Les Mondes impossibles
V ................................................................................................ 2
— Elle, dit-il… Sans aucun doute… charmante… une peau qui prend bien la lumière… peut-être un peu trop École anglaise pour mon goût, mais il ne s’agit pas de mon goût… Lui ?… moins bien… beaucoup moins bien… mais curieux… de beaux méplats. (Il sculpta, du pouce, mes joues et mon menton.)… Oui, ça va, je les prends tous deux.
Martin nous pria de nous lever.
— Monsieur, dit Anne à Routchko, vous avez l’air très bon… Vous me promettez qu’on ne nous fera aucun mal ?
— Je vous promets, dit Routchko, en lui prenant les mains, je vous promets que nous vous sauverons de vous-même.
V
NOTRE guide marchait vite. Nous éprouvions cette cu-rieuse sensation d’instabilité que donne un terrain solide à ceux qui viennent de passer plusieurs semaines à bord d’un bateau. La ville était étrange. Élégante et fleurie comme cer-taines des villes neuves du Maroc, mais avec des recherches de formes trop rares qui fatiguaient l’esprit et les yeux. Au passage, nous lisions avec surprise les noms des rues : Flau-bert Street – Rossetti Park – Proust Avenue – Eupalinos Gar-dens – Babbitt Square – Baring Terrace – Forster Street.
— Que ce peuple est cultivé ! dit Anne. On se promène dans une bibliothèque.
Nous essayâmes d’interroger notre compagnon ; il par-lait anglais, mais ne désirait évidemment pas nous éclairer.
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« Ces messieurs ne m’ont pas donné d’ordres. Mrs. Alexan-der vous expliquera ; elle a l’habitude », répondit-il à toutes nos questions. D’ailleurs, au bout d’un instant il nous montra au fond d’une place un édifice qui ressemblait à un grand hô-tel et dit : « Central Psycharium ». C’était notre future rési-dence. Un jardin l’entourait, rempli de palmiers en groupes et de massifs de fleurs violettes.
— Anne, quel est ce Ritz du Pacifique ?
— Il y a, dit-elle, des maisons de santé qui sont belles… On espère ainsi rassurer les malades.
À l’intérieur, ce Psycharium ressemblait à la fois à un hôpital et à un musée. Tout y était étiqueté. Partout on voyait des horaires, des plans, des flèches. « Sujets libres – Sujets réservés – Romanciers : Heures de visite… – Peintres et sculpteurs : Heures de visite… » Sur un mot de l’homme qui nous avait amenés, le portier sonna trois coups sur un timbre agréablement musical et dit :
« Mrs. Alexander va descendre. »
Mrs. Alexander était une femme qui avait dû être belle et dont le type était un curieux mélange de Tahitienne et d’Anglaise. Elle nous fut tout de suite sympathique ; bien qu’elle eût les manières graves et presque déférentes d’une housekeeper supérieure, on devinait à l’arrière-plan une sorte d’impatience amusée qui donnait beaucoup de vie à ce qu’elle disait.
— J’ai reçu vos fiches par téléphone, dit-elle, et, pour une fois, ces messieurs ont été précis, de sorte que tout est déjà prêt… Voulez-vous voir vos chambres ?
— Nous voudrions surtout comprendre, dit Anne.
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— Vous comprendrez, dit Mrs. Alexander en souriant, mais il faut d’abord voir les chambres.
Un ascenseur nous mit au troisième étage. Mrs. Alexan-der suivit un long couloir, ouvrit une porte et nous fûmes charmés. Jamais je n’avais vu chambre plus agréable. La douceur des tons (gris et parme), la forme classique des meubles, les murs vaguement teintés, semblaient si bien faits pour le goût d’Anne tel que j’avais appris à le connaître, que je ne pus m’empêcher de le lui dire.
— C’est Mr. Snake qui a lui-même choisi la chambre, dit notre hôtesse.
Elle alla ouvrir la fenêtre ; d’un large balcon qu’abritait un store, on découvrait un lac bleu vert que bordaient les silhouettes grêles des cocotiers inclinés. Au fond, le pic de Maïana se détachait, masse d’un noir pourpre sur l’indigo violent du ciel.
— C’est trop beau, dit Anne ravie… Mais qui nous offre tout ceci ? Que nous demande-t-on en échange ? Sommes-nous libres ?
— Entièrement libres, Madame, à la seule condition d’être, aux heures de visite, à la disposition de ces mes-sieurs… D’ailleurs Maïana est une île. Où iriez-vous ?
— Mais qui sont « ces messieurs » ? dis-je. Depuis que nous avons mis le pied sur votre territoire, nous ne pouvons obtenir une explication. On semble trouver plaisir à nous faire vivre dans le mystère. On nous a dit plusieurs fois, Ma-dame, que c’était vous qui alliez enfin nous renseigner. Nous vous supplions de parler.
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— Très volontiers, dit-elle… Mais ne voudriez-vous pas d’abord prendre un bain, vous changer ? Votre chambre, Monsieur, est celle de droite. Vos deux salles de bains sont voisines…
— Non, non, dit Anne, nous voulons savoir… Qui sont les Articoles ? Qu’est-ce que Maïana ? Qu’est-ce que le Psy-charium ? Que va-t-il advenir de nous ? Moi, je ne puis vivre dans le doute.
— Alors écoutez, dit Mrs. Alexander, en refermant la fe-nêtre et en nous offrant des fauteuils. Et surtout restez très calmes, vous ne courez aucun danger… Au contraire… Vous allez passer ici quelques semaines après lesquelles vous con-tinuerez votre voyage… Rien de plus… Alors… Vous souve-nez-vous du romancier anglais Anthony Scott, qui fut cé-lèbre entre 1840 et 1860, fit une immense fortune avec un mauvais livre : The Dark Sex, et disparut ensuite du monde littéraire ?
— Je connaissais le nom de l’auteur et le titre du livre, dit Anne, mais je n’ai jamais lu ni The Dark Sex, ni aucun autre roman de Scott.
— Tant mieux pour vous, dit Mrs. Alexander… Mais sa-viez-vous que Scott, en 1861, avait acheté en toute proprié-té, au gouvernement hollandais, l’île de Maïana, avec droits souverains ?
— Attendez, dis-je, il me semble avoir lu jadis cette his-toire ; il fit venir, n’est-ce pas, pour lui tenir compagnie, un certain nombre de ses confrères ?
— C’est exact. Il offrit du terrain gratuitement à tout ar-tiste, écrivain, peintre ou sculpteur, qui s’engagerait à ne plus quitter l’île et à en accepter les lois. Quarante-trois co-
– 251 – lons le suivirent et formèrent la première génération des Ar-ticoles… Avec eux était un nombre à peu près triple de ser-viteurs, hommes et femmes ; c’est d’eux que fut formée l’autre classe de la population, celle que vous entendez ap-peler les Béos… abréviation du mot « Béotien » qu’employait Scott pour les désigner. Enfin, il y avait dans l’île une population indigène, peu nombreuse mais très belle ; elle se mêla par mariage aux Béos, si bien qu’aujourd’hui, après soixante-dix ans, il ne reste plus d’indigènes purs. Tous les habitants de l’île sont ou Arti-coles, ou Béos ; elle en compte maintenant environ dix mille, dont six cents Articoles.
— Mais quelle est la différence entre les Articoles et les Béos ? L’origine seule ?
— Oh ! non, pas du tout. Ici la naissance ne compte pas ; c’est le genre de travail qui détermine la caste… Les Articoles ne remplissent aucune fonction autre qu’artistique. Ils écrivent, ils peignent, ils composent de la musique ; ils ne peuvent se livrer à aucun commerce, pas même à celui des livres, sous peine d’être poursuivis. Un Articole ne doit pas posséder d’argent.
— Mais comment vit-il ?
— Il vit grâce aux Béos. Je dois vous dire que beaucoup de ces derniers ont de grandes fortunes. L’île est très riche en ressources naturelles ; elle contient des plantations de caoutchouc, des mines. Elle n’a pas à faire de dépenses mili-taires, puisque son indépendance est garantie par toutes les puissances. Quiconque y veut travailler acquiert vite de grands biens. Or le seul plaisir du Béos riche, et en particu-lier de sa femme et de ses filles, est de nourrir les Articoles. Tous les soirs, entre cinq et sept heures, vous pouvez voir
– 252 – chez les planteurs Béos des tables chargées de gâteaux, de sucreries, de boissons et de viandes, devant lesquelles les Articoles viennent se poser pendant quelques minutes. Des jeunes filles Béos sont là pour les servir et recueillent en échange les quelques phrases que leur adressent les Arti-coles… quand ces messieurs sont en état de parler.
Il nous semblait à tous deux qu’il y avait dans le ton, en apparence très respectueux, de Mrs. Alexander une imper-ceptible nuance de sarcasme, mais nous étions si étonnés et si intéressés par tout ce qu’elle venait de nous apprendre que nous ne pensions qu’à poser de nouvelles questions :
— Est-ce que nous pourrons assister aux repas des Arti-coles ? demandai-je.
— Vous serez certainement invités vous-mêmes, dit-elle… Dès que ces messieurs auront commencé à parler de vous, vous serez très populaires dans l’île. Les sujets du Psy-charium sont toujours recherchés par les Béos.
— Mais le Psycharium ? dit Anne… Il faut nous expli-quer le Psycharium.
— C’est facile, dit Mrs. Alexander… Au début, les Arti-coles, qui arrivaient d’Europe ou d’Amérique et qui avaient été mêlés à des sociétés complexes, avaient mille sujets à traiter ; il leur suffisait de puiser dans leurs souvenirs pour y trouver la matière de leurs livres… La seconde génération se trouva déjà moins bien pourvue. Il y avait bien ce qu’on ap-pelait ici les « thèmes maïaniens… » Vie des Béos… Amours de femmes Béos et d’Articoles… ou d’une femme Articole avec un Béos… mais ce fut assez vite épuisé. Alors les Arti-coles se mirent à écrire les uns sur les autres, mais cela of-fensait et gênait beaucoup d’entre eux. D’ailleurs ils avaient
– 253 – depuis longtemps cessé d’éprouver des sentiments réels et ne trouvaient plus rien à observer, ni chez eux-mêmes, ni chez leurs confrères… Quelques-uns traitèrent de ces senti-ments au second degré qui peuvent être éveillés par les œuvres d’art… Par exemple, si vous étiez Articole, après un voyage comme le vôtre, vous publieriez non seulement votre Journal de Bord, mais aussi le Journal de ce Journal de Bord, et votre compagne publierait le Journal du Journal du Jour-nal de Bord de mon mari… C’est encore un filon très riche. Le grand succès littéraire de cette année à Maïana est une Con-fession de seize mille neuf cents pages, dictée par Routchko, sous le titre : Pourquoi je ne puis écrire… Mais enfin tout le monde n’a pas le talent de Routchko, et c’est pour les Arti-coles à court de personnages qu’un riche propriétaire Béos, mort il y a dix ans, a créé le Psycharium, qui est en somme un jardin d’âmes. Le Psycharium a des correspondants en Europe et en Amérique, qui lui envoient des sujets curieux… Quelquefois il nous arrive d’en trouver parmi les Béos. Quelquefois aussi, un hasard heureux nous amène des hôtes comme vous… Ces messieurs essaient autant que possible d’y réunir les spécimens des sentiments les plus importants des vieilles sociétés romanesques.
— Et qu’est-ce que vous appelez « sociétés roma-nesques », Madame ?
— Celles où tout le monde n’est pas romancier, dit Mrs. Alexander d’un air ingénu.
Anne et moi nous nous regardâmes.
— Mais vous, chère Madame, dit Anne, qu’êtes-vous ? Articole ou Béos ?
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