Les Mondes impossibles
IV ............................................................................................... 2
— Mais comment s’appelle l’île ?
— L’île s’appelait autrefois Maïana ; elle est maintenant l’île des Articoles.
Sur quoi, comme un matelot revenait avec un paquet, il nous remit celui-ci, salua et se retira discrètement.
Anne se dépouilla de sa couverture et revêtit la robe ; elle était faite d’une étoffe bleue légère et serrée à la taille par une cordelière ; il y avait aussi dans le paquet un gros collier d’ambre jaune. « Voyez ! » me dit-elle. « Quelle atten-tion… Il est délicieux, ce peuple inconnu. »
Nous cherchions à nous souvenir de ce nom, Maïana, des Articoles, mais il ne semblait pas qu’aucun de nous deux en eût jamais entendu parler.
IV
SUR le petit bungalow de bois vernissé était une plaque gravée : TEMPORARY IMMIGRATION. Je m’attendais à trou-ver un bureau de douaniers, sentant la pipe, tapissé de circu-laires ; la chambre où l’on nous introduisit était un charmant studio où des Morris-chairs, garnies de cretonnes gaies, en-touraient une table d’un bois luisant et pâle. Le thé était ser-vi, un thé de manoir anglais, gâteau rose, gâteau vert, plum-cake géant, minces tranches de pain bis beurré. Aux murs, des rayons étaient chargés de livres. Trois des fauteuils étaient occupés par nos juges, qui se levèrent à notre entrée. Celui de gauche était un petit homme du type moujik, à la barbe mal peignée, mais aux yeux doux et profonds ; celui du milieu, très grand au contraire et chauve, avait un visage
– 242 – rasé, presque japonais, intelligent et un peu dur ; celui de droite, beaucoup plus jeune que les deux autres, semblait un être aérien, prêt à s’envoler ; ses cheveux bouclés et vapo-reux étaient blonds de lin, ses yeux gris bleu. C’était évi-demment l’homme du centre qui présidait ; à notre surprise, il parla français, d’une voix agréable, un peu chantante, avec de curieuses préciosités de langage.
— Je vous présente, nous dit-il, mes confrères : Routchko (c’était le petit broussailleux) et Snake (le bel ado-lescent). Je suis moi-même Germain Martin et ma française naissance me vaut l’honneur de présider à votre examen. Cependant il est bon que je vous apprenne tout de suite que la langue littéraire de cette île est l’anglais… Ayez la gentil-lesse de me donner vos noms.
— Je suis, dis-je, Pierre Chambrelan, et ma compagne de voyage Mme de Sauves ; je ne sais si vous avez reçu des journaux français racontant notre projet de traversée du Pa-cifique ? Notre bateau a été, depuis trois jours, complète-ment désemparé par la tempête. Nous voudrions simple-ment obtenir ici la permission de réparer, puis de continuer notre voyage. Pour les frais de la réparation, j’ai à bord un peu d’argent ; si cela ne suffit pas, Mme de Sauves a un compte à la Westminster Bank et je suppose que par câble…
— Cher Monsieur, dit Germain Martin avec ennui, lais-sez, je vous prie, ces histoires d’argent. C’est un sujet bien usé… Nos Béos répareront votre bateau et seront trop heu-reux de le faire. La seule question qui se pose pour nous, Commission d’immigration Temporaire, est de savoir si vous pouvez être autorisés à faire un séjour au pays des Articoles et, d’autre part, s’il n’y a pas matière pour nous à vous y re-tenir quelques mois…
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— Quelques mois ! dis-je avec terreur. Mais…
— Je vous en prie, interrompit Martin avec une sorte de coquetterie autoritaire, attendez… Vous verrez que tout s’arrangera… Madame, asseyez-vous… Une tasse de thé ?
Anne, qui mourait de faim, accepta avec joie. Snake la servit et, quand nous fûmes tous confortablement assis, Mar-tin reprit :
— Voyons… Vous traversez le Pacifique, seuls tous deux, dans le petit bateau que j’ai pu entrevoir tout à l’heure… Pouvez-vous nous indiquer l’objet de cette surpre-nante expédition ?…
— Nos seuls motifs ont été l’amour de la mer et l’horreur de la vie sociale… Mme de Sauves et moi éprou-vions le même désir d’échapper pour quelque temps à la ci-vilisation. Nous étions tous deux bons marins ; nous nous sommes associés pour cette croisière.
Martin se tourna successivement vers ses deux aco-lytes ; ses yeux brillaient.
— Très – intéressant ! dit-il avec un interminable accent sur très.
Routchko fixa longuement sur les miens ses beaux yeux :
— Cher Monsieur Chambrelan, me dit-il avec sympa-thie, Madame était-elle votre maîtresse avant le départ ou l’est-elle devenue depuis le départ ?
Anne posa avec colère sa tasse sur la table.
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— Quelle question ! dit-elle… Je ne suis pas sa maî-tresse. Nous sommes des camarades de sport ; rien de plus… Et en quoi cela vous regarde-t-il ?
Martin rit ; il avait un rire étonnant, à la fois enfantin et diabolique.
— Cher ami, dit-il à Routchko, un peu de patience… Mais le ton était charmant, n’est-ce pas, Snake ?
— Oui, dit Snake, rêveur… si authentique.
— Il faut, chers étrangers, reprit Martin, excuser notre ami Routchko ; il croit partagé par tous les hommes son goût de la confession publique… Mais, et je m’en excuse, sa ques-tion fut de celles que nos devoirs de Commissaires à l’Immigration nous obligent à vous poser… Parlez sans crainte, vous êtes ici dans un pays qui s’est délivré de toute moralité conventionnelle… Si vous êtes amants, nous en prendrons note, mais nous serons bien loin de vous en blâ-mer… Au contraire, ajouta-t-il, avec une nouvelle intonation étrange.
— Je parle sans aucune crainte, dis-je alors… Mais ce que Mme de Sauves vous a dit est la vérité… Nous ne sommes que des camarades de bord.
— Quoi ? dit Routchko. Vous avez vécu, corps à corps, sur ce bateau, seuls, loin de tout contrôle social, et le désir n’a pas été plus fort que votre orgueil ?… C’est un cas admi-rable, ajouta-t-il à mi-voix en se tournant vers Martin.
— Très – intéressant ! dit Martin… Je crois, mes chers confrères, qu’un interrogatoire plus long ne ferait que gâter les possibilités psychologiques du sujet… Je propose l’envoi d’office au Psycharium.
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— Approuvé, dit Routchko en nous lançant un regard tendre.
— Et vous, Snake ? demanda Martin.
Mais Snake, depuis un moment, griffonnait des notes dans un carnet en regardant Anne de temps à autre. Il soupi-ra.
— Oui, dit-il, Psycharium… naturellement.
— Donc, conclut Martin, chers hôtes, car dorénavant vous êtes nos hôtes, tandis que l’on s’occupera, lentement, de réparer votre navire, vous serez logés au Psycharium Central de Maïana. Allez-y en toute confiance ; vous y serez traités avec bonté ; vous y trouverez un confort sobre, mais suffisant. Nous vous y reverrons. Ah ! j’oubliais, mes chers confrères… Une chambre ? Deux chambres ?
— Comment ? dit Anne… Deux chambres, naturelle-ment !… Mais qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Qu’est-ce que c’est que leur Psycharium ? Ils ne vont pas nous mettre dans un asile de fous ? Est-ce qu’on ne peut rien faire ? Enfin, Pierre, parlez !
— Messieurs, commençai-je…
Mais je me sentais envahi par cette terrible timidité dont la solitude à deux m’avait guéri depuis deux mois.
Routchko de la main me fit signe de me taire, me sourit avec une mansuétude que je sentis infiniment méprisante, puis, par-dessus nos têtes, et comme si Anne et moi nous n’existions pas :
— Deux chambres, dit-il à Martin avec douceur et fer-meté… Mais vous avez vu la violence de la réaction ?… Ces
– 246 – pauvres gens croient au réel avec un fanatisme !… Appelez un Béos, voulez-vous, cher ami.
Martin appuya sur une sonnette et un homme en uni-forme parut.
— Vous allez, lui dit Martin, conduire ces deux étran-gers au Psycharium ; je ferai donner des instructions directes à Mrs. Alexander.
L’homme salua, puis se pencha vers Martin et murmura quelques mots à son oreille.
— Ah ! oui, c’est vrai, dit Martin. J’oubliais l’expert… Faites-le entrer.
Anne me prit la main.
— Mais, Pierre, je vous en prie, faites quelque chose… Ces gens nous croient fous… Ils viennent de parler d’expert. Nous allons, tout d’un coup, nous trouver enfermés… Pierre, vous savez que je suis calme, que je puis être courageuse, mais en ce moment j’ai peur…
Snake la regarda et fit un signe à Martin : « Prodi-gieux ! » dit Martin… « La peur… je n’avais pas vu ça depuis trente ans. » Et il conclut, comme s’il avait été au théâtre : « Beau-coup de talent. »
Une porte s’ouvrit et un homme à grande barbe, vêtu d’une blouse maculée de taches de couleur, entra.
— Bonjour, Augustus, dit Martin… J’envoie ces deux amis au Psycharium et j’ai besoin de votre visa.
L’homme nous regarda, Anne et moi, en fermant un œil.
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