Les dieux du campus Tome 3 - Dante
33 - Dante
33
Dante
Allongé sur mon lit, je commence à me dire que je vais finir par connaître les aspérités de ce foutu plafond par cœur. Parce que c’est à le contempler que je passe le plus clair de mon temps ces derniers jours. Parfois avec Blake, qui supporte pour le moment mon humeur morose. Je garantis pourtant que ça ne durera pas. Personne n’a envie de rester enfermé dans une chambre avec un type ronchon. Même si j’essaie encore de donner le change, elle n’est pas dupe. Elle en aura bientôt ras le bol. J’aurai alors perdu Blake, et cette passion qui m’a poussé vers l’avant ces dernières années.
Mon regard quitte un instant le plafond pour se diriger vers ma cheville, qui repose sous un gigantesque sac plein de glaçons. Je sais pertinemment que ça ne sert plus à rien à ce stade, que mon pied menace de me lâcher à tout moment, mais je ne peux pas empêcher une petite partie de moi de garder espoir. Même si c’est inutile. Même si je sens que je vais finir mon année sur ce foutu lit à déprimer et à prendre des saloperies qui m’ont déjà pourri la vie avant.
Parce que même si je fais semblant de prendre soin de moi avec mes poches de glace et mes massages, quand personne ne me voit, je gobe du Percocet comme si c’était des bonbons. Je n’ai déjà plus le contrôle que j’espérais garder sur ce médicament. Je ne l’ai pas conservé longtemps. C’est tellement addictif de ne plus sentir la douleur. Je me retiens d’ailleurs de toutes mes forces de ne pas tendre le bras pour saisir la boîte planquée dans ma table de chevet. J’arrive pour le moment à n’en consommer que quand je dois me servir de ma cheville, c’est-à-dire dès que je me mets debout. Raison pour laquelle je ne suis pas allé en cours aujourd’hui. Je voulais réserver ma prise d’antidouleur pour le gros entraînement de ce soir, lorsque je serai sous le regard observateur du coach Reyes.
Je dois reconnaître que je n’avais aussi envie de voir personne. J’ai honte et je culpabilise de ne pas être capable de maîtriser ma consommation, de me retransformer en junkie, même si personne n’est au courant pour le moment. Et je ne compte pas que ça change.
Il est un peu plus de midi quand j’entends la porte de la maison s’ouvrir. Je me fige. Les mecs savent que je suis là, étant donné que j’ai prévenu Knox que je couvais sans doute quelque chose et que j’allais me reposer aujourd’hui. Qu’il gobe encore mes excuses ou non, il ne cherche pas à creuser davantage.
Je reste silencieux. Peut-être qu’un de mes colocs a oublié quelque chose. Ils devaient tous se retrouver pour manger. Qui que ce soit, il ne tardera sûrement pas à repartir.
— Daaaante ! Sors de ta planque ou je viens te chercher ! beugle ma tête de mule de frangin, anéantissant mes espoirs.
Qu’il vienne. Sander et moi ne sommes pas jumeaux pour rien, il devrait savoir que je suis au moins aussi têtu que lui. Peut-être qu’il finira par se lasser et me foutre la paix.
Je comprends que c’est peine perdue à l’instant où je l’entends monter les marches quatre à quatre. Je ferme les yeux, comme si je pouvais espérer lui faire croire que je dors. Ma porte s’ouvre, et Sander pousse un profond soupir.
— Tout le monde t’attend à la cafétéria, mec. Tu comptes vraiment te planquer ici toute la journée. Tu t’es pris la tête avec ta petite copine ?
— C’est pas ma petite copine, grommelé-je.
Malheureusement. En même temps, qu’aurais-je à offrir à Blake, en ce moment ? Un petit ami accro aux médocs ? Le rêve de toute femme…
— Et puis tout le monde ne m’attend pas. J’ai dit à Knox ce matin que je couvais quelque chose et que je préférais me reposer.
— Oui, c’est ce qu’il nous a expliqué, mais je ne suis pas Knox, moi, et je n’ai pas gobé une seconde ton mensonge à deux balles.
Je n’ai toujours pas ouvert les yeux mais je l’entends s’avancer dans ma chambre.
— C’est à cause de ta cheville que tu es déprimé ?
Sa voix est empreinte d’un tas d’émotions que j’aurais préféré ne pas percevoir. Inquiétude. Culpabilité. Et cette peur que je replonge dans de mauvaises habitudes, comme la dernière fois que je me suis blessé.
— Ma cheville va mieux. Je fais juste un petit traitement par le froid avant une grosse séance.
— Je croyais que tu couvais quelque chose, reprend-il en s’asseyant au bord de mon lit.
— C’est le cas, répliqué-je en ouvrant les paupières. Mais je ne vais pas manquer un entraînement aussi important, y compris pour une bonne grippe. Ne me juge pas, tu ferais la même chose.
Il hausse les épaules sans rien dire. Il sait que j’ai raison. Il reste silencieux pendant des minutes qui me paraissent des heures. Je lis l’incertitude dans son regard, ce qui me fait mal. Pourtant, il a de quoi douter de moi.
— Je m’inquiète pour toi, Dante. On te voit beaucoup moins en ce moment. Tu passes tout ton temps dans ta chambre, et je te trouve plus distant…
Je pousse un profond soupir, comme s’il m’irritait passablement, alors que ce n’est pas le cas. C’est contre moi-même que je suis en colère.
— Le coach Reyes nous fait travailler comme des acharnés, Sander. Je te promets que je vais bien, je suis juste crevé, entre les cours et les entraînements. C’est la première année que nous avons une vraie chance à Daytona, je ne peux pas la laisser m’échapper.
Il se passe la main dans les cheveux, hésitant. Je sais très bien qu’il veut me demander autre chose. J’attends qu’il se lance, hors de question de lui tendre une perche.
— Pas de petite pilule magique, hein ? Je suis désolé de t’interroger comme ça, mais en ce moment, je retrouve celui que tu étais à cette époque et ça me fait peur.
— Comment tu peux te rappeler celui que j’étais à l’époque ? Tu passais ton temps chez le psy.
Il me jette un regard noir. Je sais, c’est un coup bas, mais c’est pourtant la vérité. À cette période, Sander apprenait à gérer son TEI. Mes parents et lui allaient de médecin en médecin pour trouver quelqu’un de compétent. Je me retrouvais souvent seul, ce qui ne m’a pas aidé quand je me suis blessé lors d’une compétition à laquelle personne n’était venu me voir. Seulement, je sais très bien que je ne peux pas reprocher ça à Sander.
— Désolé, marmonné-je. Je ne prends rien, promis. Tu peux fouiller ma chambre, si tu ne me crois pas.
Le mensonge me brûle l’estomac, mais je n’ai pas le choix. Je n’ai aucune envie que mes conneries anéantissent les progrès qu’il a faits ces derniers mois. Il se lève en secouant la tête.
— Sûrement pas. Si tu me dis que tu ne prends rien, je te fais confiance. N’oublie pas qu’il y a d’autres solutions, si un jour tu en éprouves le besoin.
J’acquiesce en détournant le regard. J’aurais bien trop peur qu’il y lise la honte que je ressens à cet instant. Il quitte ma chambre sans un mot de plus, et je ne suis pas certain d’avoir réussi à le rassurer, ni même qu’il m’a vraiment cru.
Après son départ, je me force à dormir. C’est le seul moyen pour ne plus penser à l’expression de mon frère et aux médocs dans ma table de chevet. Je suis donc un peu désorienté quand la porte d’entrée claque de nouveau. Je songe un instant avoir dormi tout l’après-midi et que ce sont les mecs qui reviennent de leur journée de cours, mais je vois que ce n’est pas le cas à la vive lumière qui rentre par ma fenêtre.
Personne ne me hèle depuis le bas de l’escalier. Les marches grincent, quelqu’un les gravit. J’attends patiemment de découvrir qui c’est. Lorsque ma porte s’ouvre, je ne suis pas vraiment surpris. J’aurais préféré que Blake ne me voie pas comme ça, mais je suis aussi soulagé qu’elle soit venue. Quand elle est là, je respire mieux.
Je me décale et lui fais une place dans le lit. Elle se glisse à côté de moi et se tourne pour me faire face.
— Knox m’a dit que tu voulais être tranquille.
Foutu Knox. Il ne pouvait pas dire que j’avais la grippe ou un truc du genre ?
— J’ai longtemps hésité, poursuit-elle, puis j’ai pensé que si les rôles étaient inversés, tu ne me laisserais pas ruminer dans mon coin.
Je ne peux pas m’en empêcher, je la serre contre moi et dépose un baiser sur le dessus de sa tête.
— C’est ta cheville qui te tracasse ? J’avais l’impression que ça allait un peu mieux.
— Ça va beaucoup mieux. Knox dit n’importe quoi. Je pensais juste couver quelque chose, mais après avoir dormi je me sens déjà plus en forme.
Pas étonnant que je pique tout leur argent à mes potes au poker. Je mens comme je respire.
Blake hoche la tête, mais j’ai la sensation que mon bluff n’a pas vraiment pris. Elle est plus maligne que ça.
— Je suis venue aussi parce que j’aurais un service à te demander. Du genre qui pourrait me sauver la vie…
OceanofPDF.com