Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 4 sur 50

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Les Mondes impossibles

III ................................................................................................

À ce moment, dans l’amphithéâtre, un timbre sourd sonna : Tac-tac… Tac-tac-tac-tac…

— Deux-quatre, dit Gregory, c’est pour vous, Docteur.

— Excusez-moi, me dit James, je vais vous quitter un instant… Oui, chacun de nous a une sonnerie particulière… La mienne est deux-quatre… Il y a des timbres comme celui-ci dans toutes les salles et même dans nos chambres… Il me suffit maintenant de téléphoner à la loge centrale pour savoir où l’on a besoin de moi… Vous pouvez m’attendre ici ?

— J’aimerais mieux vous voir ailleurs, Docteur. Voulez-vous dîner avec moi ce soir ? J’habite dans la Cité un char-mant petit hôtel…

— Ce soir, murmura-t-il rêveusement… Ce soir… Oui, à la rigueur, je peux me faire remplacer… Moi aussi j’aimerais à parler avec vous. Seulement vous avez entendu : je dois être revenu à dix heures… Si vous voulez dîner très tôt, vers sept heures, je pourrai venir.

— Je vous attendrai… Johnson’s Hôtel…

Au sommet de l’amphithéâtre, le timbre, très sourd, ré-pétait : Deux-quatre.

 

III

 

LE propriétaire du Johnson’s Hôtel se vantait de n’avoir installé ni chauffage central, ni lumière électrique, mais un grand feu de bois brûlait dans la cheminée du hall, des chandeliers d’argent brillaient sur la table de la salle à man-

 

– 21 – ger, les domestiques étaient silencieux, respectueux, et le voyageur savait qu’il était pour eux non un numéro, mais un homme. Je demandai au maître d’hôtel de me donner pour ce dîner la petite salle à manger particulière dont j’aimais les panneaux de chêne clair et quand j’y entrai, vers sept heures, j’éprouvai une impression d’intimité surprenante. Sur l’acajou de la table, un vase de jonquilles était éclairé par la douce lumière des bougies. Quand James arriva, un instant plus tard, je vis avec plaisir qu’il était sensible, lui aussi, au charme de ce décor si simple.

— Il n’y a qu’un Français, dit-il en se chauffant les mains, debout devant le feu, pour découvrir en plein Londres des coins de la vieille Angleterre. Quelle bonne idée vous avez eue ! J’avais un tel besoin de repos… En principe, je ne m’occupe pas des consultations, mais celle du lundi est si chargée que, si je le puis, j’aide mes camarades.

— Pourquoi y a-t-il plus de malades le lundi ?

— Oh ? c’est facile à comprendre… Le lundi est le jour, dans nos quartiers pauvres, où le receveur des loyers se pré-sente pour toucher l’argent de la semaine. Les femmes s’arrangent pour ne pas être à la maison, et, afin d’avoir un prétexte, elles nous amènent leurs enfants. Vous devriez ve-nir voir cela un jour ; c’est incroyable. Certaines d’entre elles laissent leurs gosses sur le banc et vont boire au cabaret d’en face. La consultation finie, il faut les y chercher et les ramener, tout ensommeillées par la bière, pour leur faire choisir un poupon parmi ceux qu’on nous a laissés… Ajoutez à cela les accidents du dimanche, les rixes et, naturellement, mes propres malades… Cela fait une rude journée.

 

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— À table, Docteur… Nous allons tâcher de vous faire oublier l’hôpital. Vous souvenez-vous du bourgogne que nous buvions à Amiens ? Je vous ai commandé le même.

Les souvenirs militaires nous occupèrent pendant le po-tage. Puis James tomba dans un mutisme invincible. Je me souvins qu’il sortait souvent de telles absences par un de ces discours éclatants et paradoxaux qui me l’avaient fait aimer. Je restai donc silencieux moi-même et j’attendis.

— Dites-moi, commença-t-il soudain… Il y a une ques-tion que je ne vous ai jamais posée… même en des moments où elle aurait été assez naturelle… Croyez-vous à l’immortalité de l’âme ?

Un peu surpris, mais assez satisfait, car je retrouvais dans cet exorde abrupt le James de mes souvenirs, je réflé-chis un instant :

— Quelle question ! lui dis-je… Vous connaissez, ou plu-tôt, vous connaissiez jadis, ma « position » métaphysique… Je crois apercevoir dans la nature les traces d’un ordre, d’un plan, et si vous voulez le reflet du divin… Mais le plan lui-même me paraît inintelligible pour un esprit humain… Je n’ai donc, pour vous répondre, le secours d’aucune doctrine traditionnelle… Ce que je puis vous dire honnêtement, c’est que je n’ai jamais rencontré aucun signe visible de la survi-vance des âmes… Mais affirmer que l’âme meurt avec le corps me semble également téméraire.

— Que vous êtes prudent ! dit-il avec impatience. Il est impossible que l’une des deux hypothèses ne vous paraisse pas plus vraisemblable que l’autre… Vivez-vous comme si vous croyiez, ou comme si vous ne croyiez pas à une autre vie ?

 

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— Je vis certainement comme si je ne croyais pas à un Jugement Dernier, mais cela ne prouve pas que je sois cer-tain de la non-immortalité de l’âme. Cela prouve que je ne crois pas à la sévérité d’un Dieu qui serait en même temps notre Créateur… Mais, si vous me laissez le temps de penser un peu, il me semble que je trouverai des arguments en fa-veur de l’hypothèse où l’âme périrait avec le corps… La pensée sans corps ? Cela paraît inconcevable… Vous ne trouvez pas ?… Notre pensée est un tissu d’images, de sen-sations… Les sensations cessent avec les organes des sens et la renaissance des images est liée à l’existence d’un sys-tème nerveux… Vous savez mieux que moi que certaines destructions physiques dans les cellules du cerveau entraî-nent un changement et même une suppression de la person-nalité… C’est vous-même qui m’avez appris que la présence de spirochètes, l’injection de certains produits glandulaires peuvent transformer les pensées d’un homme. Tout cela montre un lien bien fort entre le support physique de notre pensée et cette pensée elle-même… Et puis enfin il y a la syncope… Vous rappelez-vous, Docteur, le jour où mon cheval, dans les Flandres, est tombé sur moi et où vous m’avez retrouvé évanoui dans la prairie… J’étais resté là deux heures ; je ne me souvenais de rien… Il ne semblait pas que mon âme eût vécu tandis que mon corps était anéanti.

— Voilà, dit le docteur de sa voix grinçante et sarcas-tique, un raisonnement qui me paraît assez faible. Que, dans la syncope, vous cessiez pour un instant d’être conscient de votre personnalité, on peut vous l’accorder (et pourtant, il y aurait fort à dire, car beaucoup de patients, au réveil d’une syncope ou d’un sommeil opératoire, se souviennent d’images extraordinaires et quelquefois décrivent une im-pression d’âme libérée), mais que cette personnalité ait été anéantie, votre réveil même prouve le contraire… En vous

– 24 – relevant, après votre chute de cheval, vous n’étiez pas un autre homme, mais le même… Si cette expérience prouve quelque chose, ce serait donc plutôt que votre personnalité avait pu survivre, alors que votre corps avait paru l’abandonner… Mais on peut imaginer mieux. Aujourd’hui, quand un cœur cesse de battre et des poumons de respirer, nous, médecins, disons que le malade est mort… Bien… Supposons que l’on trouve le moyen (et il n’est pas du tout invraisemblable qu’on le trouve) de faire circuler dans la tête du mort un flot de sang nouveau. Est-ce que l’homme ne va pas revivre ?

— Je ne sais pas… C’est possible.

— S’il renaît, sera-ce avec la même personnalité ou avec une autre ?

— Avec la même, naturellement.

— Nous sommes d’accord… Mais d’où viendra-t-elle, cette personnalité ?… Soutiendrez-vous qu’elle se soit for-mée tout d’un coup, avec son immense paysage de souve-nirs, avec ses passions, ses sentiments, dans ce corps qui vient de renaître ?… Ou est-ce l’ancienne âme du mort ?… Et, si c’est elle, n’avouez-vous pas ainsi qu’elle n’était pas morte avec le corps ?

— Pourquoi, Docteur ?… Si nos souvenirs sont liés à une structure définie du cerveau, cette structure n’ayant pas changé, les souvenirs renaissent identiques… Pour employer une image grossière, mais qui vous donnera quelque idée de ma pensée, c’est comme si vous disiez : « Le Ministère est vide la nuit, n’est-ce pas ? Et pourtant, quand les employés vont revenir le matin, ils vont s’occuper des mêmes affaires.

 

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Le Ministère a donc une âme personnelle qui, invisible, y demeure pendant la nuit… »

— Sophisme ingénieux, dit le docteur en se versant du vin… Mais sans aucune solidité… Car vous supposez que le cerveau contient la trace des images et des souvenirs comme le Ministère contient les dossiers, or vous me per-mettrez, à moi, médecin, de penser que nous ne possédons aucune preuve d’une telle organisation du cerveau. Les loca-lisations cérébrales sont de plus en plus abandonnées par les spécialistes et, si même elles étaient vraies, elles ne prouve-raient pas ce que vous dites. Non, plus on étudie la structure du cerveau, et plus on a l’impression que c’est, comme dit votre Bergson, un système de communication, un central té-léphonique entre le corps et autre chose. Naturellement, si vous détruisez le central, vous cessez de communiquer, mais cela ne prouve pas que l’interlocuteur n’ait jamais existé, ni qu’il ait disparu avec les appareils…

— En effet, Docteur, mais dans le cas du central télé-phonique, je crois à l’interlocuteur parce que je peux, par une expérience facile, le retrouver en me transportant jusqu’à lui, à pied, à cheval, en avion. Votre interlocuteur-âme, qui l’a jamais retrouvé ? Pouvez-vous me donner un seul exemple de pensée sans le support d’un corps ?

— Mais certainement… Par exemple, la pensée même qui crée votre corps… Ne voyez-vous pas que si, avant le corps, avant la première cellule, avant la première goutte-lette perceptible de protoplasma, il n’y avait pas eu une « force vitale », une « pensée créatrice », jamais la matière ne se fût organisée en corps vivant… Après tout, il est assez surprenant que vous ayez, vous, formé un corps, celui qui est devant moi, avec du carbone, de l’oxygène, du phos-

 

– 26 – phore, et quelques autres matières insensibles… Et il est plus surprenant encore que vous ayez ainsi bâti un homme, plutôt qu’un ours ou une crevette… Où était le support ma-tériel de la pensée dont vous êtes né ? Quel cerveau vous a transmis les pensées héréditaires, les images ancestrales qui font que vous êtes vous ?

— Parlez-vous sérieusement, Docteur ? Est-ce que vous ne croyez pas simplement que ce support matériel était dans la cellule fécondée d’où mon corps est sorti ?… Je ne suis pas très fort en biologie, mais…

— Ah ! que vous m’amusez, dit-il. Où avez-vous vu, mon pauvre enfant, qu’il soit scientifiquement prouvé que dans une cellule, furent, il y a trente-cinq ans, préfigurés votre corps et votre esprit ?… Vous me disiez tout à l’heure : « Je crois à l’interlocuteur parce qu’une expérience facile me permet de le retrouver… » Mais ici, quelle expérience avez-vous faite ? Qu’est-ce qui vous permet d’imaginer qu’il suffi-rait de grossir une cellule jusqu’à des dimensions géantes, que nos microscopes ne nous permettent pas d’atteindre, pour y découvrir le nez de votre arrière-grand-père ou le pu-ritanisme du mien ? Et si vraiment vous le croyez, pensez-vous qu’une telle croyance soit scientifique ? Ce serait une grande erreur… Cette idée, si vous l’avez, c’est une religion, ni plus ni moins prouvée qu’une autre, assez étonnante seu-lement chez un homme qui tout à l’heure se disait affranchi de toute doctrine. Je sais bien que le e XIX siècle s’est efforcé de réduire le spirituel au matériel, mais il a échoué… L’observation ne prouve pas du tout que la vie mentale, sen-timentale, soit contenue dans la vie matérielle, mais au con-traire, qu’elle ajoute à celle-ci tout un domaine inexploré…

 

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Le maître d’hôtel, gras et rose, apporta le café. Il sembla choqué. Sans doute, les hôtes de Johnson’s Hôtel n’avaient-ils pas l’habitude de discuter avec chaleur sur l’immortalité de l’âme ! Je me tus. Je trouvais les arguments de James as-sez embarrassants. Je lui offris une cigarette. Il fuma quelque temps en silence.

— Tout de même, dis-je enfin… Tout de même… Rai-sonnez par l’absurde, Docteur… Supposez que chacun de nous ait une âme immortelle, où diable seraient les milliards de milliards d’individus qui ont existé ?… Où diable iront les milliards de milliards qui existeront encore ?… Où sont les âmes des bêtes ? Si vous étiez théologien, vous répondriez qu’elles n’en ont pas. Mais vous êtes naturaliste… Où sont les âmes de tous les marsouins, de tous les kangourous, de tous les crabes qui ont jamais existé ? Ne trouvez-vous pas une telle idée inconcevable ?

— Si j’étais théologien, comme vous dites, je vous ré-pondrais probablement que ces nombres qui vous effraient ne sont rien au regard de la toute-puissance et de l’infinité de Dieu… Mais vous parlez maintenant d’une survivance éternelle de toutes les personnalités… Je ne vous en de-mande pas tant. Ne pouvez-vous imaginer qu’à chaque corps vivant soit liée une certaine quantité d’une force dont la na-ture nous est inconnue, mais que nous appellerons, pour la commodité du vocabulaire, le fluide vital ? Qu’est-ce qui empêche de penser qu’après la mort ce « fluide » retourne à une sorte de fonds commun ?… Pourquoi n’y aurait-il pas un principe de la conservation de la vie qui serait analogue à celui de la conservation de l’énergie ?… Accordez-moi cela, et je me déclare satisfait.

 

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