Les dieux du campus Tome 3 - Dante
31 - Dante
31
Dante
C’est la sensation douce de lèvres sur ma joue qui me fait sortir du sommeil. Malgré mon cerveau encore embrumé, j’ouvre rapidement les yeux pour voir Blake s’éloigner de mon lit sur la pointe des pieds. Je ne réfléchis même pas une seconde, principalement parce qu’il est bien trop tôt pour que j’en sois capable, je me soulève juste assez pour pouvoir enrouler mon bras autour de sa taille et l’attirer à moi avant qu’elle ne s’échappe. Je me décale pour lui faire de la place et me colle contre son dos alors qu’elle étouffe un rire.
— Tu allais vraiment te sauver sans me dire au revoir ?
— Je t’ai dit au revoir, mais tu dormais.
— Tu n’as sûrement pas beaucoup insisté, je ne dors toujours que d’un œil.
Ce qui est complètement faux. Tous mes colocs savent que si je ne mets pas la musique de mon réveil à fond, je n’émerge pas avant midi. Mais apparemment, les lèvres de Blake sont beaucoup plus efficaces, même si elles ne se sont posées que sur ma joue.
— Je ne voulais pas te réveiller, on ne peut pas dire que ta nuit ait été très reposante.
Je reste silencieux. Mon esprit torturé par la décision que j’ai prise hier m’a en effet gardé éveillé une partie de la nuit. Et même si la présence de Blake m’a empêché de complètement partir en vrille, je suis quand même crevé ce matin.
— Merci d’être restée hier soir, chuchoté-je dans ses cheveux.
— Je suis là pour toi, Dante. On est amis. Si quelque chose te tracasse, tu peux m’en parler.
Je ne réponds rien, enfonçant un peu plus mon nez dans son cou.
Quand Blake m’a retrouvé hier, j’étais au trente-sixième dessous. Rongé par la culpabilité d’avoir presque cédé à l’impulsion de reprendre ce médicament qui m’a fait descendre en enfer il y a quelques années. Toutefois, je ne me fais aucune illusion. Je sais très bien que c’était reculer pour mieux sauter. Ces quatre foutus comprimés sont toujours dans la poche de mon jean, et je sais pertinemment que je finirai par les prendre. Hier soir, un bref moment de lucidité m’a fait remettre le cachet dans sa boîte. Mais cette prise de conscience n’avait rien de définitif, je me suis simplement rappelé que j’allais galérer à rentrer en voiture après un comprimé de Percocet. Je suis peut-être désespéré par l’état de ma cheville, mais pas au point de mettre ma vie en danger de cette manière. Encore moins celle des autres.
Après quelques minutes de silence, je relève la tête juste assez pour voir l’heure sur mon réveil.
— C’est normal que tu sois déjà levée et habillée à 6 heures du matin, O’Connor ?
— J’ai un entraînement.
— Tu es encore plus dingue que moi, marmonné-je.
Je la serre un peu plus contre moi, comme si je ne voulais plus jamais la laisser partir. Ce qui n’est pas très loin de la vérité.
— Ça m’étonnerait. Tu as vu ta cheville ?
Non, je ne l’ai pas vue, mais j’ai bien senti hier soir, en reprenant la voiture, que l’entraînement du jour avait empiré les choses. D’où ma visite chez le docteur Douglas, mais je n’ai absolument pas l’intention d’avouer ça à Blake. Cette fois, je compte bien maîtriser ma consommation d’antidouleurs. J’en ai juste besoin pour tenir le coup jusqu’aux vacances de Noël. Ensuite, je profiterai de ce break bien mérité pour laisser le temps à ma cheville de guérir. Si ce n’est pas trop tard d’ici là, me souffle une petite voix que je fais taire en fermant les yeux et en respirant à pleins poumons l’odeur de Blake.
— Je dois y aller, reprend-elle après quelques minutes supplémentaires.
— Tu ne veux pas rester ? On fait tous les deux péter nos entraînements et on passe la journée sous la couette à regarder Netflix.
Elle pousse un profond soupir, comme si elle aurait pu l’envisager sérieusement. Comme un con, ça me donne de l’espoir, parce que je sais à quel point elle vit pour sa passion. Tous les deux, on se ressemble énormément sur ce point.
— C’est vraiment tentant, mais Mike finirait par m’appeler toutes les minutes jusqu’à ce que je décroche. Et puis j’ai un match important la semaine prochaine. Si je ne me prépare pas un minimum, je vais me faire laminer.
Je la relâche alors qu’elle tente de se mettre debout. Je sais m’avouer vaincu, je ne gagnerai pas cette manche.
— Impossible, protesté-je. Tu es une guerrière viking. Tu ne peux pas perdre.
Blake éclate de rire, et ça fait quelque chose dans ma cage thoracique que je ne pourrais pas expliquer. Comme si ce son enlevait tout le poids qui la comprime habituellement.
— Une guerrière viking, hein ?
— Tu ne te vois pas comme je te vois, c’est tout.
Elle secoue la tête et se penche pour poser un baiser en haut de mon front.
— On s’appelle plus tard, ajoute-t-elle avant de passer le seuil de la porte qu’elle referme ensuite derrière elle.
Je remonte la couette par-dessus ma tête. Le parfum de Blake a imprégné le tissu, et je me noie quelques secondes dans l’illusion qu’elle n’a pas quitté mon lit. Je finis par émerger de nouveau pour me saisir de mon téléphone. Je ne me rendormirai pas, de toute façon.
Sur l’écran, je remarque une notification de mail émanant du coach Reyes. Mon cœur se met à battre la chamade. Je sais qu’il m’a vu boiter hier. Et s’il me refusait l’accès aux entraînements ? Je ferais quoi sans le cheerleading ? Je serais devenu quoi il y a quelques années sans ce sport qui m’a quasiment sauvé la vie ? Évidemment, l’ironie ne m’échappe pas. C’est à cause de ce sport dont je ne peux plus me passer que je me retrouve à prendre les mêmes médicaments dont je me suis sorti grâce à lui quand j’étais au lycée. Si ce n’est pas un cercle vicieux, je ne sais pas ce que c’est.
Ouvre ce putain de mail, Dante, que tu sois fixé une bonne fois pour toutes.
Je clique sur la notification en retenant ma respiration. Je la relâche immédiatement quand je me rends compte qu’il a adressé le même message à toute l’équipe.
« Chère Cheer Team,
Je me vois dans le regret d’annuler l’entraînement du jour. Une canalisation a explosé dans le gymnase, et ce dernier est inondé. Les dégâts seront réparés d’ici lundi, mais nous ne pouvons pas nous retrouver aujourd’hui comme escompté. Je vous donne donc rendez-vous au stade demain, trente minutes plus tôt que prévu, et je vous enjoins à passer en revue la nouvelle chorégraphie mise en place.
Coach Reyes »
J’ai à peine le temps de souffler, soulagé, que je reçois un SMS d’Eva.
Eva : Tu veux qu’on se retrouve chez mes parents
pour revoir la choré ? Sans faire les portés, on pourra
au moins revoir les enchaînements.
Eva est originaire du coin, et ses parents ont une monstrueuse maison dans laquelle ils ont dédié une pièce à la passion de leur fille unique. Quand on veut répéter certains mouvements, on a pris l’habitude de se donner rendez-vous là-bas. Je réfléchis un instant. Mon instinct est d’avaler un des antidouleurs prescrits par le docteur Douglas et de filer la rejoindre. Mais si j’arrive avec une cheville d’apparence guérie, Eva se posera forcément des questions, même si elle ne connaît pas mon passif avec les opioïdes. Personne n’est au courant d’ailleurs, à part mon frère, et je compte bien que ça reste le cas. En revanche, si je prétends passer la journée au repos pour ma cheville, Eva et Pierce seront moins surpris quand je me pointerai comme une fleur à l’entraînement pré-match demain.
Ma décision prise, je tape rapidement une réponse.
Dante : Je vais reposer ma cheville pour être en
forme demain pour le match.
Eva : Contente que tu entendes enfin raison. Je
pense que je peux remercier Blake pour ça.
Je souris à la mention du nom de la belle rousse. Ça ne m’étonne même pas qu’elles aient décidé de se liguer contre moi.
Dante : Je la remercierai pour toi ;) On se voit
demain. PS : Tu sais très bien que je connais déjà la
choré par cœur.
Eva : Je te reconnais bien là. #bourreaudetravail
Eva : À demain ! Et n’oublie pas de mettre de la
glace.
Je secoue la tête, bien décidé à écouter ses conseils, pour une fois. Vu l’état de ma cheville, ce n’est pas une journée de repos qui l’arrangera, glaçons ou pas, mais personne d’autre que moi ne sait ça. Je me faufile donc dans la cuisine avant que tout le monde ne soit levé — hors de question d’affronter Sander maintenant — et retourne ensuite me planquer dans ma chambre, mon ordi sur les genoux, une série à l’écran.
*
* *
Lorsque je me lève, je suis reposé comme je ne l’ai pas été depuis longtemps. C’est vrai que j’en fais sans doute un peu trop au quotidien. Trop d’entraînements, et de révisions pour essayer de maintenir une moyenne nickel. Je sais en effet très bien que je ne peux pas compter sur le cheerleading pour m’offrir une carrière, même si j’en rêverais.
Malheureusement, ma cheville se rappelle à moi à peine ai-je posé le pied au sol. Je grimace et regarde mon pied. Les séances avec ma poche de glace d’hier ont au moins eu pour effet de dégonfler les tissus, même si la douleur est toujours présente. Je n’hésite donc plus et m’empare d’un comprimé que je fais descendre dans ma gorge avec un peu d’eau. Pas besoin d’y réfléchir davantage, si je veux être utile sur le terrain, j’ai besoin de ce médicament. Et après tout, je n’ai peut-être pas à en avoir honte.
Je sais que j’essaie seulement de me convaincre moi-même, et ce mini comprimé pèse une tonne sur mon estomac et ma conscience.
OceanofPDF.com