Le passé

Henry Gréville · Chapitre 7 sur 22

Pages du PDF

Le passé

Chapitre VII

 

Mme d’Égrigné était un exemple frappant de ce que peut la persévérance, et à ce titre on eût dû la placer dans quelque histoire destinée aux jeunes filles sans fortune. Elle n’avait jamais eu ni charme ni beauté ; son esprit était médiocre, sa conversation banale ; son père n’occupait qu’une très petite situation dans la ville de province où elle était née, et la dot qu’il put donner à sa fille fut bien peu de chose.

Mais la jeune personne possédait au plus haut degré la volonté de sortir des limbes ; elle était ambitieuse, et cette ambition la préserva de vulgaires coquetteries. Son attitude presque hautaine, dans un milieu où ses compagnes grillaient d’envie de se marier et n’avaient pas l’esprit d’astuce nécessaire pour le dissimuler, son calme surprenant vis-à-vis des jeunes gens, attirait l’attention sur elle : sa bonne grâce avec

 

102

les vieillards et les femmes des hommes mûrs lui fit des amis. Le jour où M. d’Égrigné fut envoyé comme substitut dans la patrie d’Anaïs, son destin fut résolu : depuis la femme du président jusqu’à celle du greffier, toutes les dames de la ville se dirent : Ce jeune homme sera le mari de Mlle Montesson.

D’Égrigné était sans malice, quoique substitut ; il se laissa peu à peu enrouler dans une nasse habilement tressée, et, moins de six mois après son arrivée, il était marié. Ce n’est pas qu’il ait jamais eu beaucoup à s’en repentir : sa femme fut une bonne épouse, une tendre mère, dévouée avant tout aux intérêts de son ménage, douée au plus haut point de l’instinct de la famille. Ce qu’eût pu devenir le jeune substitut dans de plus brillantes circonstances étant demeuré un mystère, on ne saurait regretter positivement pour lui que sa vie n’eût pas tourné autrement, mais il demeure avéré que sa femme imprima à cette existence le cachet de son incurable médiocrité : M. d’Égrigné mourut à quarante ans, sans s’être fait remarquer.

 

103

Ici, éclata dans toute sa splendeur l’ingéniosité de la veuve. Elle n’avait pas plus de trente-cinq ans ; n’ayant jamais eu d’éclat, elle pouvait facilement dissimuler quelques années ; elle se garda bien de le faire. Adoptant un costume noir, mais seyant, elle renonça aux artifices de la coiffure, plaqua ses cheveux sur ses tempes, ce qui lui allait bien, et prit une fois pour toutes l’attitude d’une femme décidée à ne vivre que pour ses enfants.

Pour ces chers orphelins, déjà grandelets, elle fit des démarches sans fin ; elle intéressa à leur sort les personnages les plus divers : ceux qui avaient été ministres, ceux qui l’étaient, ceux qui le seraient. Elle obtint pour son fils une bourse ; pour sa fille, chose plus délicate, la protection de deux ou trois grandes dames, qui, plus tard, la marieraient sûrement ; bref, elle obtint tout ce qu’elle demanda, et cela parce qu’elle eut le bon esprit de demander seulement ce que, avec une certaine dose d’insistance, voire d’importunité, elle pouvait obtenir sans léser autrui.

De plus, à ce manège, elle gagna la réputation

 

104

d’une mère admirable. « Un peu ennuyeuse », hasardaient timidement quelques-uns de ceux qu’elle avait sollicités.

On leur fermait la bouche dans un élan d’indignation. Pour ses enfants ! Est-il rien de plus sacré ! Tel était du moins l’avis des personnes à qui elle n’avait rien demandé.

Louis d’Égrigné était devenu un jeune homme accompli, tout à fait suivant le cœur de sa mère. Comme elle, il possédait à merveille l’art de se faire entendre, et il savait aussi bien parler que se taire. Quoiqu’il n’eût encore qu’une situation très effacée, c’était un garçon d’avenir, chacun s’accordait à le reconnaître, et il irait loin, pour peu qu’il fût poussé.

Mais, et là était le vice du système de l’admirable mère, personne n’avait grande envie de le pousser : peut-être les amis, protecteurs, fonctionnaires, étaient-ils las de « faire quelque chose pour lui » ; on eût aimé le voir faire quelque chose par lui-même, et les amis qui l’avaient conduit jusqu’à l’âge d’homme ne souhaitaient rien tant que de ne plus avoir à s’en

 

105

occuper.

Une seule chose était à tenter : un brillant mariage. Le mariage, entre autres avantages, possède celui de renouveler le milieu social et de mettre en relation avec des gens nouveaux, dont rien encore n’a fatigué le zèle ; de plus, il ne manque pas de charmantes jeunes filles bien dotées, désireuses de se marier. Mme d’Égrigné n’avait pas oublié ce côté de sa jeunesse silencieuse, et comptait se servir de son expérience personnelle pour trouver à son fils un brillant parti.

Avant d’avoir vu Gilberte, l’excellente mère avait pensé plus d’une fois que ce serait là une femme fort convenable pour Louis ; après le bal de M. et Mme de Grandpré, elle comprit que jamais elle ne trouverait mieux.

La façon dont la baronne était rentrée dans le monde n’était pas un triomphe ; ce n’était pas non plus un échec ; on avait accepté son invitation par curiosité, on était venu par intérêt, on était parti satisfait. Cette maison était une de celles où déjà l’on pouvait aller. Bientôt, ce serait

 

106

une de celles où il faudrait être reçu ; aucune rigueur ne tiendrait devant le fait accompli d’une situation désormais correcte, étayée sur une fortune et des relations considérables.

Entre ce moment et l’heure présente, il y avait un laps de temps précieux, qu’on pourrait peut-être prolonger avec quelque diplomatie, en disant un peu de mal de Mme de Grandpré, pas trop cependant, – temps inappréciable, où Gilberte, encore novice, pouvait être saisie au vol pour ainsi dire ; c’est pourquoi Mme d’Égrigné rendit visite à la baronne à son plus prochain jour.

En cette circonstance délicate, l’excellente mère s’était fait accompagner par sa fille, qu’elle ne sortait guère, mais dont la présence allait être de première importance dans cette petite campagne.

Emma d’Égrigné ne ressemblait en rien à sa mère ni à son frère ; c’était une grande fille, trop grande, et pour cette raison gauche et timide. Depuis la mort de son père, elle n’avait plus été choyée par personne ; une fille, à quoi cela peut-il servir dans l’échafaudage d’une fortune, quand

 

107

elle n’est ni jolie, ni intrigante, ni même intelligente ? La pauvre Emma, toujours grondée, toujours traitée de sotte et de maladroite, s’était repliée sur elle-même, se retirant peu à peu de tout ce qui fait la vie des jeunes filles.

Un moment, elle avait eu l’idée d’entrer en religion. Il lui semblait que l’atmosphère blanche et paisible d’un couvent la ferait respirer plus à l’aise ; le renoncement serait peu pour elle, qui, dans le monde, avait déjà renoncé à tant de choses.

Mais Mme d’Égrigné n’avait rien voulu entendre, et lui avait dit tout crûment les motifs de son refus : on n’avait point de dot à lui donner, C’était à elle, au contraire, en se mariant du mieux qu’elle pourrait, d’apporter lustre et fortune à sa famille. Plus tard, quand son frère serait établi, quand le grand édifice de sa vie entière aurait reçu son couronnement, on verrait, si Emma tenait toujours à ses idées, à lui fournir la somme nécessaire pour prononcer ses vœux dans un établissement bien noté, de nature à leur faire honneur, car Mlle d’Égrigné ne pouvait pas

 

108

entrer en religion n’importe où.

La pauvre enfant s’était soumise en silence, comme elle l’avait toujours fait. De ce cruel entretien, assaisonné de quelques railleries fraternelles, un seul désir lui était resté : voir au plus vite s’accomplir ce fameux mariage, qui, pour toute la famille, devait être la fin d’une multitude d’ennuis et de menues misères.

Cette grande fille à tête de mouton regardait Gilberte avec une admiration si sincère, que celle-ci en fut secrètement flattée. Au couvent où elle avait été élevée, Mlle de Grandpré ne manquait pas d’amies ; comme c’est l’usage, en se quittant, on s’était promis de se revoir ; mais ces promesses rarement tenues avaient trouvé un nouvel empêchement à leur exécution dans le rigorisme des mamans, si bien que Gilberte avait revu fort peu de ses anciennes compagnes, et celles-là n’étaient pas parmi les plus brillantes.

Il lui était resté de cette déconvenue un certain mécontentement ; les blessures de l’amour-propre ne sont-elles pas des plus difficiles à guérir ? Une jeune personne qui semblait vouloir l’adorer

 

109

silencieusement devait plaire à Gilberte dès la première rencontre ; elle s’assit auprès de sa conquête, lui adressa quelques paroles aimables, acheva de la subjuguer, et, quand Mme d’Égrigné se leva pour partir, ses projets ambitieux avaient déjà fait un grand pas, à l’insu de tout le monde.

Dans leurs entretiens, le fils et la mère se gardaient bien ordinairement d’admettre Emma, incapable de les comprendre ; Louis, cette fois, se fût volontiers départi de sa prudence habituelle, tant il désirait s’assurer la charmante héritière ; connaissant le bon cœur de sa sœur, il lui eût fait part de ses projets afin de l’inciter à bien agir ; mais Mme d’Égrigné s’y opposa.

– Emma est si sotte et si romanesque ! dit-elle, on ne sait ce qu’elle serait capable de se mettre en tête. Laisse l’idée lui venir d’elle-même ; nous n’en serons que plus certains de son concours, et ce ne sera pas long ! Elle a, Dieu merci ! conçu une sorte de passion pour ta... disons ta fiancée !

Ce doux mot amena sur leurs lèvres un sourire satisfait. Ces braves gens, au fond, n’avaient pas l’âme méchante ; très supérieurs moralement au

 

110

Bertrand de la fable, ils ne souhaitaient point habituellement le mal d’autrui, mais se contentaient de souhaiter leur bien premièrement, le mal d’autrui ne venant que lorsque cela était nécessaire.

 

111