Les dieux du campus Tome 3 - Dante
35 - Dante
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Dante
Jamais je ne m’étais autant confié à quelqu’un. Jamais je n’avais ouvert cette partie de mon cœur comme je viens de le faire avec Blake. Avec elle, je me sens différent, plus en paix, même si ça n’empêche pas mes démons de continuer à m’assaillir. Elle ne sait sûrement pas à quel point j’étais sérieux quand je me suis demandé à voix haute ce que je ferais sans elle. Elle est celle qui me maintient dans la réalité en ce moment, celle qui m’évite de déconner autant que je l’ai fait à 16 ans. Parce que même si je prends beaucoup plus d’antidouleurs que je ne le devrais, ce n’est rien à côté de ce que j’ai pu consommer il y a quelques années. Quand je cherchais à ne plus rien ressentir du tout, pour faire disparaître ce sentiment d’abandon, cette sensation d’échec et de solitude envahissante.
Les beaux yeux verts de Blake sont toujours ancrés aux miens. Je pourrais passer le restant de la journée comme ça, sa paume contre la mienne, nos doigts entrelacés. Ma guerrière viking ne me regarde pas comme si j’étais un cas désespéré, et elle ne sait même pas à quel point ça m’aide à respirer plus facilement.
— Il faudrait peut-être qu’on songe à redescendre, murmure-t-elle après un long moment.
— Tu crois ? Je commençais à aimer la déco de ta chambre.
Elle me pousse l’épaule en pouffant.
— Tu peux rester là, mais il se pourrait que mes parents montent une équipe de recherche si je ne réapparais pas bientôt.
Elle se met debout, et je regrette déjà de ne plus l’avoir juste pour moi. Alors je me relève aussi, prêt à accomplir ma mission du jour. Soit contenir des parents trop étouffants. Et un peu trop coincés, d’après le peu que j’en aie vu.
— Hors de question que je te laisse toute seule. Tu serais capable de manger tous les canapés.
Blake éclate de rire en me voyant mimer des guillemets en prononçant le mot « canapé ». J’ai toujours trouvé ça tellement prétentieux d’appeler des mini-pizzas et des mini-burgers comme ça. Mes parents ont des tas d’amis ressemblant aux convives de cette garden-party, ça ne m’a donc pas choqué de retrouver certains d’entre eux à la petite sauterie des O’Connor.
— Contente de voir que je ne suis pas la seule à lever les yeux au ciel quand un serveur me présente le « délice d’Italie crémeux ». Ils ont dû en passer, du temps, pour trouver un nom aussi pompeux pour des macaronis au fromage.
Je souris en la rejoignant vers la porte.
— Pour leur défense, il était vraiment à tomber, ce délice d’Italie.
— Alors dépêche-toi, on arrivera peut-être à en piquer en cuisine avant de partir.
Elle s’arrête, la main sur la poignée, avant de se retourner vers moi.
— Merci d’être venu, Dante. C’est beaucoup plus supportable d’être ici avec toi. Merci d’avoir accepté de faire semblant.
— Tu sais que je ne fais pas vraiment semblant, O’Connor ?
— Je sais.
Alors que je suis sur le point de franchir le pas de la porte à sa suite, j’aperçois mon reflet dans le miroir qui orne le dessus de la commode de sa chambre. Mes yeux sont encore rouges, mes traits tirés. Je porte les stigmates de notre conversation difficile et je n’ai pas envie de descendre comme ça. Blake m’a fait venir pour que je la soutienne, je ne sais pas ce que les gens penseraient de moi s’il me voyait dans cet état.
— Je vais passer par la salle de bains avant de retourner dans l’arène, si ça ne te dérange pas.
Elle me dévisage, surprise.
— Pas de souci. Il y en a une dans ma chambre, si tu veux. La porte du fond. L’autre, c’est celle de mon dressing, tu ne peux pas vraiment te tromper.
— Je te promets de ne pas faire pipi sur tes vêtements, ricané-je en me penchant pour poser mes lèvres chastes sur le haut de sa joue.
Elle rougit, et cette vision me met du baume au cœur. J’en avais bien besoin après m’être mis à nu comme je l’ai fait tout à l’heure.
Elle referme le battant derrière elle, et je me retrouve seul dans sa chambre. Une chambre qui ne correspond pas vraiment à la Blake que je connais. Celle qui fait du saut à l’élastique et roule à toute allure sur sa moto dans les rues de Saint-Louis.
Je me dirige vers la porte du fond, comme elle me l’a indiqué. J’ouvre le robinet d’eau froide et m’asperge le visage pour essayer de faire disparaître la rougeur de mes yeux. Quand j’ai enfin retrouvé figure humaine, je plonge la main dans la poche de mon pantalon où j’ai fourré deux comprimés de Percocet avant de partir. Je n’en ai pas pris depuis que je me suis levé ce matin, mais je commence à sentir ma cheville tirer. Blake a l’air de penser que l’état de mes ligaments s’est amélioré, et je n’ai pas envie de découvrir l’expression dans son regard au moment où elle me verra boiter de nouveau. Quand elle comprendra que j’ai triché jusqu’à maintenant.
Les deux comprimés sur le plat de ma paume, j’hésite pendant quelques secondes. Je me sens bien, aujourd’hui, et je me rends compte que, ces derniers temps, j’ai consommé du Percocet pour autre chose que la douleur que je ressens à ma cheville. C’était à prévoir, vu mes antécédents. Je savais que ça arriverait quand je suis allé chez le docteur Douglas, même si j’étais encore dans le déni de la puissance de mes addictions. J’avale un des deux cachets et remets le deuxième dans ma poche.
Je quitte la salle de bains puis la chambre avant de regagner l’escalier qui me permettra de rejoindre le jardin. Quand j’atteins la baie vitrée, une douce mélodie me parvient. Ça ne ressemble en rien à la musique d’ambiance que jouait le groupe payé par les parents de Blake. Je n’entends que le piano, et aucun des autres instruments présents tout à l’heure. Instinctivement, sans la voir, je sais que c’est Blake qui joue derrière le piano à queue positionné sur une estrade. Il y a quelque chose dans la musique qu’elle interprète qui me provoque les mêmes frissons que quand elle me touche. Le mélange d’intrépidité et de calme qui la caractérise se perçoit dans la mélodie qui naît sous ses doigts.
Je marche dans le jardin jusqu’à ce que je l’aperçoive puis navigue entre les invités figés par la beauté de l’instant. Le spectacle est hypnotisant. Blake est nimbée d’une lumière qui semble émaner d’elle, même si j’ai parfaitement conscience qu’elle provient du projecteur derrière. Elle est pleinement concentrée sur ce qu’elle fait. Autour d’elle, la foule n’existe plus.
Alors que je suis face à elle, elle relève la tête, et son regard happe le mien. Je me retrouve prisonnier de ces deux émeraudes qui me scrutent comme si elles essayaient de percer à jour mes secrets. Je me sens vulnérable et, en même temps, j’ai la sensation que la lumière qui émane de Blake parvient à me réchauffer. Elle continue à jouer sans me quitter des yeux un instant. Nous sommes dans une bulle qui n’appartient qu’à nous, dans un endroit où personne ne peut pénétrer. La force des sentiments que je suis en train de développer pour ma guerrière viking me percute. Ils sont tellement intenses que je me demande comment je ne m’en étais pas rendu compte avant. Ça me terrifie autant que ça m’émerveille.
La musique s’éteint tout doucement, Blake a fini son morceau. Elle se lève sous l’ovation de la foule qu’elle salue presque timidement. Elle contourne le piano pour me rejoindre quand elle se fait intercepter par ses parents, qui l’ont regardé jouer en compagnie d’un homme à qui je ne saurais donner d’âge. Le sourire qu’il adresse à Blake et son attitude ne reflètent pas une grande maturité, mais il est presque déjà complètement dégarni. Les gestes des O’Connor me font tiquer. Ils poussent l’homme en direction de Blake, qui recule de quelques pas. Je ne devrais sans doute pas intervenir mais je n’hésite pas une seconde quand je vois la grimace sur le visage de Blake. Je m’approche d’elle, faisant face à ses parents par la même occasion.
Mon bras s’enroule autour de sa taille dans un geste possessif, et je dépose un baiser sur le dessus de sa tête pour en rajouter une couche.
— Vous permettez, Dante, m’assène sèchement Madame O’Connor. Nous avions une conversation privée avec notre fille.
— Si Blake veut que je m’éclipse, je le ferai. En attendant, je reste, me contenté-je de répondre.
— Reste, s’il te plaît.
Je vois la colère bouillir dans le regard du père de Blake. Il me toise avec dédain, comme si je n’étais rien.
— Cet homme s’avère être le futur fiancé de Blake. Si elle veut bien entendre raison un jour.
Ses paroles sont sèches, chaque mot tombe comme un couperet. Je lorgne Blake qui me fait comprendre d’un signe de la tête qu’elle ne consentira jamais à ça. Je me demande un instant si nous n’avons pas remonté le temps. Jusqu’au Moyen Âge. Je resserre ma prise sur la femme à mes côtés que je protégerai coûte que coûte, même contre sa propre famille.
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