Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 7 sur 50

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Les Mondes impossibles

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Il me regarda longtemps comme un architecte qui me-sure du regard la force d’une poutre ou d’un mur.

— Naturellement, dit-il, vous me confirmez votre pro-messe que vous ne parlerez à personne de ce que vous avez vu ici… Je perdrais à la fois ma place et les moyens de con-tinuer mes expériences…

Je lui serrai la main et partis. J’eus beaucoup de mal, dans le brouillard, à retrouver mon chemin et ne rentrai à l’hôtel qu’à trois heures du matin. Je ne pus dormir.

 

VI

 

J’ARRIVE au moment de cette histoire où les circons-tances m’amenèrent à y jouer un rôle plus important et je veux avouer tout de suite que je fus coupable, après la pro-messe solennelle que je venais de faire à James, en parlant, même de façon indirecte, de ses recherches à un savant français. J’avais pourtant, me semble-t-il, des excuses. D’abord ce ne fut pas ma volonté, mais le hasard qui me fit, pendant cette période, rencontrer pour la première fois Mo-nestier. Ensuite on verra que les questions que je lui posai furent telles que pas un instant il ne put penser que des re-cherches aussi étranges étaient réellement poursuivies par un médecin. Enfin il me faut dire que mes démarches, si im-prudentes qu’elles aient été, permirent à James de faire un pas décisif vers la solution du problème.

J’arrivai à Paris un samedi et dînai, le même soir, chez des amis. En me mettant à table, je vis que j’avais pour voi-sin Monestier. Je l’admirais depuis longtemps, car il est non

 

– 43 – seulement, après Jean Perrin et Langevin, l’un de nos plus grands physiciens, mais aussi un parfait écrivain. Je fus charmé de l’homme. Il avait les yeux bleus et vifs d’un en-fant, des cheveux blancs moussus, la voix rapide et jeune. Je me souviens qu’il me parla d’abord des travaux d’Esnault-Pelterie et de la possibilité d’un voyage dans la Lune.

— Moi, je n’irai pas, dit-il ; mon fils ira peut-être, mon petit-fils certainement… D’ailleurs on trouvera des volon-taires par centaines…

— Comment respireront-ils ? demandai-je.

— Ils emporteront de l’oxygène, dit Monestier. Plus tard, quand il y aura là-bas une colonie d’êtres humains, un marché d’oxygène s’ouvrira où chaque matin les ménagères iront faire leur provision d’air respirable. Cette vie paraîtra très simple à ceux qui la vivront… Qu’aurait pensé Chris-tophe Colomb si on lui avait décrit le paquebot Île-de-France ?… Relisez Jules Verne et Wells. Presque tous les rêves de la génération précédente sont devenus des réalités d’aujourd’hui.

Ce fut à ce moment (et sans doute parce qu’il avait jeté dans la conversation, avec sympathie, les noms de Jules Verne et de Wells), qu’un désir subit et invincible me vint de l’interroger sur la valeur scientifique des recherches du doc-teur James.

— Figurez-vous, lui dis-je, que je voudrais, moi aussi, écrire un conte fantastique sur lequel, puisque j’en ai l’occasion, je serais heureux d’avoir l’avis d’un savant… Na-turellement vous allez trouver le thème tout à fait absurde… Je sais qu’il l’est… Mais je voudrais savoir, en supposant qu’un savant eût la folie de faire certaines expériences,

 

– 44 – quelle serait la marche suivie par lui et les directions où il s’engagerait.

Sur quoi je lui racontai, comme une histoire fictive, mes conversations avec James et les expériences dont j’avais été le témoin. Il m’écouta avec amusement et bienveillance.

— Ce n’est pas tellement absurde, dit-il… Pourquoi n’y aurait-il pas des « psychons » comme il y a des électrons ?… Nous savons si peu de chose… Alors, qu’est-ce que vous voudriez que je vous dise exactement ?… Quelles expé-riences pourrait faire votre médecin ?… À sa place j’essaierais d’abord de rechercher si certaines radiations ne rendent pas visible l’énergie qu’il croit avoir recueillie, sous sa cloche de verre. Vous avez déjà vu des matières fluores-centes, invisibles en plein jour, devenir visibles dans l’obscurité, sur le passage des rayons ultra-violets ?

— Non, jamais.

— Je vais vous montrer cela, c’est un très beau spec-tacle… Pouvez-vous venir demain jusqu’au laboratoire ?

— Je serai ravi.

Le lendemain, je le trouvai dans un bâtiment neuf, au milieu de machines brillantes et complexes. Au moment où j’entrai, il était debout devant un tube de verre dans lequel, en m’approchant, je vis des anneaux de lumière ouatée d’un rose mauve, pâle et surnaturel.

— Ah ! Bonjour, me dit-il… Tenez, voici un curieux phénomène… Regardez… Je fais glisser un aimant le long de ce tube…

Il tenait à la main un morceau de métal en fer à cheval. Il le déplaça lentement vers la droite. Alors je vis les an-

– 45 – neaux s’écarter les uns des autres, suivre l’aimant et devenir plus transparents et plus pâles. Monestier ramena l’aimant vers la gauche. Les anneaux entrèrent les uns dans les autres, jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus qu’une petite bague de matière violette.

— C’est ravissant, lui dis-je… Mais quelle est l’explication ?

— Ah ! voilà ! dit-il… Je la cherche… Je ne sais pas en-core… Mais vous êtes venu pour voir les phénomènes de fluorescence… Je ne veux pas vous faire perdre votre temps.

Il y avait, dans un coin de la salle, une machine allon-gée, toute noire et qui ressemblait à un appareil photogra-phique de grandes dimensions, recouvert du drap qu’emploient les photographes au moment de la mise au point.

— Ceci, dit Monestier, est l’appareil qui produit les rayons ultra-violets… La lumière visible est arrêtée à la sor-tie par une plaque noire qui ne laisse passer que les radia-tions invisibles… Tenez, voulez-vous éteindre l’électricité… Le commutateur est plus à gauche… Bien. Maintenant je mets l’appareil en marche dans l’obscurité… Vous ne voyez rien… Si vous placez votre main sur le passage du faisceau, vous la verrez devenir en partie lumineuse et, si vous la lais-sez trop longtemps, vous vous brûlerez… Bien… Je place maintenant devant l’appareil un ballon plein d’eau… Natu-rellement il est invisible… Mais je verse dans cette eau une substance fluorescente… Regardez.

Deux gouttes d’un bleu d’acier parurent soudain dans l’obscurité, comme des planètes suspendues dans la nuit. Elles s’élargirent en volutes qui tournèrent lentement, gran-

 

– 46 – dirent, faiblirent, nébuleuses de plus en plus ténues. Une fu-mée liquide emplit tout le ballon d’un nuage irréel et lumi-neux.

— Que c’est beau ! dis-je… On croirait assister à la créa-tion de la matière… Mais pourquoi tout cela n’est-il pas vi-sible à la lumière ordinaire ?

— Cher monsieur, dit-il en souriant, les « parce que » de la science sont presque toujours des constatations de fait… Vous vous souvenez de Molière : « … Quia est in eo virtus dormitiva… » Parce qu’il y a des substances fluorescentes qui sont visibles aux rayons ultra-violets.

» Mais, pour en revenir à votre histoire à laquelle j’ai beaucoup rêvé cette nuit, rien n’empêche de supposer que votre « fluide vital » soit fluorescent… Le médecin de votre récit pourrait certainement emprunter dans un hôpital un appareil semblable à celui-ci… Qu’il place une de ses cloches sur le passage des rayons… Qui sait ? Peut-être ver-ra-t-il soudain les « psychons » devenir lumineux.

— Oui… C’est une très bonne idée… Et croyez-vous que le verre de ses cloches ne laisserait pas échapper l’énergie qu’elles contiennent… Ne faudrait-il pas des cloches en métal ? Ou en cristal de roche ?

— Ah ! Je n’en sais rien… Tout dépend de la nature de votre fluide, qui m’est inconnue… Mais je ne vois pas de rai-son a priori pour que le verre soit insuffisant… S’il l’est, vous pouvez supposer que votre héros essaie d’un verre colloïdal. Vous aurez alors dans votre histoire de belles cloches rouges… Mais je vais vous montrer autre chose.

 

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