Les Mondes impossibles
XI Succession Présidentielle ..................................... 162
XI
SUCCESSION PRÉSIDENTIELLE
AFIN d’être tout à fait clair, dit-il, je vais vous décrire la situation comme si elle était pour vous entièrement nou-velle. Je serai amené ainsi à vous rappeler des faits que vous connaissez déjà et je m’en excuse, mais au moins les don-nées du problème seront-elles placées toutes en même temps sous vos yeux. Vous savez que notre Président, le Docteur Spencer, a l’intention de prendre sa retraite à la fin de l’année universitaire. C’est là une décision irrévocable et qu’expliquent des raisons d’âge, de santé, trop légitimes pour qu’on puisse les discuter. Le Président et Mrs. Spencer voudraient jouir encore de quelques années tranquilles pas-sées en Europe parmi les œuvres d’art qu’ils aiment l’un et l’autre. Rien n’est plus naturel et notre Faculté doit s’incliner.
» Cette décision ayant été annoncée urbi et orbi, depuis trois mois, par le président, la question de la succession se trouve posée et elle est, pour cette université, fort grave. Vous ne vivez pas en Amérique depuis très longtemps, Du-moulin ; vous en avez pourtant assez vu pour comprendre les dangers qui menacent, en ce pays, l’enseignement supé-rieur. En gros, on peut dire que deux tendances s’affrontent ; la première, la plus saine, est celle des hommes vraiment cultivés qui ont formé, à l’image des universités euro-péennes, des centres de culture comme Harvard, Yale, Prin-ceton, Williams College, John Hopkins, Cornell, Dartmouth, Columbia, et vingt autres ; la seconde est celle des charla-tans qui, à la faveur de riches protecteurs, font passer pour
– 162 – enseignement supérieur une indigne parodie de toute cul-ture.
» Jusqu’à quel degré de ridicule ce mal peut aller, vous n’en avez, je crois, mon cher Dumoulin, aucune idée. Mais lisez là-dessus, si vous en avez le temps, l’excellent livre de Flexner. Certains établissements en arrivent à offrir au choix libre des étudiants qui se préparent à des examens compa-rables à votre baccalauréat et à votre licence, des cours aus-si absurdes que : « Les principes de la publicité », « L’art de fabriquer des glaces à la crème (cours élémentaire et supé-rieur) », « La poterie élémentaire », « Les premiers secours aux blessés… » Vous en trouverez la liste complète dans Flexner… Elle est à la fois comique et terrifiante… Notez bien que je ne verrais aucun inconvénient à ce que de tels sujets, qui tous ont leur intérêt, fussent enseignés dans des écoles techniques et qui se donneraient pour telles, mais que l’on puisse créer une confusion de diplômes et donner à une jeunesse trop confiante l’illusion qu’elle acquiert une culture générale alors qu’il n’en est rien, voilà ce qui me paraît dan-gereux.
» Ici, à Westmouth, vous avez pu constater qu’à part de très rares exceptions, l’enseignement est de haute qualité. Pour moi, j’estime en toute sincérité que mes étudiants de sciences valent autant et mieux que la plupart des étudiants anglais, et vous m’avez dit vous-même combien vous avaient plaisamment surpris l’ardeur de vos élèves améri-cains et leur connaissance du français. Ce résultat est dû aux vingt-cinq années d’efforts et à la fermeté douce, mais invin-cible, du Président Spencer. Souvent, au cours de son règne, de riches alumni ont essayé de lui imposer des dons aux-quels étaient attachées des conditions inacceptables. Tou-jours il a refusé, et s’il a dû, devant la volonté formelle des
– 163 – trustees, accueillir enfin l’École commerciale du vieux Scripps, il en a fait une institution séparée, et d’ailleurs ex-cellente, dont les diplômes ne sont pas ceux de l’université.
» Vous a-t-on raconté l’histoire bouffonne de Kettle-fish ?… Non ?… Alors puisque nous avons aujourd’hui le temps de bavarder, je vais vous en dire un mot, car ce cas est symbolique. Kettlefish, aventurier ingénieux et beso-gneux, captura un jour près des chutes du Niagara un oiseau d’espèce inconnue et découvrit (dit-il) que cet oiseau parlait, non pas comme les perroquets qui se bornent à répéter des sons humains, mais en un langage original et propre à son espèce. Au moment où il fut pris, l’oiseau de Kettlefish pro-férait, à en croire son maître, dix-sept sons différents. Kettle-fish en dressa un dictionnaire et annonça à des reporters en-chantés qu’il était prêt à enseigner le langage des oiseaux.
» Jusque là, l’aventure n’était qu’aristophanesque, mais il advint qu’un milliardaire, Caïus Mitchell, qui se trouve être l’un des bienfaiteurs de Westmouth, lut cet article et convo-qua Kettlefish. On ne comprend pas clairement pourquoi ce distillateur octogénaire fut séduit par l’extravagant natura-liste ; c’est un fait que, le lendemain, Mitchell écrivit au doc-teur Spencer et offrit cent mille dollars pour la création d’une chaire d’ornitho-phonétique dont Kettlefish serait le premier titulaire. Ce que je vous raconte a l’air d’une opé-rette de Gilbert et Sullivan ; je vous jure que c’est une his-toire vraie… Le Président opposa, comme bien vous pensez, un veto absolu, mais croiriez-vous qu’il eut à lutter contre l’indignation des trustees qui jugeaient maladroit de mécon-tenter un homme aussi puissant ?… Le vieux Spencer tint bon et nous sauva de ce ridicule… Mais Mitchell trouva ai-sément une institution moins scrupuleuse, de sorte que le « professeur » Kettlefish règne aujourd’hui, je ne sais où, sur
– 164 – un laboratoire d’ornitho-phonétique. L’autre jour, j’ai lu, en première page d’un journal fort sérieux, ce titre d’article : « Oiseau de Kettlefish invente un dix-neuvième son. »
— C’est incroyable ! interrompis-je.
— C’est pourtant un fait, dit Hickey, et je ne vous donne cet exemple que pour vous montrer pourquoi, dans ces uni-versités qui ne sont soumises à aucun contrôle d’État, le choix du président est une question de vie ou de mort… Or, il se trouve que nous avons le bonheur de posséder ici le type même du grand éducateur américain, et vous savez comme moi que c’est le Doyen Turner. Mathématicien de grande valeur, philosophe que loua jadis votre Henri Poinca-ré, administrateur ferme et pourtant adoré des étudiants comme des professeurs, Turner est vraiment le seul homme qui soit capable de succéder à Spencer sans faire courir à Westmouth de graves dangers.
— Là-dessus, dis-je, je crois que l’accord est fait… De-puis que je suis à Westmouth, j’ai toujours entendu cette candidature annoncée et approuvée par tous.
— Par tous, dit Hickey, sauf par un seul… Car, de même que nous possédons ici le candidat idéal, nous y avons aussi, hélas, le candidat indésirable. Et c’est là que notre entretien devient secret… Connaissez-vous, Dumoulin, le professeur Windbag ?
— Très vaguement… Je l’ai vu le jour où nous lui ren-dîmes sa visite… Il m’a paru brillant, onctueux et mé-diocre…
— Toutes vos épithètes sont justes… Windbag est, en fait, un médiocre qui enseigne ici la pédagogie. Il fait des cours sur l’art de « mesurer » les aptitudes d’un étudiant ou
– 165 – la valeur professionnelle d’un maître ! Il y revêt d’une forme savante une ombre de pensée. C’est lui qui a inventé, pour déterminer l’équation personnelle d’un élève, la formule :
T étant le nombre d’heures de cours hebdomadaires, N le nombre d’élèves du groupe, S j’ai oublié quoi, A l’âge des pa-rents de l’élève, P1 le temps d’éducation du père et P2 le temps d’éducation de la mère.
— Hickey, c’est une plaisanterie !…
— Plût au ciel, mon cher, que ce fût une plaisanterie, mais il n’en est rien… Ces folies sont sérieusement ensei-gnées à de futurs professeurs qui préparent ensuite, sous la surveillance du professeur Windbag, quelque incroyable thèse sur « Le rôle de la femme de charge dans les cours su-périeurs de jeunes filles… » Et non seulement ces choses sont enseignées, mais elles inspirent la plus grande admira-tion à quelques-uns de nos seigneurs et bienfaiteurs. Wind-bag est un homme qu’ils tiennent en haute estime et auquel le président Spencer lui-même n’a jamais osé toucher. Car non seulement c’est un pseudo-savant, mais un pseudo-saint… Onctueux, disiez-vous… Oui, onctueux et hypocrite. Il me rappelle ce personnage de Dickens qui ressemble à un poteau indicateur en ceci qu’il montre la direction à suivre et ne la suit jamais lui-même… Vous n’avez pas entendu notre Windbag prêcher dimanche dernier à la chapelle ?… C’était admirable… Il avait pris un texte de saint Paul : « Ils sont devenus fous et s’attribuent le nom de sages… » et il a tonné contre la science moderne, contre moi en particulier, avec un talent indiscutable, car ce mauvais esprit est un grand orateur… Flatteur, disiez-vous enfin… Il a en effet trouvé
– 166 – pour flatter les Scripps, les Higgins, les Mitchell, une mé-thode fort adroite… Il a entrepris un ouvrage sur les traits à développer chez les élèves pour en faire de grands hommes d’affaires et il a consulté là-dessus ces pontifes, leur deman-dant respectueusement à quelle vertu ils doivent d’être de-venus les plus illustres des distillateurs, des métallurgistes, des banquiers… Chacun d’eux est fier d’être pris pour mo-dèle et Windbag se fait ainsi, parmi nos maîtres, de puissants amis… Il n’avoue pas ses ambitions, il ne pose pas sa candi-dature, mais nous sommes ici deux ou trois qui le voyons venir et nous sommes décidés à l’écarter…
— Je crois que vous n’aurez pas grand’peine… Entre un Windbag et un Turner, qui hésiterait ?
— Ahl je ne suis pas de votre avis… Qui hésiterait ? Mais ceux même de qui dépend le choix… Car les qualités de Turner, si solides, ne sont pas apparentes… Windbag mêle la politique à l’enseignement. Je ne sais s’il ne rêve pas quelquefois à l’aventure d’un Woodrow Wilson et ne voit pas, dans la présidence de Westmouth, un pas vers la prési-dence des États-Unis… Il se vante volontiers d’être un homme d’action… Il parle avec mépris de la mollesse du Président Spencer et de cette Faculté émasculée… Cela, c’est nous, mon cher… Ces violences mettent dans son jeu certains de nos administrateurs qui, de bonne foi, craignent l’indulgence de Turner… Et puis, il y a Mrs. Turner, qui n’est pas, il faut l’avouer, une bonne carte dans le jeu de notre candidat… Vous savez ce qu’elle est, Dumoulin, bonne per-sonne, mais assez ridicule…
— Il y a là, dis-je, une part de légende.
Je connaissais bien Mrs. Turner qui parfois m’invitait à prendre le thé avec elle pour parler des poètes français. Elle
– 167 – se piquait d’être une « artiste » et avait un goût sincère pour la poésie, la musique, la peinture. Le malheur était qu’elle demeurait, en un temps où les jeunes hommes, en Amérique, n’admiraient plus que Hemingway, Picasso ou Strawinsky, attachée aux modes littéraires et vestimentaires qui avaient été, vers 1900, celles de son adolescence. C’était un spec-tacle que Westmouth jugeait comique de voir entrer dans un salon cette femme géante (ses dimensions étaient celles de la Melpomène du Louvre), vêtue d’une robe telle qu’en por-taient les héroïnes des tableaux préraphaélites et récitant avec un accent indescriptible des vers de François Coppée, de Sully Prudhomme ou de Longfellow. Parfois, elle réunis-sait des professeurs et leurs femmes pour leur lire ses propres compositions, et c’est faire un grand éloge de la bienveillance qui régnait à Westmouth que de constater que personne ne riait, qu’elle était écoutée avec patience, et qu’après vingt-cinq ans de séjour dans cette université, elle ne pouvait se douter de l’effet qu’elle y produisait.
On m’avait raconté là-dessus, au moment de mon arri-vée, un trait que je trouve assez touchant. Un étudiant de Westmouth, esprit brillant et rebelle, étant devenu, après ses années d’université, un romancier à la mode, eut l’idée de faire de Mrs. Turner le personnage central d’un de ses livres et esquissa d’elle un portrait trop ressemblant. Le premier des membres de l’université qui reçut ce roman ne put ima-giner sans pitié ce que serait la douleur de Mrs. Turner si elle lisait ce texte cruel. Il alerta aussitôt ses collègues et une véritable conspiration se forma pour supprimer le livre en tout lieu où les Turner auraient pu le rencontrer. Tous les exemplaires du libraire local furent achetés. Celui de la bi-bliothèque fut, par miracle, toujours en lecture ainsi que les revues qui contenaient des comptes rendus du livre. Pour éviter toute surprise, on fit serment de n’en jamais parler. Et
– 168 – tel fut le succès de ces manœuvres qu’au moment de notre arrivée, c’est-à-dire dix ans plus tard, Mrs. Turner continuait à porter ses robes préraphaélites et à réciter du Sully Prud-homme sans se douter qu’elle était en train de copier sa propre caricature.