Les Mondes impossibles
IX Suzanne Contre-Attaque ...................................... 149
IX
SUZANNE CONTRE-ATTAQUE
BIEN que je me fusse endormi tard, je me réveillai le lendemain de cette « débauche » à mon heure habituelle et ne me sentis pas fatigué. Bien au contraire, j’éprouvai cette curieuse allégresse intellectuelle du mâle qui croit avoir fait une conquête, et tout de suite je sus que mon cours, ce ma-tin-là, serait plus brillant qu’à l’ordinaire. Je dus partir à dix heures, pour Higgins 65, sans avoir dit au revoir à Suzanne qui dormait encore ; je laissai sur la table du bureau une note pour lui rappeler que ce mercredi, comme chaque se-maine, je devais déjeuner au club avec mes collègues des langues romanes.
Ainsi que je l’avais espéré, je ne parlai pas trop mal ce jour-là. J’avais pris pour thème la politique de Balzac. Il fal-lait, pour y intéresser de jeunes Américains, brosser d’abord un large tableau de la France telle que l’avaient modelée les vieilles monarchies, la Révolution et l’Empire, puis, dans ce tableau, placer Balzac lui-même et montrer la nature parti-culière de son royalisme comme de son catholicisme. Je me servis des Chouans, d’Une Ténébreuse Affaire du Curé de vil-lage, du Médecin de campagne, des Employés. M’étant efforcé de transposer ces problèmes français en termes que pussent comprendre et en émotions que pussent ressentir mes étu-diants, j’eus cette joie, si vive pour un professeur, de ne voir
– 149 – pendant une heure que des visages ardents et attentifs. Je terminai dans le murmure heureux que produisent cinquante voix chuchotant : « Comme c’était bien ! » En de tels jours, je pense que mon métier est le plus beau de tous ; en d’autres jours, je le maudis, mais cela est rare.
Ce matin-là, mon seul regret fut de ne pas voir, à sa place habituelle, Muriel Wilton. Comment eût-il pu en être autrement ? Elle se trouvait encore, à quatre heures, chez les Clinton et ne montrait alors aucun désir de partir. Sans doute s’était-elle couchée à l’aube et dormait-elle à l’heure du cours, comme Suzanne. Je pris part à une réunion de pro-fesseurs dans le bureau de Macpherson, puis allai déjeuner avec mes collègues. On parla des affaires de l’université, de la retraite prochaine du président Spencer qui allait avoir soixante-dix ans, et du désir unanime qu’éprouvait la Facul-té de lui donner pour successeur le doyen Turner, grand ma-thématicien, homme juste et très aimé. Après le lunch, je fis une assez longue promenade à pied avec Clinton et je revins vers Lincoln Avenue, tout heureux d’annoncer le succès de ma leçon.
À ma grande surprise, je ne trouvai pas ma femme à la maison. Rosita, notre négresse, me dit que « Mrs. Dumou-lin » était sortie depuis une heure. Or il était rare, à West-mouth, que Suzanne sortît sans moi ; si elle voulait faire des achats, l’imperfection de son anglais rendait ma présence nécessaire ; si elle souhaitait rendre quelque visite, les usages locaux exigeaient que je l’accompagnasse. En tout cas, son absence n’avait rien d’inquiétant, cette ville et ce milieu étant de ceux où rien n’arrive. J’avais à préparer une série de conférences que l’on m’avait demandé de faire à Chicago, le mois suivant, sur les moralistes français et me mis au travail.
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Suzanne revint à cinq heures et dès les premières phrases que nous échangeâmes, je vis qu’elle était de détes-table humeur. J’attribuai ce phénomène à nos excès de la veille et lui dis gaiement :
— Vois-tu, chérie, nous sommes de vieux bourgeois français, casaniers, couche-tôt et chargés de famille ; nous ne sommes pas faits pour nous mêler à cette jeunesse étran-gère… Tout en souffre, notre caractère et notre travail… Pourtant, ce matin, je dois dire que ma politique de Balzac n’a pas trop mal marché… Les étudiants semblaient très contents…
— Et Muriel Wilton ? Était-elle contente de toi ? dit Su-zanne avec ironie.
— Muriel Wilton n’était pas là, Suzanne. Je suppose qu’elle aussi avait mal supporté cette nuit sans sommeil. Au fond ce type de plaisirs est malsain pour tout le monde. L’homme n’est pas un animal nocturne. Plus je vis et plus je suis persuadé que se lever tôt et se coucher tôt sont deux des secrets du bonheur.
— Est-ce que tu me prends pour un auditoire de Chica-go ? dit Suzanne avec une étrange amertume. Je t’assure que tu es dispensé d’énoncer des platitudes et de commenter les moralistes dans cette maison.
Il m’était arrivé, je l’ai dit, d’avoir avec ma femme, d’inoffensives querelles, mais rarement elle m’avait parlé sur ce ton hostile et méprisant. Je la regardai avec stupeur.
— C’est vrai, dit-elle en ôtant son chapeau. Je trouve vraiment trop ridicule que tu sois chargé d’un cours de mo-rale, où tu te donneras des airs de sage et où tu parleras, comme tu le fais si bien, de la modération dans les passions,
– 151 – alors que tu ne penseras, en fait, qu’à Mrs. Muriel Wilton et aux moyens de la rencontrer à Chicago.
— Moi ? dis-je. Es-tu folle ?
Mais à ce moment une idée redoutable et trop vraisem-blable traversa mon esprit.
— Suzanne !… Tu n’as pas emprunté cette stupide ma-chine à Hickey ?
— Pourquoi pas ? dit-elle. Tu l’avais bien fait… J’ai été la réclamer, puisque tu l’avais oubliée. J’ai demandé au pro-fesseur Hickey de m’en montrer le fonctionnement, de me donner une nouvelle pellicule…
— Et il l’a fait ? Eh bien ! En voilà un à qui je dirai ce que je pense de lui !
Suzanne eut un petit rire strident et dur :
— Les hommes sont vraiment admirables, dit-elle. Tant qu’il s’agissait de surprendre mes secrets, d’épier mes pen-sées, de violer mon intimité, c’était l’acte le plus naturel, l’expérience la plus curieuse. Et vous vous conduisiez, Hick-ey et toi, en « parfaits gentlemen »… Mais qu’une femme pénètre dans la pensée sacrée – et d’ailleurs bestiale – d’un homme, c’est le crime le plus abominable. Ne vois-tu pas à quel point tu es comique ? À quel point vous êtes tous co-miques ?…
Ma position devenait si évidemment impossible à dé-fendre que moi-même je m’en rendis compte et que j’essayai d’être calme :
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— Suzanne, dis-je, il est vain de crier… Commence par me dire clairement ce qui s’est passé, ce que tu as entendu, ce que tu me reproches ; je te répondrai de mon mieux.
— Je ne te demande aucune réponse, dit-elle. J’ai eu ta réponse, et beaucoup plus sincère. Ce qui s’est passé ? C’est très simple. Comme je te l’ai dit, j’ai, hier après-midi, rendu visite à Mr. Hickey et je lui ai demandé de ta part… com-ment appelles-tu ça ?… ce psychographe. Je l’ai rapporté ici. Naturellement je ne me suis pas servi du rouleau de maga-zines que tu aurais sans doute reconnu. Mais je sais combien tu es distrait et combien tu prêtes peu d’attention aux objets qui ne sont pas des livres. J’ai donc tout simplement enve-loppé cet appareil dans un de mes jupons et l’ai placé sur la table près de ton lit. En revenant de cette maudite soirée, je suis montée très vite pendant que tu accrochais, dans le ves-tibule, ton pardessus et ton chapeau, et j’ai appuyé sur le bouton de mise en marche. Sur quoi, tu m’as suivie, tu t’es couché, tu t’es étendu et tu as pensé.
— Et à quoi ai-je pensé ? Je te jure que je ne m’en sou-viens pas.
— Je te jure, moi, que je m’en souviendrai toute ma vie. Tu as pensé à cette femme. Tu t’es dit : « Évidemment je lui plais. » Cet orgueil ! Ce n’est pas toi qui lui plais ; c’est ton petit succès d’orateur. Tu as murmuré : « Ce baiser !… » Et sur un ton !… Puis tu as fait des plans pour ton voyage à Chicago ; tu as projeté de lui demander d’y aller en même temps que toi, et même de me renvoyer en France : « Au fond, t’es-tu dit, Suzanne s’acclimate très mal ici. Il serait beaucoup plus sain pour elle de rentrer à Rouen. Je la re-joindrais dans trois mois. » Car tu es hypocrite et moral jusque dans les moments où tu es seul avec toi-même. Le
– 153 – plus comique, ou le plus tragique, comme tu voudras, c’est que tout cela était mêlé à la préparation de ton cours de Chicago et à des réflexions hautement vertueuses sur Vau-venargues et sur Pascal… Ah ! Que c’est ridicule, la pensée d’un homme !…
J’étais atterré, et d’autant plus embarrassé que je me rappelais maintenant la méditation qu’évoquait Suzanne. J’étais rentré dans un état de grande fatigue et j’avais eu l’impression de m’être endormi tout de suite. Mais il n’en avait pas été ainsi et, dans un brouillard confus d’images, je retrouvais le souvenir d’une rêverie où peut-être avaient passé de vagues désirs et un plan chimérique de voyage où j’aurais rencontré Muriel. À aucun moment, je n’avais pris ce songe au sérieux. Comme le rêve est parfois la réalisation imaginaire d’un désir inconscient, cette hallucination avait donné pour moi, aux émotions de la nuit, une conclusion flatteuse et irréelle. Il n’en fût rien resté et même pas la vo-lonté de réaliser ces fantaisies, si la damnée pellicule n’avait enregistré mes divagations.
— Mais, Suzanne, dis-je, qui t’a « lu » ce rouleau ?
— Ton ami Hickey lui-même m’a accompagnée dans son laboratoire et a fait marcher pour moi le haut-parleur.
— Et il a écouté ?
— Chaque mot. J’en rougissais, mais c’était ta faute et non la mienne.
— Suzanne ! Ceci passe les bornes… Que peut penser de moi maintenant cet Anglais ?
— Tu es tout entier dans cette phrase ! Tu te demandes ce que peut penser cet Anglais avant de te demander ce que
– 154 – je peux penser, moi. Mais je vais te le dire tout de même. Je pense que tu ne m’aimes plus, que tu désires te débarrasser de moi et qu’il vaut mieux dans ces conditions que nous ces-sions de vivre ensemble. Tu souhaitais me voir retourner en France ? C’est ce que je vais faire. Seulement, ce sera pour y préparer notre séparation.
— Suzanne, dis-je avec une émotion sincère et qui la toucha, ne dis pas de choses folles et que tu regretteras. Tu sais très bien que je t’aime et tu sais très bien que tu m’aimes. Ce que tu as surpris chez moi, comme ce que j’avais surpris chez toi l’autre jour, ce sont des pensées fugi-tives, sans vigueur, sans réalité. Je pourrais demain quitter avec toi ce pays et ne jamais revoir Muriel Wilton que cela me serait complètement indifférent.
— Je suppose que ce n’est pas ce que tu lui dis lorsque tu l’embrasses, dit ma femme.
— Mais je ne l’embrasse pas, Suzanne ! Pas plus que tu ne souhaites devenir la maîtresse d’Adrien Lequeux… Nous rêvons, et peut-être rêvons-nous d’autant plus que nous sommes, dans la vie, sages et fidèles…
— C’est vrai ? dit-elle avec une passion ardente que je n’avais pas observée chez elle depuis le temps de nos fian-çailles… C’est vrai ?… Tu es fidèle ?… Tu ne m’as pas trompée depuis notre mariage ?
— Jamais, Suzanne… Comment l’aurais-je fait ?… Tu me vois, à Caen…
— Et tu n’as jamais… désiré Henriette ?
— Ta sœur Henriette ? Pourquoi ?… Est-ce que je par-lais d’elle dans cette… confession ?
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