Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 43 sur 50

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Les Mondes impossibles

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Je dois confesser ici un mouvement de lâcheté. Il m’apparaissait clairement, à moi, que jamais Snake n’avait été moins fou, mais à quoi eût servi de le dire ? Les intelli-gences articoles ne fonctionnent pas comme les nôtres. Au sens où un Articole comme Martin emploie le mot « folie », Snake était fou.

Si j’ouvre mon journal de Maïana à cette date, la der-nière de celles où il a reçu mes confidences, je n’y trouve pas un mot sur le cas de Snake, mais simplement ceci : « Cette Anne vous aime, elle le lui a dit. »

 

IX

 

NOTRE bateau, entièrement repeint, avait été muni de grandes voiles ocre qui formaient, avec le bleu éclatant de la mer, un plaisant contraste. À la porte du Psycharium, Mrs. Alexander avait embrassé Anne : « Je vous demande par-don », nous avait-elle dit, « de vous avoir, bien malgré moi, retenus prisonniers si longtemps. »

— Vous ! Mrs. Alexander, dit Anne, mais vous avez ren-du notre séjour délicieux…

— Pas trop délicieux, j’espère, avait répondu Mrs. Alexander, avec un de ses sourires mystérieux et tristes… Je voudrais, si vous pensez jamais plus tard à Maïana, que ce soit avec un peu de terreur ; il faut que Maïana vous fasse aimer ce qui n’est pas Maïana.

 

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— Vous savez, dit Anne, que je vous l’ai promis.

Elles faisaient sans doute allusion à des conversations qu’elles avaient eues sur ce sujet et auxquelles je n’avais pas été mêlé. Je m’éloignai de quelques pas ; elles s’embrassèrent encore et Anne me rejoignit en courant.

Germain Martin était venu jusqu’au port pour nous dire adieu. Nous étions sincèrement tristes de le quitter. S’il avait un peu joué de nos sentiments, son intelligence et son charme faisaient qu’on ne pouvait s’empêcher de lui par-donner. Hélas ! notre courte visite avait suffi pour nouer et dénouer des amitiés. Des trois juges qui nous avaient reçus sur cette même plage, un seul assistait à notre départ. Anne avait les yeux rouges, moi peut-être aussi. Martin, trop bon Articole pour de telles pensées (psychose du premier de-gré !), nous voyant émus, tira son carnet, prit une note.

Quelques marins Béos placèrent à notre bord des caisses de provisions ; les Maïaniens nous avaient traités avec beaucoup de générosité et nous emportions plus de vivres et d’eau qu’il n’en fallait pour notre court voyage jusqu’à Tahiti. Martin affectait de parler de petits détails ; il tenait à ce que cette scène de départ fût composée comme un chapitre de ses livres. Au moment où nous prîmes congé : « Adieu », nous dit-il… « Mais écrivez-moi comment finit l’histoire. »

Nous nous éloignâmes lentement, puis nos voiles se gonflèrent ; nous doublâmes le cap au bout duquel, parmi les roches rouges, était la tombe du pauvre Routchko. De l’autre côté, au milieu des palmiers, cette maison blanche aux bal-cons fleuris était l’asile où Snake sans doute évoquait le trop réel visage d’Anne.

 

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Le soleil se couchait dans un ciel bouton d’or. La mer était faiblement ondulée, comme un lac qu’égratigne une pierre. De petits nuages mauves pâlirent, s’effacèrent. Au-dessus de nous tremblèrent les premières étoiles. Assis sur le pont, Anne et moi, nous parlâmes longtemps des Articoles. Maintenant, avec le léger recul que mettait entre eux et nous cette mer tranquille, ils nous laissaient une impression assez douce de grandeur et d’étrangeté.

— Oui, dis-je, ils sont affranchis de la matière et c’est en somme vers quoi tend l’effort de l’humanité ; les autres peuples cherchent à vaincre les choses par la magie, la reli-gion, la science ; les Articoles ont pris un chemin de tra-verse… Ils nous ont devancés.

— C’est vrai, dit Anne… Seulement je me demande… Sont-ils affranchis ou souhaitent-ils croire qu’ils le sont ? Et sont-ils heureux ?

— Cela dépend… Je crois que Routchko était heureux.

— Oui, Routchko était heureux parce qu’il croyait… Et pourtant, ce journal… Il me semble qu’un homme vraiment heureux n’éprouverait pas le besoin de vivre ainsi deux fois… Disons, si vous le voulez, Pierre, que Routchko était un homme malheureux qui savait échapper à son malheur.

— N’est-ce pas là le bonheur ?

— Non, dit-elle en secouant la tête avec une sorte de confiance allègre, non, je crois qu’il y a un bonheur positif.

Elle rêva un instant, puis reprit :

— Et Snake… Direz-vous que Snake était heureux ?

 

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— Jusqu’au moment où il vous a rencontrée, très heu-reux… Vous souvenez-vous de cet air de jeune dieu qu’il avait le jour de notre arrivée ?… Mais vous l’avez fait re-tomber sur la terre. Il lui faudra se remettre du choc… Puis il s’envolera de nouveau… Snake sera sauvé… Martin, c’est moins sûr…

— J’aime beaucoup Martin, dit Anne.

— Oui, moi aussi, mais je ne sais pas pourquoi.

Elle respira longuement l’air tiède et passa sa langue sur ses lèvres.

— Ah ! Ce goût de sel, dit-elle…

Puis elle revint aux Articoles :

— Et l’avenir ?… Que deviendront-ils ? Que sera Maïana dans vingt ans ?

— Qui sait ? Peut-être, tous les Béos étant devenus Arti-coles, sera-t-il impossible de trouver là personne pour culti-ver, pour cuire, pour agir… Et peut-être l’île tout entière mourra-t-elle de faim sans s’en apercevoir.

— Ou peut-être au contraire, dit Anne, les Béos se révol-teront-ils et, se jugeant dupes d’une trop longue illusion, dé-truiront-ils entièrement la civilisation articole ?

— Tout est possible, Anne chérie… tout est toujours possible.

Anne prit mon bras et le plaça elle-même autour de ses épaules.

La lune, se levant, réveilla les nuages argentés. Sur la coque de l’Allen des vagues minuscules clapotaient avec un

– 276 – bruit doux. Le parfum d’Anne, si familier, si fin, se mêlait aux parfums de la nuit marine. Je pensais au poème du pauvre Snake : « Votre bouche entr’ouverte était le ciel en vue… » et, me penchant lentement sur cette bouche, j’aurais été parfaitement heureux si je n’avais éprouvé l’étrange sen-sation que, tapi dans le silence nocturne, un Articole im-mense nous épiait.

 

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