Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 49 sur 50

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Les Mondes impossibles

VI Mélanie ........................................................................... 312

— Il y a fête cet après-midi au Palais. Je compte sur vous. Comme ils saluaient, elle ajouta :

— Si vous voulez.

Michelle répondit :

— Bonnes volontés.

 

VI

 

MÉLANIE

 

QUAND les enfants se retrouvèrent dehors, ils se regar-dèrent, un peu gênés. Qu’allaient-ils faire maintenant ? Ils ne savaient même pas l’heure.

— Si nous nous faisions servir un goûter par nos ba-guettes magiques, dit Olivier.

— Oui, dit Michelle, mais j’ai une idée… On va faire une table tout à fait basse et on pourra s’asseoir dans l’herbe.

— Ah ! non, dit Gérald, ce sera beaucoup plus amusant de faire une vraie table et de fabriquer aussi des chaises et des fauteuils.

Michelle et son frère commencèrent à se disputer. Gé-rald étendit sa baguette en disant : « Que vienne ici une grande table ! » et, au moment où la table commençait à ap-paraître, Michelle étendit aussi sa baguette et dit : « Non, une petite table. » Alors on ne vit plus rien du tout.

Les deux enfants se regardèrent.

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— Tiens, les baguettes magiques ne marchent pas, di-rent-ils. Une petite fille qui les regardait travailler se mit à chanter en riant :

 

Plus par plus ici fait plus,

Et moins par moins fait moins.

Mais plus par moins fait aussi moins,

Et moins par plus ne fait pas plus.

 

Cette petite fille avait des cheveux rouges et elle avait l’air méchant.

— Qu’est-ce qu’elle a récité ? dit Gérald.

— Je ne sais pas, dit Michelle, c’est de l’arithmétique… Écoute, Gérald, laisse-moi faire la table ; je te laisserai faire les couverts.

Alors ils travaillèrent en bonne harmonie. Michelle de-manda une belle table en chêne parce qu’elle ne voulait pas mettre de nappe, mais seulement des petits napperons en toile de couleur qu’elle obtint aussitôt brodés à son chiffre, ce qui souleva de grandes protestations des autres. Puis Gé-rald fit les assiettes et les verres et, comme les napperons étaient d’un violet très pâle, il fit les assiettes d’un jaune orange. Olivier fut chargé du goûter et demanda de l’orangeade, du café glacé, du chocolat chaud. Éliane fut chargée des gâteaux, des confitures et Odette, à laquelle on accorda les sandwiches, fit des sandwiches de poulet, de jambon, de tomates et surtout un délicieux mélange d’anchois et de fromage.

Les enfants sautaient autour de la table en battant des mains de contentement. Puis Gérald fit des chaises et ils

 

– 313 – s’assirent. Au moment où Michelle étendait la main pour verser du chocolat à ses amies, la petite fille rouge, qui n’avait pas cessé de les regarder, étendit sa baguette ma-gique et dit : « Que tout disparaisse ! » À ce moment, les cinq enfants tombèrent assis par terre très brusquement et quand ils furent revenus de leur surprise, les chaises et la table n’étaient plus là. Tous se tournèrent avec fureur vers la petite fille aux cheveux rouges :

— Qui êtes-vous ? dirent-ils.

— Je suis la fée Mélanie.

— Pourquoi est-ce que vous avez enlevé notre goûter ?

— Parce que je le veux, dit-elle.

— Mais nous ne vous avons rien fait, dit Michelle.

— Je ne dis pas que vous m’ayez fait quelque chose, dit Mélanie.

— Mais alors pourquoi nous combattez-vous ?

— Parce que je le veux, dit Mélanie.

— Mais moi je ne veux pas, dit Michelle.

— Vous avez, dit Mélanie, le droit de ne pas vouloir et moi j’ai le droit de vouloir.

 

Fées, la seule règle est chez nous

De respecter toute folie

Car les seuls sages sont les fous

Et la politesse impolie.

 

— Cette fable m’ennuie, dit Michelle.

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Allongeant sa baguette, elle dit :

— Que la table revienne !

— Que la table ne revienne pas ! dit Mélanie en éten-dant la sienne.

Aucune table ne parut.

— Ça c’est rudement injuste, dit Michelle en se tournant vers ses amis ; il devrait y avoir au moins une demi-table.

Mais Mélanie se mit à danser en chantant :

 

Plus par plus ici fait plus,

Et moins par moins fait moins.

Mais plus par moins fait aussi moins,

Et moins par plus ne fait pas plus.

 

La situation devenait grave. Les cinq enfants tinrent un petit conseil de guerre.

— Que faire ? dit Gérald.

— Il faut la battre, dit Odette.

— Oui, mais si elle nous bat aussi ? dit Gérald.

— D’ailleurs, on ne peut pas se battre en mangeant, dit Michelle.

— Évidemment, dit Éliane, elle se vengera.

— Il faut la chasser, dit Odette.

— Ou bien l’inviter, dit Gérald.

Les autres le regardèrent avec étonnement.

 

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— Tu as quelquefois de bonnes idées, dit Michelle. Ce n’est pas bête… Si on l’invitait… Il n’y a pas d’autre moyen de la calmer.

— Mais elle n’est pas notre amie, dit Éliane.

— Elle sera notre amie quand nous l’aurons invitée, dit Gérald.

Michelle alla vers Mélanie qui les regardait de loin en roulant des yeux furieux.

— Voulez-vous goûter avec nous ? dit Michelle.

— Non, dit Mélanie.

— Pourquoi ? dit Michelle.

— Parce que je ne veux pas, dit Mélanie.

— Alors allons-nous-en, dit Olivier, elle est trop mé-chante. Ils partirent, suivis à distance par Mélanie. Quand ils eurent parcouru ainsi deux ou trois cents mètres, sous les pommiers, ils se trouvèrent devant M. Knockbottom qui, de-bout au milieu de la pelouse, se préparait soigneusement à frapper sur la petite balle placée à ses pieds. Michelle et ses amis s’écartèrent. M. Knockbottom prit un grand élan, frap-pa sur la balle. On entendit un cri. La balle avait atteint au creux de l’estomac la fée Mélanie aux cheveux rouges.

— Elle est par terre ! cria Olivier triomphant.

— Elle est peut-être morte ? dit Michelle.

— Elle a arrêté ma balle, dit M. Knockbottom, ce terrain est très mauvais pour jouer.

 

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