Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 5 sur 50

Pages du PDF

Les Mondes impossibles

IV .................................................................................................

— Satisfait ? Mais pourquoi, cher Docteur, attachez-vous tant d’importance à des hypothèses si fragiles ?

— Cela, mon cher, dit-il en se levant, je vous l’expliquerai dans une heure si vous voulez me faire l’amitié de revenir avec moi jusqu’à l’hôpital.

 

IV

 

PENDANT que nous dînions, un brouillard épais avait enveloppé la ville. Les phares allumés de voitures invisibles la semaient d’auréoles rouges et blanches. Le Strand sem-blait un paysage de cauchemar. James me dit de prendre son bras et me conduisit jusqu’à un autobus. Depuis notre départ de l’hôtel, il n’avait pas parlé. Lorsque nous fûmes as-sis, je demandai :

— Qu’allons-nous voir ?

— Peut-être rien… Vous jugerez vous-même… En tout cas, sachez que vous êtes le premier auquel je révèle mes recherches… D’ailleurs, vous comprendrez… Mais j’aime mieux ne pas parler ici, ajouta-t-il en jetant un regard hostile sur une dame en deuil assise près de moi.

La voiture traversa la Tamise au milieu d’un véritable banc d’ouate jaune. Sur la rive maudite, les feux des usines mirent dans la nuit cotonneuse des lumières immenses et pâles. Secoué par l’autobus, je somnolais.

— Descendons, dit brusquement le docteur James.

 

– 29 –

Nous étions devant Saint-Barnabé. L’hôpital luisait fai-blement dans le nuage qui l’enveloppait. James, avec la sû-reté de mouvements d’un homme qui est sur son terrain, me guida à travers les cours, sous les arches. Bientôt je recon-nus la porte métallique de la Chambre des Morts. Je pensais depuis longtemps que c’était là qu’il me ramenait. Malgré moi, je frissonnai. Mon compagnon semblait dans un violent état de surexcitation nerveuse. Par quelle macabre exhibi-tion allait-il terminer notre soirée ? La porte était fermée au verrou ; James frappa, un coup long suivi de deux plus courts.

— Me voici, Docteur, répondit de l’intérieur l’insupportable voix de Gregory.

Je m’en voulais beaucoup de mon malaise et ne pouvais le vaincre. À la vérité, en y pensant de sang-froid, j’ai peine aujourd’hui à m’en expliquer l’intensité. Ce Gregory m’avait déplu, mais je n’avais aucune raison de croire qu’il fût autre chose qu’un préparateur inoffensif. Je connaissais James depuis longtemps ; tout ce que je savais de lui ne pouvait que me donner confiance. Il était vrai qu’il avait beaucoup changé depuis la guerre et je n’étais pas très sûr qu’il fût tout à fait dans son bon sens. Mais que pouvais-je craindre ? Le spectacle de la mort ? J’étais devenu familier avec lui, de 1914 à 1918. Une complicité involontaire ? Mais complicité de quel crime ? Je fis de toutes mes forces cet appel à soi-même que l’on faisait, dix ans plus tôt, au moment d’un bombardement et passai la porte, décidé à être ferme.

— Bonsoir, Docteur, dit Gregory.

Puis, m’apercevant, il parut surpris et, me sembla-t-il, assez mécontent.

 

– 30 –

— Comment, Docteur ? dit-il… Vous avez ramené quelqu’un ?…

Et, le prenant à part, il murmura très bas des phrases que je n’entendis pas.

— Cela n’a pas d’importance, dit James à haute voix. Mon ami est un Français, tout à fait étranger à l’hôpital, et mon fidèle camarade pendant toute la guerre. Il tiendra sa langue.

— Je l’espère, dit Gregory, je l’espère… Car nous per-drions tous deux notre place, Docteur, si ce gentleman par-lait.

— Bien, bien, je vous dis qu’il ne parlera pas, répondit James avec impatience… Avez-vous reçu l’homme ?

Gregory s’écarta, démasquant ainsi la table de dissec-tion. Alors je vis qu’un corps y était couché, complètement nu, la tête rejetée en arrière. Je reconnus l’homme à la barbe rousse et blanche que j’avais vu le matin, agonisant. Je m’étais trompé en le prenant pour un vieillard. La maladie avait usé le visage, mais le corps était jeune, beau, musclé, et donnait, dans cette pitoyable faiblesse de la mort, une cruelle impression de vigueur gaspillée. Sur la cuisse gauche était un tatouage : deux serpents enlacés ; sur la poitrine, un autre : barque aux voiles gonflées par le vent.

— Nous sommes en retard, dit James… Ce brouillard… Depuis combien de temps est-il là ?

— Dernier soupir vers neuf heures quarante, Docteur… Il est en ce moment dix heures trente.

— Cela va, dit le docteur… Tout n’est pas perdu… Vi-vement, Gregory, la bascule… Vous, ajouta-t-il en se tour-

– 31 – nant vers moi, asseyez-vous sur un de ces bancs… Ne bou-gez plus ; ne parlez plus… Je vous expliquerai plus tard ce que vous aurez vu.

Gregory, qui avait disparu sous l’amphithéâtre, revint, chargé d’un appareil que, lorsqu’il le monta, je reconnus être une bascule surmontée d’un cadran à aiguille, presque sem-blable à celles que l’on voit dans les gares. Le plateau était assez grand pour que l’on y pût étendre un corps humain. Avec l’aide de James, le préparateur y coucha le cadavre de l’homme roux, et à l’extrémité de l’aiguille, fixa un petit mi-roir. Puis, plongeant à nouveau sous les bancs, il rapporta un cylindre monté sur une tige assez haute. J’entendis tourner un ressort. Sans doute remontait-il quelque mécanisme d’horlogerie.

— Allons, vivement, Gregory, vivement, dit le docteur avec impatience… Vous êtes prêt ?… J’éteins.

Il tourna un interrupteur. Toutes les lampes de l’amphithéâtre s’éteignirent. Alors je vis qu’un rayon lumi-neux réfléchi par le miroir placé à l’extrémité de l’aiguille, al-lait frapper le cylindre qui tournait lentement. Ainsi, à tout mouvement de l’aiguille, correspondait le mouvement d’un point lumineux sur le cylindre. C’était la méthode classique que j’avais vu jadis employer dans les classes de physique, pour augmenter la sensibilité d’un galvanomètre.

Je ne comprenais pas du tout l’expérience à laquelle j’assistais, mais la scène avait pris un aspect scientifique, et par là familier, qui me calmait. J’étais maintenant sensible à son étrange beauté. Cette obscurité où brillait un faible rayon, ce corps nu que l’on devinait confusément dans la nuit, le visage de James qui se penchait sur le cylindre et que le rayon modelait un instant, tout rappelait ces tableaux

– 32 – de Rembrandt, où un philosophe, un alchimiste, travaillent dans une ombre brune éclairée seulement par la jaune lu-mière d’une fenêtre étroite et surnaturelle. Pendant quelques minutes, le silence fut absolu, puis la voix de James sortit des ténèbres.

— Commencez-vous à comprendre ? disait-elle… Vous devinez, n’est-ce pas, que le spot lumineux sur le cylindre indique le poids du corps… Regardez maintenant les deux points de repère phosphorescents qui marquent le sommet et la base du cylindre… Vous voyez que le point d’impact du rayon descend lentement… Donc le poids diminue… Le poids d’un cadavre diminue toujours pendant les heures qui suivent la mort… Pourquoi diminue-t-il ? C’est facile à com-prendre… Une partie de l’eau contenue dans les tissus se perd par évaporation lente, et comme aucune nutrition ne la remplace… Remarquez que cette diminution est continue, ce que vous pouvez constater en observant que le point lu-mineux descend sans secousses, et en effet, on ne voit au-cune raison pour qu’une telle évaporation soit discontinue… Environ une heure s’est maintenant écoulée depuis la mort… Pendant une demi-heure encore, à quelques minutes près, le phénomène va continuer sans aucun changement. Ensuite vous devrez regarder très attentivement le cylindre.

Un calme extraordinaire suivit. J’entendais respirer Gregory et James. Le point lumineux descendait lentement et cet homme, qui sans doute pour une femme, pour des en-fants, avait été le centre du monde, était là, couché sur un plateau, objet d’une expérience inintelligible. Au sommet de l’amphithéâtre, le timbre sonna : Trois-deux…

 

– 33 –

— Une heure vingt-cinq, dit James, d’un ton où je sentis de nouveau l’extraordinaire tension nerveuse qui avait été la sienne au début de la soirée.

Je m’interdis de quitter des yeux le cylindre. J’entendis battre très distinctement un chronomètre que, sans doute, James tenait à la main.

— Une heure trente, dit-il.

Quelques secondes plus tard, je vis le spot lumineux tomber brusquement. Le saut avait été minuscule, mais fa-cile à observer.

— Avez-vous vu, Docteur ? m’écriai-je.

— J’ai d’autant mieux vu, dit la voix sarcastique, que je ne vous ai amené ici que pour constater ce phénomène.

À ce moment il ralluma toutes les lampes et, un peu ébloui, je revis les moustaches cirées de Gregory et l’homme roux, couché dans une de ces attitudes maladroites et molles que prennent les cadavres.

J’étais de nouveau calme. Je me sentais curieux, inté-ressé ; j’entrevoyais ce que cherchait mon ami ; je souhaitais passionnément savoir comment il interprétait lui-même son expérience.

— Maintenant, lui dis-je, vous allez m’expliquer…

— Attendez, dit-il… Il faut laisser Gregory rentrer chez lui… Vous allez venir jusqu’à ma chambre et je vous ferai voir d’autres choses… Merci, Gregory, à demain.

— Dois-je demain garder le cœur pour le Professeur Simpson ? dit le petit homme avec politesse, en prenant le

 

– 34 – mort dans ses bras pour le replacer sur la table de dissec-tion.