Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 3 sur 50

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Les Mondes impossibles

II .................................................................................................

 

L’HÔPITAL Saint-Barnabé me parut un des moins lu-gubres que l’on pût imaginer. Les salles étaient carrelées de dalles noires et blanches, les lits rouges régulièrement bor-dés, les fenêtres fleuries. Les infirmières en robe de toile bleue, presque toutes jolies et douces, mettaient dans ce royaume de la maladie des oasis de fraîcheur saine. Dans chaque salle régnait une infirmière-chef, reconnaissable à sa ceinture d’un bleu plus foncé.

— Rien de nouveau, sister ? lui demandait James.

— Je voudrais que vous regardiez le 216, Docteur… La fièvre ne diminue pas.

Il s’approchait du lit, retournait la pancarte suspendue au-dessus du patient, faisait effort pour se rappeler l’histoire de la maladie, et indiquait un changement de traitement d’une voix lasse et triste. Dans les salles de femmes, je fus frappé par son indifférence. Pour moi le spectacle d’une femme malade (et plus encore si elle est jeune et gracieuse) m’a toujours inspiré une pitié ardente, peut-être mêlée de sensualité. Je comprenais qu’un médecin n’éprouvât pas comme moi, en pénétrant dans ces chambres, une impres-sion à la fois navrante et douce d’intimité surprise et de compassion tendre ; cependant j’étais surpris de voir mon compagnon insensible à certaines coquetteries de mou-rantes. Une jeune fille mortellement pâle sous ses longs che-veux dénoués essaya de sourire à notre passage, puis, re-tomba, haletante, sur son oreiller.

— Pauvre petite, dis-je à James.

 

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— Laquelle ?… dit-il. Ah ! le 318… Oh ! elle est perdue.

Dans les salles d’hommes plusieurs malades étaient le-vés et, en veste rouge, formaient des groupes autour des lits ou des tables chargées de fleurs. Il y avait alors une grève aux docks. Beaucoup de patients étaient des blessés, peu gravement atteints, qui discutaient entre eux de politique et de religion sur le ton grave des prêcheurs de Hyde Park. Je vis les yeux de James s’adoucir pour parler à un jeune homme de quinze ans, très beau.

— Ah ! c’est toi, Sonny, dit-il… Plus d’étourdissements ?… Tu sortiras demain… Rien de nou-veau, sister ?

— Je ne crois pas que le 413 passe la nuit prochaine, Docteur… Il n’ouvre plus les yeux.

James alla vers un lit d’angle où un vieil homme était couché. Ses joues maigres et les ailes du nez semblaient as-pirées vers l’intérieur du corps. Il respirait très vite. Sa barbe rousse et blanche n’avait pas été rasée depuis plusieurs jours. James prit le pouls du malade qui, insensible, n’eut pas une réaction.

— Vous avez raison, sister, dit James avec une soudaine animation… Il ne passera pas la nuit… Je vais prévenir Gre-gory… Ne vous occupez de rien… D’ailleurs je reviendrai le voir dans la journée… Faites-lui un peu d’huile camphrée… Ça le prolongera jusqu’au soir.

Je fus étonné du changement qui venait de se produire en mon ami ; il semblait maintenant aussi excité qu’il avait jusqu’alors été indifférent.

 

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— Il faut, me dit-il, que j’aille voir le Post-Mortem Clerk… Venez avec moi ; cela vous intéressera.

— Qu’est-ce, lui dis-je, que le Post-Mortem Clerk ?

— Ne savez-vous plus le latin ?… Le Post-Mortem Clerk, comme son nom l’indique, est l’assistant chargé, après dé-cès, de surveiller l’autopsie des cadavres… Le nôtre est un petit homme bizarre, qui se nomme Gregory.

Nous descendîmes trois escaliers. James poussa une lourde porte chargée de verrous ; nous entrâmes dans un amphithéâtre d’une vingtaine de places, dont les murs blancs étaient enduits d’un vernis lisse et au milieu duquel se trouvaient quatre tables de dissection. Une désagréable odeur de formaldéhyde imprégnait l’air. Je tressaillis quand, avec une brusquerie diabolique, un petit homme parut surgir au milieu de l’amphithéâtre. Dès la première minute il me déplut. Pourtant son aspect était fort ordinaire. Les pointes de ses moustaches pommadées, tordues en spirale, se rele-vaient vers des lunettes d’or. Quand James m’avait parlé de ce commis aux cadavres, j’avais imaginé, je ne sais pour-quoi, une sorte de bourreau romantique. Le mélange de cette vulgarité polie, commerciale, avec l’idée de la mort me choqua.

— Bonjour Gregory, dit le docteur. Voici un de mes amis français qui visite l’hôpital… Je suis venu pour vous prévenir que, cette nuit, nous aurons certainement le 413…

— Très bien, Docteur, dit le petit homme. Je viendrai ce soir… Tout sera prêt… Dix heures ?

— Oui, à peu près, dit James, un peu plus tôt si vous pouvez.

 

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— À propos, Docteur, demanda Gregory à mi-voix, vous n’oubliez pas que vous me devez les deux derniers ?

James jeta autour de lui le même regard inquiet qui m’avait étonné dans sa chambre, tira de son portefeuille deux billets et les tendit à Gregory. Celui-ci me regarda à travers ses lunettes.

— Peut-être, dit-il en pliant lentement ses billets, peut-être le gentleman français aimerait-il à voir notre installa-tion ?

Je murmurai une phrase inintelligible. L’odeur de cette salle commençait à me rendre malade. Je craignais de m’évanouir sottement.

— Nous sommes organisés, continua le petit homme d’un air satisfait, pour faire dans cette salle et dans la voisine jusqu’à huit cadavres par jour. Cela suffit, sauf en plein été, parce qu’alors les nourrissons m’encombrent… Et pourtant, monsieur, même dans la pleine saison, avec de la méthode, j’arrive à suivre… N’est-ce pas, Docteur ?… J’en ai fait jusqu’à quatre sur la même table… Les pieds ici, la tête là… C’est du travail, je vous assure… Non, non, ne sortez pas par ici, monsieur. Vous n’avez pas vu le plus beau…

Il se dirigea vers la porte de fer encastrée dans le mur vernissé et sur laquelle était collé un écriteau : « Le Profes-seur Simpson désire des cœurs intacts. Les plus grandes précautions doivent être prises. » Des verrous grincèrent. La porte tourna lentement. Une impression de froid mortel me saisit. Je devais être assez pâle, car James me prit le bras en me regardant avec attention. Nous descendîmes quelques marches et nous nous trouvâmes dans une grande cave aux murs de briques. Le centre de cette chambre réfrigérante

 

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était occupé par un appareil de fonte qui ressemblait à un four de boulanger, à une chaudière, ou plus exactement à un moule à gaufres géant, car de longues tiges en sortaient. Gregory me regarda, m’adressa un signe d’entente mysté-rieux comme s’il était sur le point de me faire le plus beau présent du monde, puis, avec une extraordinaire agilité, ou-vrit deux portes et tira des tiges. Je faillis pousser un cri, car il avait ramené à lui, au milieu de nous, un long plateau sur lequel était couchée une femme nue.

Ah ! que cette morte était belle ! Je n’oublierai jamais ce corps d’une blancheur surnaturelle, sur lequel les pointes des seins mettaient deux taches roses et pâles. Les yeux étaient fermés. Un sourire triste et hautain modelait une bouche ra-vissante. Comment une telle femme était-elle venue mourir dans un hôpital de banlieue ? On eût voulu l’avoir connue, consolée, secourue… Gregory et James, immobiles, m’observaient.

— Vous la reconnaissez, Docteur ? dit Gregory. C’est la petite Russe… On attend que la famille la réclame.

Il repoussa la tige d’un mouvement brusque, rejetant corps et plateau dans la noire machine de fonte, puis me dit fièrement :

— Nous pouvons ici, dans le froid, les conserver indéfi-niment… Voulez-vous voir un homme ?

— Non, lui dis-je… Merci. Je voudrais sortir.

James reprit mon bras, cette fois avec bonté.

— Je vais vous conduire jusqu’à ma chambre, me dit-il, et vous donner un verre de porto. Vous avez mauvaise mine… Alors, Gregory, c’est entendu pour ce soir ?

 

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