Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 1 sur 50

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Les Mondes impossibles

PRÉFACE de l’édition de 1951 (extrait) ................................... 5

PRÉFACE

 

de l’édition de 1951

(extrait)

 

(…) Quant aux Mondes impossibles, ce sont des contes fantastiques. J’ai pour eux beaucoup de tendresse paternelle et le Peseur d’âmes, bien qu’un récit fort court, est parmi mes ou-vrages un de ceux que je préfère. Cent fois j’ai reçu des lettres, et même des câbles, qui demandaient si cette histoire s’appuie sur des faits scientifiques. La réponse est négative. Tout ici est ima-gination pure, encore que l’on voie parfois la vie copier les rêves, et que l’on puisse concevoir, dans vingt ans ou dans mille, un biologiste répétant avec succès dans le monde réel les expé-riences du Docteur James. Déjà, depuis que j’écrivis la Machine à lire les pensées, les savants ont avancé dans la voie qui pour moi n’était qu’une rêverie.

Les mondes impossibles sont fort différents des mondes imaginaires. Lorsque Goethe écrit Werther, il sait que certaines actions de ses héros sont inventées par lui, mais il sait aussi qu’elles eussent été possibles. Tout ce qu’il imagine pourrait ar-river à des hommes et à des femmes de chair. Au contraire, en écrivant le Peseur d’âmes, je savais fort bien que, dans l’état présent de nos connaissances, cette aventure était à la lettre im-possible. Pourquoi l’écrivais-je ? Parce que le fantastique ré-pond à de secrets désirs qui ne sauraient, malgré tous nos ef-forts, être satisfaits dans le monde possible. Les enchanteurs et les fées peuplent les contes parce qu’ils y sont appelés par un be-soin de l’enfant ; la machine à explorer le temps comble un désir de l’adulte. J’aimais à penser, l’espace d’un récit, que l’union

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éternelle de deux âmes pourrait, dans certaines conditions, de-venir concevable.

La technique du fantastique est exigeante. Il y faut un cer-tain degré de crédibilité, au moins partielle et temporaire. Swift, et plus récemment David Garnett ont montré, par des œuvres, que cette crédibilité s’obtient par le mélange intime d’un thème fantastique et d’une réalité quotidienne. De quoi La Femme changée en renard est un parfait exemple, comme les Voyages de Gulliver. La précision du détail est ici d’autant plus néces-saire que le monde décrit apparaît plus invraisemblable. Les expériences de mon Docteur James sont pure fiction, mais j’avais consulté, avant de les décrire, un grand physicien, Jean Perrin. « En supposant », lui avais-je dit, « ce qui, je le sais, est absurde, que vous eussiez voulu étudier tels phénomènes, quels appareils auriez-vous construits ? »

Une autre règle du genre est la gravité simple du ton. Plus le sujet est extravagant, plus le récit doit demeurer naturel. Le sérieux est indispensable, et l’impassibilité. Anatole France, dans l’Île des Pingouins, détonne parfois ; un clin d’œil au lec-teur dénonce son incrédulité. Swift ne semble jamais douter de la véracité de Gulliver. Ce type de livre permet une satire du monde réel qui ne blesse point parce qu’elle est indirecte. C’était ce que j’avais essayé de faire dans le Voyage au Pays des Arti-coles, écrit après un séjour à Pontigny, où des Articoles authen-tiques, qui se nommaient Gide, Charles Du Bos, Groothuysen m’avaient servi de modèles pour cette affectueuse transposition.

Les deux derniers des mondes impossibles, le Pays des Trente-Six Mille Volontés et Patapoufs et Filifers, furent composés pour mes enfants au temps où ils étaient encore à l’âge des contes (1928 et 1930). Écrire pour l’enfance n’est pas facile. Le vocabulaire doit être adapté aux lecteurs. Il est sou-

 

– 6 – haitable que le héros soit un enfant et que celui-ci domine le monde des grandes personnes, comme Stevenson le savait si bien. La perfection technique demeure plus nécessaire que ja-mais, car les enfants sont des juges sévères. Chose étrange, de-puis que les miens ont grandi, je ne me suis plus jamais senti capable d’écrire un conte de ce genre. Cela ferait partie de l’art d’être grand-père. (…)

 

ANDRÉ MAUROIS.

 

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