Les Mondes impossibles
V … et Dona Ferentes .................................................... 122
En entrant avec lui dans le salon, je vis tout de suite, et non sans crainte, que Suzanne était assise dans le fauteuil dangereux. Elle parlait avec animation et à coup sûr ne rê-vait point. Pourtant je la fis lever, à sa grande surprise, et lui dis :
— Tu serais mieux sur le divan, chérie.
Hickey me regarda d’un air si amusé que je me deman-dai si le nouveau siège sur lequel j’avais fait asseoir la pauvre Suzanne n’était pas lui aussi entouré d’oreilles méca-niques, parfaites et perfides.
V
… ET DONA FERENTES
JE ne pus jamais obtenir de Hickey qu’il me dît s’il avait, le soir du dîner que je viens d’évoquer, enregistré le « lan-gage intérieur » de Suzanne. Nous étions pourtant devenus rapidement beaucoup plus intimes avec ce couple. Suzanne voyait assez volontiers Gertrude Hickey, Anglaise conven-tionnelle, du type canin et jardinier, mais douce, agréable et qui possédait de beaux enfants avec lesquels ma femme ai-mait à jouer. Pour moi, je prenais un réel plaisir, quand il en avait le temps, à parler avec Hickey, esprit original et d’une imagination surprenante. Souvent, le soir, je traversais la pe-louse qui séparait nos deux maisons et, par la fenêtre ou-verte, jetais un coup d’œil indiscret sur le studio de nos voi-sins. S’ils étaient seuls et semblaient inoccupés, s’ils bavar-
– 122 – daient, et même parfois quand ils lisaient, je me permettais d’aller sonner à leur porte.
Cette amitié me fut alors d’autant plus précieuse que, pour la première fois dans l’histoire de notre ménage, je ne m’entendais pas, à Westmouth, parfaitement bien avec Su-zanne. De ce malentendu, il me semble, le jugeant au-jourd’hui avec le recul de dix années, que nous étions tous deux responsables. Ma femme, après les premiers jours d’amusement et de curiosité, avait pris Westmouth en grippe. Elle savait très peu l’anglais et se sentait isolée. Elle ne pouvait s’accoutumer à vivre loin de ses enfants, et sur-tout elle ne pouvait se passer de la France. Ce fut en l’observant que je compris combien le patriotisme est, même chez les êtres qui en sont peu conscients et n’en parlent guère, un sentiment charnel et fort. En Amérique, Suzanne était malade, à la lettre, faute d’une nourriture indéfinissable que lui eût seule donnée une atmosphère française.
En vain Mrs. Spencer, navrée de la voir si triste, l’entourait-elle d’une sollicitude affectueuse. En vain les plus compréhensives des dames de la Faculté faisaient-elles ef-fort pour s’intéresser à la rue de Fontenelle et aux végéta-tions de Jean-Louis, ma femme, dépaysée, devenait amère. Tout, en Amérique, lui semblait absurde. Mille détails, qui n’étaient que pittoresques, lui apparaissaient monstrueux. Elle trouvait plaisir à souligner les ridicules de Westmouth ; elle se refusait à en admirer les vertus. Enfin elle était in-juste, comme il arrive presque toujours, parce qu’elle était malheureuse.
Mes fautes n’étaient pas moindres. J’aurais dû représen-ter, dans notre ménage, pendant cette difficile période, l’élément d’équilibre et de pondération. Or je manquais de
– 123 – patience. Loin de partager les préventions de Suzanne contre Westmouth, j’aimais ce décor et ce milieu. Non que je fusse moins qu’elle attaché à la vie française, mais il me semblait que ce plaisant intermède m’aidait, par contraste, à en mieux goûter la saveur. Mon anglais, qui avait jadis été correct, le redevenait assez vite, et la conversation de mes collègues, hommes cultivés, de disciplines très diverses, était pour moi un constant enrichissement spirituel. Surtout, il me faut bien l’avouer, l’orgueil jouait un rôle dans le sentiment de bonheur que j’éprouvais à Westmouth : mes cours avaient grand succès et attiraient un nombre croissant d’étudiants dont j’aimais la curiosité et l’enthousiasme. Quelques jeunes femmes avaient réussi à s’y faire admettre ; plusieurs d’entre elles étaient jolies ; à ma satisfaction de professeur écouté se mêlait une certaine coquetterie d’homme.
Tout cela faisait que j’accueillais avec mauvaise humeur les plaintes de Suzanne. Déjà le président Spencer m’offrait d’écrire au ministère pour demander la prolongation de mon congé et souhaitait, disait-il, me garder à Westmouth pen-dant une année tout entière. Suzanne poussait des cris et devenait acariâtre. Quand elle exprimait devant mes amis américains son désir de rentrer à Caen au plus vite, je lui fai-sais des reproches sur son manque de tact et de gentillesse ; elle pleurait. Nous finissions par nous réconcilier, comme fait toujours un couple jeune et fidèle, mais la sensualité ne remplace pas l’estime, ni l’affection et je voyais avec an-goisse monter en moi un sentiment de lassitude et de déta-chement que je n’arrivais pas toujours à cacher. Plusieurs semaines se passèrent ainsi en réconciliations et querelles alternées.
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Un soir, environ deux mois après notre arrivée, comme, vers six heures, en sortant de mon cours, j’étais entré chez Hickey, et l’avais trouvé seul, il me dit soudain :
— Vous souvenez-vous, Dumoulin, de mon appareil à lire les pensées ?
— Quelle question ! dis-je. Si je ne vous en ai jamais re-parlé, c’était que je craignais de vous importuner… bien souvent je me suis demandé si vous l’aviez essayé sur quelque autre visiteur.
— Oui, dit-il, et plusieurs fois. L’appareil, tel que je vous l’avais montré, avait un grand défaut… Il exigeait que la personne dont on souhaitait étudier le « flux de pensée » vînt s’asseoir chez l’expérimentateur dans un fauteuil préparé. Cela n’était possible que dans des circonstances exception-nelles. Seul un physicien, ou un médecin, pouvait avoir chez lui ce jeu compliqué de microphones, de fils conducteurs et de disques enregistreurs… Pour que l’invention devînt pra-tique, universellement utilisable, pour qu’elle entrât dans le jeu de la vie quotidienne, il fallait qu’elle prît une forme plus simple… C’est cette forme que j’ai cherchée et trouvée. Je possède maintenant, grâce à mon ingénieux préparateur, le petit Darnley, un instrument, encore assez compliqué, mais mobile et portatif.
— Je serais bien curieux de le voir.
— Vous le voyez en ce moment, dit-il.
Je regardai autour de moi.
— Je ne vois rien du tout !
— Vous ne voyez pas, sur la table à côté de laquelle vous êtes assis, un rouleau de papier assez épais ?
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— Oui certainement… C’est un numéro de Fortune ou d’Esquire.
— En apparence, oui… Déroulez-le !
Je pris l’objet ; c’était une couverture de magazine, car-tonnée, à l’intérieur de laquelle se trouvait un objet très lourd, de forme étrange. L’ayant dépouillé de son enveloppe, je vis une sorte de pistolet, d’aspect archaïque, dont la crosse était large et dont le canon évasé occupait presque toute la longueur du cylindre de papier.
— Quel étrange instrument ! C’est ce tromblon qui vous sert maintenant d’enregistreur ?
— Oui, dit-il. La crosse de ce tromblon, comme vous dites, contient un tambour que fait tourner un mouvement d’horlogerie et sur lequel s’enroule une très étroite pelli-cule… Le canon évasé, dont l’intérieur, comme vous pouvez le voir, n’est pas lisse, mais tapissé de miroirs aux courbes calculées, dirige vers l’appareil les ondes sonores venant d’une direction déterminée. Grâce à une cellule photo-électrique, les vibrations s’inscrivent sur la pellicule. Il n’y a plus ensuite, la pellicule étant développée, qu’à opérer la transformation inverse, et, comme dans le cinéma parlant, à faire, de ces signes, des sons… En fait, tout cela n’est pas si simple et je cherche en ce moment un dispositif de tubes fil-trants qui puisse éliminer les sons parasites… Mais, en gros, voilà le principe. C’est amusant, n’est-ce pas ?
Je tournais et retournais avec méfiance le lourd pisto-let :
— Et comment, dis-je, n’êtes-vous pas gêné par les bruits extérieurs ?
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— Ce sont justement eux que je cherche à éliminer ; mais avouez qu’à Westmouth ces bruits sont vraiment ré-duits au minimum… Écoutez… On n’entend, à la lettre, pas un son.
— C’est vrai, dis-je, après un silence. Et cet appareil in-discret a-t-il de nouveau ce soir enregistré mes rêveries ?
— Non, non, rassurez-vous. Je n’avais pas touché au mouvement d’horlogerie… Regardez… Voici la clef. Si vous remontez à fond, l’appareil est armé pour six heures de prise…
Presque inconsciemment, je tournai la clef jusqu’au moment où je rencontrai la résistance du ressort tendu.
— Maintenant, dit Hickey, pour libérer le ressort et mettre le tambour en mouvement, il suffit d’appuyer sur le bouton blanc qui est à droite de la crosse… Pour arrêter la prise de son, appuyez sur le bouton rouge… Remarquez aus-si que, dans le cylindre de papier, des ouvertures correspon-dent à ces boutons et permettent de mettre en marche ou d’arrêter l’appareil sans le dévoiler… Quand la pellicule est épuisée, vous apercevez, par ce voyant, un trait rouge… Vous voyez que c’est très simple.
— Et cela fonctionne ?
— Mon cher, pour un appareil qui en est à ses débuts, cela fonctionne assez bien… D’ailleurs, s’il vous plaît d’essayer, je puis vous prêter celui-ci… Darnley m’en a mon-té trois.
— Et que voulez-vous que j’en fasse ?
— Qui sait ?… Il peut parfois être utile pour un mari de connaître les pensées de sa femme, pour un père de con-
– 127 – naître les pensées de ses enfants, pour un professeur celles de ses élèves ?