Les dieux du campus Tome 3 - Dante
17 - Dante
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Dante
Aujourd’hui, j’ai l’impression que le match n’en finira jamais. C’est rare pour moi d’avoir cette sensation de fatigue extrême et de ras-le-bol. La semaine a été longue, les entraînements nombreux et intenses. Le coach Reyes ne nous a pas ménagés ces derniers jours, pas plus qu’il ne le fait ce soir alors qu’il nous demande d’enchaîner les stunts et les sauts à chaque quart-temps. Je ne suis pas le seul dans cet état. Toute l’équipe est exténuée, ça se voit sur le visage de chacun de ses membres. Eva a même failli chuter violemment lors d’un stunt, tout à l’heure. Heureusement que Pierce était là pour m’aider à assurer ses arrières.
D’un geste discret, le coach me fait signe d’enchaîner sur une série de sauts que nous avons commencé à bosser cette semaine. Je hoche la tête pour lui signifier que j’ai compris ce qu’il demandait et attends quelques instants que la diagonale devant moi se libère. Je prends ensuite une grande inspiration et me lance, enchaînant les saltos et les flips avant de terminer par le killer, cette acrobatie compliquée composée d’une double rotation arrière en position tendue avec quatre vrilles. C’est quand je me réceptionne que je la sens, cette douleur dans la cheville tellement intense que je retiens difficilement une grimace. La mauvaise position de mon pied était minime, mais dans ce genre de figure, ça ne pardonne pas.
Je respire par le nez en rejoignant mes camarades. Je peux juste espérer que ce ne soit rien. Toutefois, c’est la peur au ventre que je regarde l’équipe continuer de divertir la foule dans les gradins.
En cheerleading, les blessures sont presque inévitables. C’est un sport très physique dans lequel nous engageons chaque muscle, chaque articulation. Je ne compte plus les histoires d’horreur qui tournent dans le milieu, sur un ou une cheerleader qui s’est retrouvé en fauteuil roulant à la suite d’une chute. Nous avons d’ailleurs une règle : si nous laissons tomber un de nos coéquipiers ou une de nos coéquipières, nous écopons systématiquement de cinquante pompes. Et nous ne rechignons jamais à les faire.
Le cheerleading est un sport qui requiert une discipline de fer et un mental d’acier. La moindre distraction peut s’avérer dangereuse. La mienne ? Une magnifique rousse avec des yeux verts dans lesquels je pourrais me noyer avec joie. Le message qu’elle m’a envoyé hier m’a mis la tête sens dessus dessous. Son simple « J’ai hâte de te voir demain » n’a pourtant rien d’une demande en mariage, mais ça ne m’a pas empêché d’y chercher une signification qui n’existe pas. Blake me rend complètement débile, et en plus, j’en redemande. Aujourd’hui, penser à elle m’aide à oublier cette douleur lancinante dans ma cheville qui se rappelle à moi dès que je la sollicite.
*
* *
Il n’est que cinq heures du matin quand mon réveil sonne. Je l’éteins rapidement avant de me faire engueuler par Sander. Je reconnais que j’ai tendance à régler le son à fond. C’est à peu près le seul moyen pour me tirer du sommeil, surtout à des heures aussi indues.
Je m’étire et me demande pour la énième fois pourquoi j’ai accepté de participer à cette rencontre amicale qui a lieu tous les ans entre les équipes de cheerleading de la région. L’événement s’étale sur tout le week-end, mais je n’ai pas pu m’y rendre hier à cause du match des Thunder. J’aurais dû carrément annuler. Parce que je n’ai voulu laisser tomber personne, je me retrouve à me lever aux aurores un dimanche. Heureusement que je n’ai pas bu pour fêter la victoire de mes potes, sinon ça serait encore pire.
Me rendant subitement compte que les minutes défilent, je me lève et retiens une grimace en posant le pied par terre. Foutue cheville ! Elle est toujours aussi douloureuse. Ça ne m’étonne pas, vu la déflagration que j’ai ressentie lors de ma réception foireuse. J’espère que le kiné aura le temps de me la strapper avant notre passage, sinon je risque de souffrir et de me blesser davantage.
Je boite jusqu’à la salle de bains en me traitant intérieurement de tous les noms d’oiseaux que je connaisse. J’aurais dû être plus prudent, plus concentré et, surtout, ne pas essayer cette figure vu l’état de fatigue dans lequel je me trouvais.
Une fois sorti de la douche, je me dépêche de m’habiller et de préparer mes affaires. Je passe une pommade sur ma cheville tout en sachant pertinemment que ça ne suffira pas.
Je descends l’escalier le plus silencieusement possible. Tout le reste de la coloc dort encore. Les mecs ne vont pas se réveiller avant des heures, surtout après un match comme celui d’hier soir. L’équipe de cheerleading a aussi donné son maximum. Depuis que notre nouveau coach a pris les choses en main, les chorégraphies sont plus compliquées, les sauts demandent plus de rapidité, plus d’entraînement. Pas de repos pour les braves, pensé-je en ouvrant la porte donnant sur l’extérieur après avoir reçu le SMS de Pierce m’indiquant qu’il vient d’arriver devant la maison.
J’aime bien ce type, que j’ai rencontré à Saint-Louis Athletic Cheer avant de réaliser qu’il faisait également partie de mon équipe à Saint-Charles. Pierce est aussi le fils de Don, c’est d’ailleurs grâce à lui que j’ai découvert ce speakeasy où j’ai emmené Blake il y a deux semaines. C’est un gars du genre silencieux, avec le cœur sur la main. Je sais que je pourrai toujours compter sur lui.
— Salut, mec, lancé-je en m’installant du côté passager.
— Hé, Dante ! Rappelle-moi pourquoi on fait ça, déjà ?
J’éclate de rire. Je ne suis apparemment pas le seul à avoir eu du mal à me lever.
— Parce qu’on est cinglés, mon pote.
Je me cale confortablement dans mon siège pour un trajet d’environ une heure, la rencontre se déroulant dans l’Illinois.
— Tu aurais l’adresse exacte de là où on va ? demandé-je à Pierce en me rappelant que j’ai promis à Blake de la lui envoyer pour qu’elle puisse venir en milieu de matinée.
— Oui, regarde dans mon sac, sur la banquette arrière. Le papier avec toutes les infos doit être glissé dans la poche sur le côté.
Je me contorsionne pour fouiller et m’installe à nouveau dans mon siège quand j’ai trouvé ce que je cherchais. Je sors mon téléphone de ma poche et tape l’adresse du gymnase dans un message que j’envoie à Blake.
Je ne suis même pas surpris quand elle me répond après trente secondes à peine. Cette fille est aussi dingue que moi, c’est pour ça que nous sommes faits l’un pour l’autre. Ça serait bien qu’elle s’en rende compte.
Blake : Merci ! Je devrais y être vers 10 h. Juste à
temps pour te voir t’époumoner en agitant tes
pompons.
Elle ajoute un smiley qui tire la langue, et je souris comme un idiot. Depuis ce fameux orage pendant lequel je l’ai rejointe au Carpe Diem Café, il ne s’est pas écoulé un jour sans que nous nous envoyions des textos. Elle ne cesse de me charrier, et je la laisse faire parce que j’adore ça. J’ai aussi réussi à l’embarquer dans une nouvelle séance ciné, même si j’aurais voulu la voir plus souvent que ça. Nous avons tous les deux des plannings bien remplis, je suis donc d’autant plus content qu’elle trouve du temps aujourd’hui pour venir m’encourager à « agiter mes pompons » alors qu’elle aurait carrément pu passer la journée à ne rien faire.
Dante : Tu es déjà debout ?
Blake : J’ai un entraînement dans dix minutes.
Dante : T’es dingue.
Blake : Dis celui qui s’est levé aux aurores.
Dante : Coupable.
Nous échangeons encore quelques conneries jusqu’à ce que ça soit l’heure pour elle de s’entraîner. Je range mon téléphone avec regret tout en sachant que je la retrouverai dans quelques heures.
— Tu as l’air particulièrement heureux, mec.
Je regarde Pierce, qui me jette un coup d’œil en retour. Il m’a sans aucun doute vu sourire comme un imbécile pendant que j’envoyais des messages à Blake.
— Je suis content d’aller à cette rencontre, en fait. Histoire d’évaluer la concurrence.
— Ce n’est pas plutôt à cause de cette fille que tu as emmenée au Eva’s Club ? demande-t-il en ricanant.
Je secoue la tête en reportant mon regard sur la route.
— Ton père est vraiment une sacrée pipelette !
— Ça, c’est l’euphémisme de la décennie. Alors, c’est qui, cette fameuse Blake ? Oui, il se souvenait même de son prénom, ajoute-t-il en levant les yeux au ciel.
J’hésite à répondre sincèrement à sa question. Je suis resté évasif avec les mecs à la coloc. Je savais que, sinon, ils ne cesseraient de m’emmerder avec ça. Je préférais garder ce que je partage avec Blake secret, même si ce n’est pour le moment qu’un embryon d’amitié. Le seul à qui j’en ai touché un mot, c’est Knox, parce que c’est mon meilleur pote et qu’il n’est pas du genre à bavasser sur le sujet. Ce type, c’est une tombe. Mais bizarrement, j’ai aussi envie de me confier à Pierce. Je suis persuadé qu’il ne me charriera pas avec ça toutes les cinq minutes.
— C’est une fille que j’ai rencontrée à la cafèt du campus. J’ai renversé son plateau par inadvertance. Pour me faire pardonner, je lui ai offert un dîner. Elle m’a remercié avant de me sauter dessus pour ensuite me mettre à la porte de chez elle comme si j’étais le pire coup de la terre. J’ai décidé de devenir ami avec elle en attendant qu’elle se rende compte qu’on est faits l’un pour l’autre.
Ma tirade terminée, Pierce me regarde du coin de l’œil, la bouche entrouverte, avant d’éclater de rire. Il met un moment à se calmer, je suis à deux doigts de lui proposer de se garer sur le bas-côté pour qu’on évite l’accident.
— Une fille qui rejette le grand Dante ? Punaise, je veux la rencontrer !
— Tu pourras le faire, elle vient au rassemblement. En espérant que je puisse l’impressionner sans me casser la gueule, grimacé-je en faisant tourner ma cheville dans un sens et dans l’autre.
— Ça ne va pas mieux ? questionne Pierce en fronçant les sourcils.
Je lui fais signe que non.
— Tu as pris des antidouleurs ?
Je secoue la tête sans rien dire. Les médocs et moi, on n’est pas trop copains. Plus depuis que j’en ai un peu trop abusé au lycée. Mais ça, ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de raconter à Pierce. Seul Sander est au courant de cette partie sombre de mon passé, et je n’ai aucunement l’intention de l’avouer à quiconque d’autre.
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