Le passé

Henry Gréville · Chapitre 20 sur 22

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Le passé

Chapitre XX

 

Hermine n’avait pas accepté sans appel l’arrêt de son grand-père. Quoique respectueuse et tendre toujours, elle avait eu le courage d’aller le trouver dans la sombre pièce où Paul avait été si maltraité, et là, seule avec lui, elle l’avait sérieusement entrepris.

– Je comprends vos principes, grand-père, lui dit-elle, et même je les admire, parce que ce sont eux qui vous ont fait l’homme que vous êtes. Mais je n’ai point de prétentions à l’héroïsme, je ne suis qu’une jeune fille, et, si vous ne consentez pas à me laisser épouser M. de Grandpré, j’en éprouverai un inguérissable chagrin. Sans doute, vous pouvez me le refuser ; mais moi, je n’en épouserai pas un autre ; je le lui ai promis, et je tiendrai parole.

Le vieillard ne s’était jamais imaginé qu’on pût discuter son autorité, et le discours de sa

 

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petite-fille lui parut insensé, au point qu’il n’y attacha aucune importance Les supplications de sa femme eurent plus d’effet sur lui ; mais ce ne fut point un effet heureux. Avec les formes de la politesse la plus exquise, il la blâma fort durement d’avoir autorisé Paul à exprimer ses sentiments.

– Ce n’est pas ainsi, dit-il, qu’on agissait de notre temps, et je ne sache point que vous ayez été malheureuse de m’avoir épousé sans que je vous aie fait une déclaration en règle. Cette petite fille s’est monté la tête, grâce à votre faiblesse, mais elle est raisonnable d’ordinaire, et je pense que son bon sens naturel ne tardera pas à reprendre le dessus.

Quoi que pût dire et faire sa femme, il refusa toujours de considérer autrement les sentiments d’Hermine ; tout ce que la grand-mère put obtenir, ce fut que la demande de M. de Villebois, qui s’était produite dans l’intervalle, fût rejetée sans que la jeune fille en eût été officiellement importunée.

Mme de Cérences avait accompli une tâche

 

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pénible, cependant, après s’être demandé mille fois si elle devait se rendre au vœu que Paul lui avait exprimé. Fallait-il révéler à Hermine la faute de Mme de Grandpré, ou convenait-il de la laisser dans l’ignorance ?

Après de longues hésitations, la bonne dame se décida à parler ; non qu’elle crût ainsi détacher sa petite-fille de celui qu’elle aimait avec une si complète abnégation d’elle-même ; elle la connaissait assez, au contraire, pour sentir que la noblesse des façons de Paul serait un motif de le lui rendre plus cher. Elle raconta donc à Hermine, en quelques mots, la faute ancienne de Mme de Grandpré, et les chagrins qui l’avaient suivie ; de cette époque reculée, Mme de Cérences ne put dire que ce qu’elle savait, c’est-à-dire peu de chose ; mais c’était assez pour que la jeune fille ressentit une profonde pitié pour la femme coupable, si durement punie.

– Et lui, demanda-t-elle à sa grand-mère, comment est-il avec elle ?

Mme de Cérences n’en savait rien ; cependant, à se rappeler l’attitude du jeune homme pendant

 

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leur entretien, elle crut pouvoir dire qu’il manifestait à l’égard de sa mère une grande froideur.

– Il a tort, dit Hermine, pensive. Elle a beaucoup souffert, et je crois, grand-mère, qu’elle a encore beaucoup plus souffert que personne ne le sait... Songez donc, si elle a appris que c’est elle qui est la cause du refus de mon grand-père ! Elle aime son fils...

– Comment le sais-tu ? fit la vieille dame surprise.

– Pensez-vous, grand-mère, qu’il soit son fils et qu’elle puisse ne pas l’aimer ? Vous l’aimez vous même.

Un sourire d’orgueil innocent vint à ses lèvres, malgré son souci, et Mme de Cérences ne put se tenir de l’embrasser.

– Ma pauvre chérie, lui dit-elle, ton avenir me paraît bien triste.

Hermine fut un instant avant de répondre.

– Grand-mère, dit-elle, Dieu m’est témoin que je souhaite à mon grand-père la vie la plus longue

 

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et la plus douce qu’il soit donné à un homme de vivre ; mais, quoi qu’il arrive, je n’épouserai pas un autre que Paul de Grandpré. S’il a de la constance, nous nous marierons quand nous ne serons plus jeunes ni l’un ni l’autre.

– Et s’il venait à se lasser d’attendre, s’il oubliait ? fit la prudente grand-mère. Car on oublie, mon enfant, on oublie même ses haines, – à plus forte raison ses amours...

– S’il oublie, je me souviendrai, dit Hermine lentement. Après les sentiments que j’ai eus pour lui, je ne pourrais sans sacrilège faire à un autre serment de fidélité, car cet autre ne m’aurait jamais tout entière.

Elle embrassa tendrement sa grand-mère et ne fit plus allusion à ce sujet. On eût pu croire qu’elle n’y songeait plus ; mais Mme de Cérences, qui connaissait la force et la fidélité de ce jeune cœur, sut bien qu’il s’était donné pour la vie.

L’été s’écoula tristement, Mme de Grandpré avait supporté le dernier coup qui l’avait frappée avec sa résignation ordinaire ; mais le ressort

 

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d’orgueil qui l’avait si longtemps soutenue s’était définitivement brisé. Son mari s’était aperçu de ce changement, non qu’elle fût plus expansive ; mais elle ne se raidissait pas, comme autrefois, contre la moindre démonstration de sympathie de sa part.

Il allait mieux : la douceur d’un été prolongé avait réparé le chagrin que lui avait causé l’échec de son fils. Il se disait d’ailleurs avec raison que, si Hermine était vraiment digne de tendresse, elle saurait conserver ses sentiments jusqu’à la mort de son grand-père. M. de Cérences avait plus de quatre-vingts ans ; ce n’était donc pas une confiance chimérique que de croire à un heureux dénouement dans un avenir peu éloigné.

Malgré la demi-intimité survenue entre sa femme et lui, M. de Grandpré ne lui avait encore jamais parlé du mariage de Paul, car cette intimité était purement superficielle et se bornait aux relations de la vie matérielle. Un pluvieux après-midi d’octobre, à ce je ne sais quoi qui envahit l’atmosphère d’une chambre ou deux personnes sont seules ensemble, il sentit que

 

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l’heure était venue où il pouvait parler librement ; le cœur de sa femme était prêt à l’entendre.

Dans la grise lueur du jour baissant, il l’appela par son nom. Elle était assise près d’une fenêtre, cherchant à lire encore, comme le jour où Marsac était venu lui apporter la proposition qui avait bouleversé sa vie, et elle pensait à ce jour.

Au lieu de lui répondre en tournant la tête comme elle faisait d’ordinaire, elle se leva et vint s’asseoir près de son mari.

– Marthe, dit-il, vous savez que je vais beaucoup mieux !

Elle baissa la tête, et murmura :

– Dieu soit loué !

Son pauvre cœur avait tant souffert, elle se sentait si profondément déchirée par tant de blessures qu’elle avait besoin de tendresse. Elle était à une de ces heures où la moindre parole de bonté peut étancher la plus grande soif d’amour.

– Marthe, reprit M. de Grandpré, vous m’avez soigné avec un dévouement sans bornes ; bien peu de femmes, de celles qui ont toujours vécu à

 

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leur foyer, auraient montré tant d’abnégation... Il faut que je vous en remercie... Oui, ma chère Marthe, je vous remercie.

Elle laissa couler, – pour la première fois en sa présence, – des larmes amères et douces, qui lui brûlaient les yeux et lui rafraîchissaient le cœur ; mais elle ne pouvait pas lui répondre.

– Vous ne me dites rien ? fit-il, un peu surpris de son silence. Vous aurais-je blessée ?

– Dites-moi que vous me pardonnez ! fit-elle en s’inclinant soudain vers la main qu’il étendait vers elle.

Elle tremblait, chancelante ; il la retint et la fit asseoir près de lui, sur le canapé.

– Vous pardonner ! Vous savez bien que depuis... ah ! si longtemps ! je ne ressens pour vous que de l’affection.,

Elle pleurait, sans secousses, des larmes intarissables.

– Je ne vous en ai jamais voulu, à partir du jour où Paul... Vous savez ce que je veux dire. Il avait dix-sept ans alors. Ce jour-là, j’ai senti que

 

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vous étiez punie. La mort qui a passé sur vous ensuite a purifié votre âme... Et vous avez expié... au-delà de votre faute, Marthe.

Elle se leva.

– Jamais assez ! fit-elle avec véhémence. Jamais assez ! Voyez ce que j’ai fait ! Votre santé ruinée... ma fille mal mariée, mon fils privé de bonheur... Ah ! si l’on savait ! si l’on regardait autour de soi ! si l’on voyait autre chose que soi ! si l’on pensait aux larmes, aux désespoirs qu’on causera ! Mais on ne voit pas, on ne veut pas voir ! On est égoïste, férocement ! Et l’on s’en va, on déshonore ceux qu’on aime, on les déshonore dans le présent et dans l’avenir.

– Non, Marthe, dit doucement M. de Grandpré, on ne les déshonore pas. Je ne me suis jamais senti atteint, j’étais au-dessus de l’injure.

Elle le regarda, les deux bras pendants à son côté, le visage transfiguré,

– Pour cette parole, dit-elle, merci ! Vous venez vraiment de me donner le pardon.

– Quoi qu’ait pu penser le monde, répéta son

 

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mari, je ne me suis jamais senti atteint, je vous le jure. Je n’avais point failli, et cela seul eût pu m’amoindrir.

Elle respira longuement.

– Vous avez raison, dit-elle ; mais moi, j’ai failli... Je suis punie, – oui... et punie comme je n’avais jamais imaginé que ce pût être, punie par la vue du mal que j’ai fait.

– N’y pensez plus, répondit-il. Venez vous asseoir ici, près de moi ; donnez-moi votre main... Il lui prit la main, non plus comme il l’avait toujours fait, par convenance, mais en ami, et posa un baiser sur le front de sa femme.

– Nous voilà vieux, dit-il ; achevons de vieillir ensemble, comme des gens qui s’aiment, comme des amis, de vrais amis éprouvés, qui savent ce qu’ils valent aux yeux l’un de l’autre. Paul doit venir un de ces jours ; qu’il nous trouve ainsi ; ce sera pour lui un exemple

– Il ne me pardonnera jamais, murmura la baronne.

– Vous verrez ! S’il avait le cœur dur, ce ne

 

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serait pas votre fils !

Elle ne répondit pas ; elle savait combien son cœur à elle avait été dur, et tremblait en pensant aux épreuves qui l’avaient attendri.

« S’il me ressemble, pensait-elle, il ne me pardonnera qu’avec les années, et alors je serai morte ! »

 

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