à le voir, et, ne pouvant le faire chez

 

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elle, elle lui demandait de la recevoir chez lui, le même jour, à cinq heures.

Elle arriva à l’heure exacte. Paul l’attendait, le cœur battant comme si c’eût été un rendez-vous d’amour.

– Ah ! monsieur, lui dit-elle, quand il l’eût fait asseoir dans le grand salon, vous êtes cause que, pour la première fois de ma vie, je fais une dé- marche secrète pour mon mari...

Paul, plein de respect et de reconnaissance, baisa la petite main fluette qu’elle lui laissa prendre.

– C’est un malheur, un grand malheur, dit-elle, que vous ayez parlé devant Hermine ; vous vous êtes fait aimer, monsieur, et vous avez attiré sur ma pauvre enfant un bien grand chagrin.

– Si elle m’aime, je ne crains rien, répondit Paul avec fierté ; je ne sais de quel crime on m’accuse ; mais, pourvu qu’elle ait confiance en moi, je viendrai bien à bout de me justifier.

Le regard que Mme de Cérences jeta au jeune homme l’empêcha de continuer ; il contenait tant

 

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de pitié, tant de douleur, ce regard, que Paul eut soudain la révélation de la vérité.

– Pourquoi, madame, dites-moi pourquoi on me refuse Hermine, fit-il d’une voix sourde.

La vieille dame hésita un instant ; puis, détournant la tête :

– C’est à cause de votre duel, dit-elle.

– Mon duel ?

Il voulait lutter encore, mais il ne savait pas feindre. Ils restèrent silencieux, sans se regarder. Mme de Cérences reprit, au bout d’un instant, à demi-voix, comme honteuse :

– Mon mari est un homme rigide, monsieur ; je n’ose dire trop rigide, car, en matière d’honneur, je ne sais s’il peut y avoir excès ; mais ses idées sont celles d’un homme âgé, qui n’a jamais transigé sur rien de ce qu’il croyait juste et nécessaire... Il ne faut pas lui en vouloir...

Paul restait muet.

– Ses idées ne sont pas tout à fait les miennes ; je suis femme, et, par conséquent, je puis mieux comprendre certaines choses... Je serais, je crois,

 

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moins sévère... Et puis, je suis plus jeune aussi, quoique déjà bien vieille, et, depuis ma jeunesse, j’ai vu bien des alliances que l’amour ne commandait pas, où M. de Cérences eût trouvé à redire, et qui n’en obtenaient pas moins l’approbation générale... Pour ma part, j’éprouve infiniment d’estime pour le caractère et la personne de M. de Grandpré, et, l’approuvant en tout ce qu’il a fait, il me coûte d’entendre qu’on le blâme... Votre sœur est charmante, dit-on, tout à fait bien élevée... Si vous saviez, monsieur, reprit-elle tout à coup avec une grande vivacité, si vous saviez le cas qu’il faut que je fasse de vous pour être ici, et vous y parler comme je le fais...

Il s’inclina très bas et baisa la main qu’elle laissait reposer sur ses genoux, puis détourna la tête, en disant :

– Si vous saviez, vous, combien je vous en remercie !

Elle essuya ses yeux délicatement, pour l’empêcher de s’apercevoir qu’elle pleurait.

– Vous êtes un honnête et charmant garçon, et je ne puis même pas vous dire que je vous plains,

 

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dit-elle en posant sa main sur le bras du jeune homme ; je devrais vous détester, pour les larmes que vous faites verser à ma petite-fille, et je ne le puis ; il y a en vous quelque chose qui me gagne le cœur malgré moi. S’il n’y avait que moi, malgré tout, je vous la donnerais.

– Ah ! merci ! s’écria Paul en se levant du siège où il était resté comme écrasé. Vous me rendez la vie !

– Oui, je vous la donnerais, continua la vieille dame enhardie, avec une très légère nuance d’exaltation ; je pense qu’il est injuste de punir les enfants pour des fautes dont ils sont innocents ; je pense que votre père est le meilleur juge en cette matière ; je trouve qu’il a bien agi... Je trouve que vous vous êtes bien conduit, que vous avez bien fait de vous battre, que M. de Villebois est un sot et un méchant homme.

– C’est lui qui vous a dit ? interrompit Paul.

– Non ! je dois avouer qu’il a gardé le silence ; c’est le notaire, interrogé par mon mari sur votre famille, qui lui a parlé de... enfin, du passé. Tout le monde s’accorde à reconnaître que votre

 

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famille est tout ce qu’il y a au monde de plus honorable ; sans ce... ce malheureux incident..., M. de Cérences, voyez-vous, est un homme à part, et les siens ont toujours été de même. C’est une tradition dans la famille, et ses aïeux ont poussé le respect ou l’orgueil de leur nom jusqu’à un point que vous ne sauriez croire... La sœur d’un ancien Cérences, sous Louis XV, mariée à un gentilhomme normand, fut remarquée par le Roi... Son frère rompit avec elle, et d’une façon si éclatante qu’il tomba en disgrâce... Il aima mieux finir sa vie en exil, dans ses terres, que d’obéir au Roi en renouant avec sa sœur... Mon mari aime à citer ce fait, il en tire gloire... Il dit que la vertu des femmes doit être supérieure à celle des hommes, parce que ceux-ci peuvent se racheter par la bravoure... Enfin, il ne veut rien entendre... Mon pauvre enfant !

Il se rassit en se détournant d’elle, afin qu’elle ne pût lire sur son visage. Tout son être troublé lui semblait s’en aller à la dérive. Elle se leva et s’approcha de lui ; il n’y prenait point garde ; elle posa une main sur son épaule, sans qu’il remuât.

 

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– Mon pauvre enfant ! répéta la bonne grand- mère, vous me faites tant de peine !...

Elle pleurait pour tout de bon et sans contrainte ; il tourna vers elle son visage défait, et au fond des yeux sombres, pareils à ceux de sa mère, Mme de Cérences vit briller deux larmes, uniques et brûlantes, qui ne voulaient pas tomber et qui furent séchées par l’orgueil.

– Et elle, fit-il, sait-elle ?

– Non.

– Il faut le lui dire, reprit Paul. Il faut qu’elle sache... Cela pourrait la détacher de moi... Il faut qu’elle le sache dès à présent. Si elle partage les sentiments de son grand-père, et cela n’aurait rien que de très naturel, de très honorable...

Il parlait avec une étrange amertume, et le cœur de la grand-mère saignait à l’entendre.

– C’est une Cérences... M. de Cérences a raison : on ne saurait porter trop haut le drapeau de l’honneur ! Dites à votre petite-fille, madame, que mon nom a reçu une tache... et que, si mon honneur d’homme est intact, si personnellement

 

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je me sens encore digne d’elle, la maison dans laquelle je lui demandais d’entrer a été souillée !

– Ah ! fit la vieille dame, en étendant les mains pour le calmer, taisez-vous !

– Et si elle se détourne de moi, continua-t-il, ce sera tout à sa louange... Mais, en même temps, dites-lui que je l’aimais comme on doit aimer sa compagne, avec un respect profond, avec une confiance absolue... Et qu’elle ne croie pas que je l’aie trompée... Je vous le jure, je ne pensais pas que... que cette chose... serait un obstacle ; je ne pensais pas que cette honte eût rejailli sur moi, et, de plus, je croyais l’avoir lavée...

Sa voix s’éteignit. Mme de Cérences lui prit les deux mains, qu’il essayait de retirer par un mouvement de dignité blessée.

– Écoutez-moi, lui dit-elle ; je ferai ce que je croirai pour le mieux, M. de Cérences aime tendrement sa petite-fille ; en ce moment, il est intraitable ; mais, plus tard, on ne sait pas... Comptez sur moi... Vous me croyez, dites ?

Elle pleurait comme une enfant. Ce fut lui qui

 

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la consola, qui lui dit de tendres paroles et lui essuya les yeux.

– Ah ! grand-mère, lui dit-il, en se laissant glisser à genoux contre elle, c’est bon d’être soutenu par vous... J’ai grand besoin que vous m’aimiez !

Elle sourit, en séchant ses larmes, et, en ce moment, il parut à Paul qu’elle ressemblait singulièrement à sa petite-fille. Elle s’en alla, lui laissant sinon de l’espoir, au moins la certitude qu’elle était, elle aussi, sa fidèle alliée.

 

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