Les dieux du campus Tome 3 - Dante

F.V. Estyer · Chapitre 34 sur 47

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Les dieux du campus Tome 3 - Dante

34 - Blake

34

 

Blake

 

En temps normal, je déteste les garden-parties dominicales chez mes parents. C’est toujours le cas, mais je dois avouer que je suis bien plus sereine qu’habituellement tandis que j’arrête ma voiture dans la cour.

Je prends une profonde inspiration et tourne la tête en entendant Dante pousser un sifflement appréciateur.

— Sacrée baraque, déclare-t-il.

— Ouais ? Je suis sûre qu’elle rentre tout entière dans ton salon.

Du moins, c’est l’impression que j’ai eue lors d’une discussion sur sa maison d’enfance. Sans compter le camp Campbell, qu’il semble adorer, et où il a d’ailleurs promis de m’emmener.

— Peut-être, si on ajoute la salle à manger.

Je ris et secoue la tête, puis ouvre la portière pour m’extraire de l’habitacle. À peine ai-je rejoint Dante qu’il me prend la main et la serre dans la sienne. J’ignore si c’est pour me rassurer ou pour lutter contre son stress. Sûrement un peu des deux. Pourtant, même s’il flippe, il n’a pas hésité un seul instant avant d’accepter ma requête. Il paraissait au contraire attendre cette journée avec impatience.

— Est-ce que j’aurai le droit de t’embrasser ? demande-t-il en haussant un sourcil joueur.

Je lui jette un regard amusé, et mon estomac se desserre en avisant son sourire. Un sourire franc, comme il en est avare ces derniers temps. Il semble être de bonne humeur aujourd’hui, c’est un réel soulagement. Je ne pensais pas que l’idée de se faire passer pour mon petit ami afin que mes parents me foutent la paix lui plairait autant, mais c’est le cas. Même s’il m’a bien fait comprendre qu’il allait profiter de l’occasion pour me rendre folle. Il n’imagine pas à quel point.

— C’est une garden-party, Dante, pas une orgie.

— Je parle d’un baiser, Blake, de te baiser. Pas devant témoins, en tout cas.

Il accompagne sa phrase d’un clin d’œil puis se penche vers mon oreille.

— Quoi qu’il en soit, j’ai hâte que tu me montres ta chambre… murmure-t-il d’une voix sensuelle qui m’arrache un frisson.

Je lui donne un coup d’épaule pour toute réponse, et nous nous dirigeons vers l’entrée. Même si nous sommes en octobre et qu’il commence à faire un peu frais, mes parents insistent toujours pour recevoir dans le jardin. « Ce n’est plus une garden-party, sinon », n’arrête pas de répéter ma mère. Et ils ne font pas dans la demi-mesure, comme Dante s’en rend compte lorsque nous traversons le hall pour sortir de l’autre côté.

— Wouah, c’est canon !

S’il y a quelque chose que je ne peux pas retirer à mes parents, c’est la bonne organisation de leurs réceptions. Ils mettent toujours les petits plats dans les grands. Disséminés sur la terrasse et la pelouse se trouvent des canapés entourant des braseros. Autour du bar, des lampes chauffantes ont été installées, diffusant une douce chaleur. Des serveurs déambulent au milieu des groupes, offrant coupes de champagne, whisky et petits fours.

Je n’ai pas prévenu mes parents que j’étais accompagnée. À quoi bon ? Ça n’aurait rien changé à leur volonté de me présenter un nouveau prétendant. J’entends déjà les arguments de ma mère. « Son père travaille dans le pétrole, ils ont un immense chalet à Aspen. On y a passé un week-end formidable. » Voilà comment les O’Connor choisissent leurs amis, et mon futur mari. Pas pour leurs qualités mais pour le contenu de leurs portefeuilles. Peu importe que ce soient des salauds, du moment qu’ils ont du fric. C’est le point commun de tous les gens présents ici. La haute société ne se mélange pas au prolétariat.

— Ma chérie !

Je me tourne vers mon père qui monte les quelques marches de la terrasse pour me serrer dans ses bras. Je lui rends son étreinte, sans jamais que la main de Dante ne quitte la mienne. Au contraire, sa prise se raffermit. Mon père le remarque aussitôt et coule un regard sur nos doigts entrelacés avant de porter son attention sur le visage de Dante.

— Bonjour, monsieur O’Connor, le salue ce dernier en tendant sa main libre. C’est un réel plaisir de vous rencontrer.

— Et vous êtes ? demande mon père d’un ton froid, en restant toutefois suffisamment poli pour lui serrer la main.

— Papa, je te présente Dante, mon… petit ami.

Je n’ose pas regarder le concerné de peur qu’il éclate de rire ou en profite pour faire un geste déplacé rien que pour énerver mon père. Qui, d’ailleurs, semble avoir soudain perdu l’usage de la parole. Heureusement, ma mère arrive aussitôt à la rescousse.

— Blake ! Tu ne m’avais pas dit que tu venais accompagnée !

Le reproche est perceptible dans sa voix, mais elle garde son sourire de façade et embrasse les joues de Dante, qui reste figé, abasourdi. Je me mords la langue pour me retenir d’éclater de rire.

— C’est le petit ami de Blake, déclare mon père, la mâchoire serrée.

— Oh.

Oui « oh », maman. Peut-être que comme ça, tu arrêteras de chercher à caser ta fille avec tous les fils de bonne famille.

Finalement, peut-être qu’entraîner Dante dans cette galère n’était pas l’idée du siècle. Espérons qu’il ne m’en voudra pas trop à la fin de la journée.

Heureusement, mes parents ont mieux à faire que de s’attarder avec nous au risque de délaisser leurs invités. Tant mieux. Même si, en toute franchise, faire acte de présence et ne pas pouvoir leur parler me soûle un peu. Mais après tout, c’est en partie ma faute, je pourrais faire un effort pour les voir dans d’autres circonstances que lors de ces foutues garden-parties, mais l’idée de passer plusieurs heures en tête à tête avec eux me terrifie.

Assise autour d’un brasero qui réchauffe mes jambes nues, j’observe Dante discuter avec un des invités. Sa main posée sur ma cuisse, il semble absorbé par la conversation. Il agit tel un poisson dans l’eau, parlant facilement avec les convives. D’ailleurs, son interlocuteur connaît bien ses parents.

J’oublie souvent que nous venons de deux mondes assez semblables. Longtemps, je me suis dit que je ne pourrais pas finir ma vie avec quelqu’un côtoyant le même univers que moi. Ou plus exactement, que mes parents. Et s’il est trop tôt pour penser à ça, plus les jours défilent, plus mes sentiments pour Dante grandissent, me montrant que, finalement, le statut social importe peu.

Mes sentiments. Ce constat m’arrache un frisson. Oui, j’éprouve de l’affection pour Dante, du désir aussi, et un profond respect. J’aime passer du temps avec lui, qu’il me fasse rire et qu’il soit si gentil. Il y a quelques mois, je ne le connaissais que de réputation, et si nos chemins ne s’étaient pas croisés, je n’aurais pas cherché à découvrir qui il est réellement. D’ailleurs, c’est lui qui est venu à moi et qui m’a montré qu’il était autre chose qu’un queutard désireux de s’envoyer en l’air avec toute la population féminine de l’université.

— Pourquoi est-ce que tu souris comme ça ?

Je cligne des paupières et remarque qu’il a terminé sa conversation et a reporté son attention sur moi.

— À cause de toi.

— Vraiment ? demande-t-il en fronçant les sourcils.

— Ouais. Je ne pensais pas te voir ici un jour, dans le jardin de mes parents, à prétendre être… mon petit ami.

Je souffle ces derniers mots, réticente à les prononcer. Il pose une main sur ma joue et replace une mèche de cheveux qui s’est échappée de ma tresse.

— Tu sais que ça ne tient qu’à toi de ne plus avoir à prétendre, O’Connor.

Oui, je le sais. Et franchement, je ne comprends pas ce qui me retient autant de franchir le pas. Je ne peux même pas me convaincre que c’est parce que je veux garder la liberté de pouvoir aller voir ailleurs quand l’envie m’en prend, puisque depuis que Dante est entré dans ma vie, je n’ai pas éprouvé le besoin de traîner sur les applications de rencontre et de sexe sans prise de tête. En fait, je suis simplement terrifiée. À l’idée de devenir dépendante de lui, à l’idée que mon cœur se brise une nouvelle fois. Je ne veux pas revivre ce que j’ai connu à la suite de ma rupture avec Devon. En toute honnêteté, perdre Dante maintenant me ferait déjà aussi mal. Alors, qu’est-ce que ce serait si je laissais mes sentiments grandir encore ? Si je tombais amoureuse de lui ?

Ma tête tourne soudain sous le poids de ces questions sans réponse. J’éprouve le besoin de retrouver une certaine solitude. J’attrape la main de Dante et l’incite à se lever. Il me suit sans broncher à travers le jardin puis à l’intérieur, jusqu’à l’escalier menant à l’étage.

— Ou est-ce qu’on va ? finit-il par demander.

— Je croyais que tu voulais voir ma chambre…

Il s’esclaffe et m’emboîte le pas. Nous ne nous arrêtons qu’une fois à l’intérieur de la pièce. L’espace d’un instant, des souvenirs de moi pleurant toutes les larmes de mon corps sur mon oreiller m’assaillent. Je me laisse tomber sur le lit en poussant un profond soupir. Dante, lui, reste debout, immobile, à observer ma chambre.

— Une vraie princesse, dis-moi.

Je hausse les épaules.

— J’aime le rose, et alors ?

Il sourit et saisit une peluche qui traîne sur mon fauteuil avant de s’asseoir à côté de moi.

— Tout va bien ?

Je hoche la tête.

— Ouais, désolée. Je crois que j’avais juste besoin de tranquillité.

— Tu veux que je te laisse ? Ça ne me dérange pas.

Je me tourne vers lui, ancre mon regard au sien, si doux, et j’hésite à me laisser aller. À refouler mes peurs et embrasser Dante. À redécouvrir la sensualité de sa bouche sur la mienne. À sentir ses grandes mains caresser mon corps. À laisser mon désir pour lui me brûler la peau jusqu’à ce qu’il l’apaise de ses coups de reins puissants. Je veux retrouver ce feu qui a incendié mes veines, ce sentiment de bien-être absolu, d’extase, que j’ai ressenti avec lui.

— Blake, souffle-t-il tandis que son pouce effleure mes lèvres.

Mon regard se verrouille au sien. J’ai l’impression qu’il éprouve exactement la même chose que moi. Non, je le sais. Je sens qu’il n’attend qu’un mot de ma part pour agir. Mais pas ici, pas comme ça. Alors, je bascule en arrière, m’allongeant sur le matelas. Pour reprendre mes esprits. Pour ne pas succomber. Dante m’imite, et nous restons là, à scruter le plafond.

— Je devrais aussi mettre des petites étoiles sur le mien, il serait bien plus intéressant à regarder, déclare-t-il.

Je pouffe et récupère la peluche qu’il tient toujours, jouant avec les oreilles du lapin.

— Dis-moi ce qui ne va pas, chuchote-t-il après un moment de silence, comme s’il avait peur de briser la quiétude de l’instant.

— Parfois, j’ai l’impression d’être une fille ingrate.

— Pourquoi ?

— Mes parents ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour moi. J’ai reçu une bonne éducation, ils me paient des études dans une université réputée, et même un appartement. Je ne manque de rien, pourtant, parfois, j’ai l’impression de…

— …d’étouffer ?

— Ouais. Et de ne pas être à la hauteur de leurs attentes, de ne pas être celle qu’ils voudraient que je sois.

— Je comprends, soupire Dante.

Je sais que c’est le cas, mais sans en connaître la raison. Alors, je patiente, espérant qu’il en dise davantage.

— Mon frère… Sander a des problèmes de santé.

Je cligne des yeux, surprise, et me tourne vers lui.

— Vraiment ?

Je ne l’ai jamais remarqué, pourtant je côtoie Sander régulièrement à l’association.

— Il va mieux maintenant, mais pendant des années, mes parents ont cherché des solutions pour qu’il guérisse.

— Qu’est-ce qu’il a ? Je veux dire, si tu acceptes de m’en parler.

Je comprends qu’il ne veuille pas, ça ne me regarde pas.

— Il souffre de troubles psychologiques qui peuvent provoquer des colères violentes. Vraiment violentes. Pour une petite contrariété, il peut partir en vrille. Il y a des années, quand Parker, son meilleur ami, son petit ami même, s’est suicidé, il…

Dante se tait et déglutit. Ma main cherche la sienne, et j’entrelace mes doigts aux siens. Sa détresse soudaine me noue la gorge. Je comprends de nombreuses choses, tout à coup. Comme le nom de la fondation que Sander a créée.

— Ça a été ingérable. Vraiment. Et je me sentais totalement… impuissant. Et je m’en veux tellement…

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai eu le sentiment d’être abandonné par mes parents. J’étais jeune et dans une période où je n’allais pas vraiment bien. Personne ne s’est inquiété. Ils se préoccupaient de la santé de mon frère, et je…

Malgré le fait qu’il lorgne toujours le plafond, je peux voir ses yeux se remplir de larmes.

— J’ai été égoïste. Moi aussi, je voulais que Sander guérisse, je voulais que notre famille aille mieux. Mais j’étais jeune, j’avais besoin d’attention, d’affection… Et j’étais tellement jaloux, putain. Au lieu de le soutenir, je me suis replié sur moi-même et j’ai…

Il se mord les lèvres, secoue la tête.

— J’ai fait le con, Blake. Et il ne se passe pas une journée sans que je le regrette. J’aime mon frère, je pourrais crever pour lui, mais parfois, je me demande si ce que nous avons vécu n’a pas brisé quelque chose entre nous.

Le voir dans cet état — aussi triste, aussi perdu, aussi… abîmé — me serre tellement le cœur que ma gorge se noue et mes yeux se remplissent de larmes.

— Dante ?

— Ouais ?

— Regarde-moi.

Il ne bouge pas, continue à fixer ces foutues étoiles.

— S’il te plaît, insisté-je.

Ses iris verts sont brillants lorsqu’ils trouvent les miens, et mon estomac se tord.

— Ton frère t’aime. J’en suis persuadée. Tout comme je suis persuadée que votre lien est plus fort que tout. Je comprends que tu doutes de toi, mais fais-toi confiance. Fais-lui confiance.

Il hoche la tête et ose un léger sourire.

— Je sais que ça va te paraître être une idée totalement saugrenue, ajouté-je, parce que vous, les mecs, vous n’êtes pas très doués pour ça, mais peut-être que vous pourriez… parler.

Il éclate d’un rire un peu tremblant et resserre sa prise sur mes doigts.

— Qu’est-ce que je ferais sans toi, O’Connor ?

— Espérons que tu ne le découvres jamais.

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