Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 33 sur 50

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Les Mondes impossibles

XIX Henriette Lemonnier ............................................. 216

— Cher ami, vous exagérez…

— Disons que je décris un cas extrême… Mais je vous signale un danger trop certain… Prenez-y garde.

Hélas ! Les événements que je dois maintenant raconter ne confirment que de manière trop éclatante les craintes qu’exprimait alors le plus intelligent de mes collègues.

 

XIX

 

HENRIETTE LEMONNIER

 

J’EN arrive en effet à l’épisode le plus pénible de cette histoire, celui qui, brusquement, me détermina à ne plus m’occuper du psychographe. Il eut pour héroïne la sœur ca-dette de ma femme : Henriette. Je n’ai guère parlé jusqu’à présent de celle-ci que pour indiquer le rôle néfaste que son mari, Jérôme Lemonnier, jouait auprès de mes beaux-parents. Mais (je l’avoue d’autant plus volontiers que ce sen-timent fut toujours très pur), Henriette Lemonnier avait, dès mon mariage, occupé une grande place dans mes affections et dans mes pensées. Elle avait été la plus belle des trois sœurs Cauvin-Lequeux et Suzanne, qui ne l’avait jamais ai-mée, ne cachait pas, en ses jours de franchise, que la jalousie

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était entrée pour une large part dans la composition de cette antipathie. À la beauté, Henriette joignait de l’esprit, une jo-lie voix et un charme qui, au temps de sa jeunesse, avait amené ses parents à penser qu’elle ferait aisément le plus brillant des mariages.

En fait, Henriette Cauvin-Lequeux avait atteint vingt-cinq ans sans avoir choisi un mari. Plusieurs des grands bourgeois de Rouen, industriels, fonctionnaires, médecins, avaient souhaité l’épouser ; de tous, elle avait déclaré qu’ils l’ennuyaient. Plus tard, quelques conversations avec elle m’amenèrent à penser qu’elle feignait de mépriser ce qui l’effrayait et que cette femme si admirée souffrait d’une sur-prenante et maladive timidité. L’étrange était qu’à vingt-six ans, elle avait fait soudain bon accueil à Jérôme Lemonnier, de tous les hommes le plus médiocre, le plus lâche et le plus indigne d’elle. C’était un de ces curieux personnages qui ont essayé de tous les métiers et partout échoué parce qu’ils portent en eux les causes de l’échec. Jérôme Lemonnier, rayé du barreau dans circonstances mystérieuses, ne travail-lait guère, ne s’estimait jamais assez payé pour les peines qu’il ne prenait point, était toujours à la veille de devenir le directeur de quelque entreprise géante et empruntait, à tous ceux qui l’approchaient, les sommes nécessaires pour at-tendre le moment, à l’en croire toujours proche, du succès.

Comment avait-il plu à Henriette ? Pourquoi lui demeu-rait-elle fidèle, alors que lui-même la trompait de la manière la plus basse ? Pourquoi était-elle prête pour lui à dépouiller ses parents que, pourtant, comme ses autres sœurs, elle vé-nérait ? Tout cela était bien mystérieux. Avec moi, qu’elle devinait captivé par son charme, ma belle-sœur avait des moments d’abandon et de franchise. « Regardez les yeux de mon mari », me disait-elle parfois à voix basse, lorsque

– 217 – j’étais assis près d’elle dans le salon de la rue de Fontenelle, « regardez ses yeux, Denis ; c’est le Diable. » Deux ou trois fois depuis son mariage, des hommes s’étaient épris d’elle et, en particulier, pendant son séjour chez nous, un de mes col-lègues célibataires, Jarousseau, mathématicien remarquable et musicien délicieux. Henriette s’était fait accompagner au piano par lui ; elle avait fait avec lui deux ou trois prome-nades dans la campagne ; mais quand je l’avais ensuite plai-santée :

— Mon pauvre Denis, avait-elle dit en soupirant, si vous saviez comme il m’ennuie !

— Mais, Henriette, Jarousseau est un homme très agréable ! Vous êtes terrible ; tout le monde vous ennuie.

— Non, me répondit-elle gravement, il y a un homme avec lequel je ne m’ennuie jamais : c’est mon mari.

Depuis notre retour d’Amérique, je la sentais en plein désarroi. Comme l’avait craint Suzanne, elle était arrivée, pendant notre absence, à obtenir de mon beau-père qu’il hy-pothéquât la maison et prêtât aux Lemonnier une somme assez importante qui avait, un peu plus tard, permis au re-doutable Jérôme de partir en voyage avec une autre. En Oc-tobre, la voyant tout à fait désemparée, nous incitâmes Hen-riette à venir à Caen plutôt que de se ronger en son triste appartement rouennais. Nous eûmes beaucoup de mal à l’y décider.

— Non, non, disait-elle, il vaut mieux que je ne bouge pas. J’aime beaucoup Caen, mais en ce moment les belles choses me réussissent très mal ; un beau paysage me donne envie de mourir.

 

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Quand elle fut chez nous, j’essayai de lui faire reprendre goût à la vie.

— Pourquoi ne chantez-vous plus, Henriette ? J’aime tant votre voix et Suzanne vous accompagnerait volontiers.

— Non, mon pauvre Denis, dit-elle, vous êtes bien gen-til, mais je suis sans courage. Il y a plus de six mois que je n’ai ouvert un cahier de musique… Que voulez-vous ?… Quand une femme n’est pas en équilibre dans sa vie senti-mentale, elle ne fait rien. Nous sommes de pauvres êtres auxquels l’homme doit servir de tuteur. Et quand le tuteur manque, comme c’est mon cas, la fleur se courbe jusqu’à la boue.

— Mais ce n’est pas vrai, dit Suzanne, et tu as le plus grand tort de dire de telles choses à Denis qui n’a que trop de tendances à les croire ; moi, je connais des femmes qui vivent seules et qui sont très heureuses.

— Je voudrais examiner ça de près, répondit Henriette. La solitude, au fond, c’est une manière assez lâche d’éluder les problèmes.

— Mais qui vous force, Henriette, à vivre seule ? Vous êtes charmante…

— Merci, Denis…

— Non, je constate un fait. Mille hommes seraient heu-reux de vous tenir compagnie.

— Ne croyez pas ça, Denis. C’est vrai qu’autrefois je n’étais pas laide. Mais vous avez tort de penser que les hommes aiment tant la beauté ou la délicatesse des senti-ments. Ce qu’ils cherchent, pour la plupart, c’est la femme facile, surtout en France où les hommes ne sont pas roma-

– 219 – nesques… Ils sont peut-être plus heureux ainsi ; seulement c’est ennuyeux pour les femmes.

— Tu juges les Français d’après Jérôme, disait Suzanne. Heureusement, ils ne lui ressemblent pas tous.

— Jérôme ? C’est encore un des meilleurs, dit Henriette avec une curieuse passion. Si tu lisais ses lettres, leur ten-dresse te surprendrait ; si jamais je devais soutenir un procès en divorce, elles me nuiraient.

— Brûle-les.

— Ce serait dommage… Il écrit très bien, avec une cu-rieuse naïveté…

Ma femme qui, en de tels moments, plaignait sincère-ment sa sœur, faisait effort pour se montrer affectueuse, mais sa cordialité était maladroite. Elle posait trop de ques-tions, remuait cette lie dont parlait Henriette, et irritait une plaie morale qu’il eût fallu, je crois, mettre à l’abri de l’air ex-térieur. Seul avec ma belle-sœur, je tentais d’excuser ma femme.

— Suzanne vous aime beaucoup, Henriette. Elle est pleine de bonne volonté, mais quelquefois maladroite. Bien souvent j’ai peur qu’elle ne vous blesse.

— Oh ! ce n’est rien, Denis, j’ai l’habitude. Toutes les femmes sont des garces.

— Mais non, Henriette. Ne dites pas de ces choses bru-tales et désespérées. Nous voudrions tellement que vous fussiez heureuse ici.

— Je suis très heureuse, à ma manière, Denis, je pleure toute la journée ; cela me fait beaucoup de bien.

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Ce fut elle qui me demanda d’essayer sur elle le psycho-graphe, ce que je n’avais pas fait jusqu’alors, parce que je craignais de livrer à Suzanne, qui en était avide, les pensées secrètes de sa sœur.

— Voici ce que je souhaiterais, Denis… Vous ne me préviendriez pas. Vous vous arrangeriez pour me saisir dans un moment de rêverie, comme on fait un instantané d’un modèle qui ne pose pas… Ensuite, vous me donnerez cette pellicule ; vous m’enseignerez le moyen de l’entendre… Et vous me jurerez de ne pas chercher à en connaître le conte-nu… C’est pour moi seule que je veux faire cette expé-rience… J’ai besoin d’apprendre tant de choses sur moi-même.

Je résistai longtemps, puis finis par lui accorder ce qu’elle me demandait, car j’étais faible avec Henriette. Il me fallut observer longtemps ses habitudes pour saisir un mo-ment où elle ne fût pas en méfiance. Par une coïncidence as-sez malheureuse, pendant son séjour chez nous, arriva d’Amérique, à notre adresse, un nouveau modèle de psycho-graphe que ni Suzanne, ni Henriette, ne connaissaient et qui me permit d’obtenir d’elle un psychogramme tout à fait sin-cère.

Pauvre Henriette ! Quand je lui remis cette pellicule, elle parut plus gaie que je ne l’avais vue depuis longtemps. J’entends encore ses pas rapides résonner dans l’escalier, tandis que nous montions vers le grenier où je devais lui montrer le haut-parleur. Nous avions choisi un jeudi où Su-zanne accompagnait les enfants chez leurs professeurs de gymnastique et de piano et où elle était hors de la maison, pendant l’après-midi, de deux à cinq heures.

 

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« Que ce visage a de poésie ! », pensais-je tandis que, de mon mieux, j’expliquais à Henriette le fonctionnement de l’appareil.

Elle eut, pour me remercier, un sourire adorable et ti-mide.

— Bravo, Denis ! Vous êtes le professeur le plus clair ! C’est d’ailleurs ce que disent tous vos élèves…

Je la quittai pour aller à la Faculté où je devais faire pas-ser les baccalauréats de la session d’Octobre, mais j’étais si curieux des impressions de ma belle-sœur, soudain mise face à face avec elle-même, que j’écourtai ma leçon et revins au plus vite. Malgré cette hâte, je ne trouvai plus Henriette près du haut-parleur. Je frappai à la porte de sa chambre.

— Henriette !… Henriette !… Où êtes-vous ?

Seule notre servante me répondit :

— Monsieur appelle Mme Lemonnier ? Elle est partie.

— Partie ?

— Oui, Monsieur… Elle m’a demandé de l’aider à faire ses valises… Elle a téléphoné avec la gare, puis elle a fait appeler une voiture…

— Et qu’a dit Madame ?

— Madame n’est pas encore rentrée, Monsieur…

— Mais vous auriez dû prévenir… m’appeler…

— Moi, Monsieur ?… Je ne savais pas… Je n’avais pas d’ordres… Mme Lemonnier m’a dit que Monsieur était au courant…

 

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— Et elle n’a rien laissé pour moi ?

— Si, Monsieur… Monsieur trouvera une lettre sur son bureau.

 

« Denis, mon cher Denis, ne m’en veuillez pas trop. Je viens d’apprendre de ma propre bouche à quel point je suis malheureuse. Je suis incapable de supporter, en ce moment, une conversation même affectueuse. Ne regrettez pas d’avoir cédé à mes prières. Cette expérience n’a fait que confirmer ce que je savais et m’efforçais d’oublier. La seule différence est que, grâce à votre ma-chine, mes noires idées ont pris forme et que l’oubli désormais ne sera plus aussi facile. Non seulement je sais maintenant que ma vie est sans espoir, mais je sais que je le sais. Peut-être cela vaut-il mieux. Au revoir, Denis. Vous avez été, dans les pires moments, l’ami le plus fidèle. Expliquez à Suzanne ce qui est arrivé, et dites-lui qu’en dépit de nos petites querelles, je l’aime bien. Je vais d’abord à Rouen ; ensuite, si Jérôme, qui est dans le Midi, peut me recevoir, je le rejoindrai. »

 

Je noterai aussi brièvement que possible les faits qui suivirent et dont le récit, aujourd’hui encore, me bouleverse. Nous apprîmes d’abord, par une lettre de Mme Cauvin-Lequeux, le passage d’Henriette à Rouen et son départ pour Cannes. Là elle devait retrouver Jérôme, mais sans doute avait-il fait quelque nouvelle conquête, car il écrivit à sa femme qu’il ne pourrait arriver que deux jours plus tard et qu’il la priait de l’attendre à l’hôtel de Cannes. Le lendemain, Henriette loua un petit voilier pour aller jusqu’aux îles. Cela n’avait rien que de naturel. Excellente nageuse, navigatrice experte, elle se plaisait à de telles promenades solitaires.

Son bateau fut rencontré, quelques heures plus tard, vide, par un canot automobile qui le prit à la remorque et le

 

– 223 – ramena au port. Henriette elle-même fut rejetée par la mer, le lendemain, sur la petite plage de La Napoule. Le corps ne portait aucune trace de blessure de sorte que Jérôme et les Cauvin-Lequeux purent, sans invraisemblance, parler d’un accident. Mais l’événement avait suivi de trop près la con-frontation d’Henriette avec ses pensées pour qu’entre les deux faits je ne fusse, malgré moi, contraint d’apercevoir le lien.