Les Mondes impossibles
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Je ne me souviens pas exactement de ce que je répon-dis, mais c’était à coup sûr une supplication passionnée et assez incohérente. Il m’observa silencieusement, puis se mit à rire de son rire le plus diabolique.
— Très intéressant, dit-il…
VIII
LE soleil était splendide, la mer violette, les fleurs dans le jardin du Psycharium admirables, mais Maïana m’était devenue odieuse. Je sentais que je m’enlisais dans les maré-cages de l’analyse, que je devenais semblable aux pires des Articoles, que ma vie n’était plus qu’une perpétuelle médita-tion sur moi-même qui m’empoisonnait lentement. Anne, elle aussi, avait perdu le teint éclatant de la traversée et, fié-vreuse, dépérissait à vue d’œil. Il fallait fuir. Presque chaque matin je descendais au port voir si l’on travaillait à notre ba-teau. Un menuisier Béos, lentement, remplaçait des planches, reclouait un beaupré, mais quand je lui demandais s’il aurait bientôt terminé, il paraissait gêné et me disait que « ces messieurs » n’avaient pas donné d’ordres.
Mon pauvre Routchko ne respirait plus qu’avec peine ; dès qu’il essayait de s’étendre pour dormir, il suffoquait. Les médecins disaient qu’il pourrait vivre ainsi huit jours, dix au plus. Tout Maïana suivait cette agonie avec respect et c’était en effet un spectacle héroïque. Routchko passait ses der-nières heures à dicter (car il ne pouvait plus écrire) des notes sur sa maladie. Cela s’appelait : Mort de Routchko. J’en en-tendis plusieurs fragments au cours des visites que je lui fis ; je ne crois pas que je connaisse rien de plus beau. Chaque
– 269 – vague de souffrance était décrite avec une présence d’esprit, une sûreté de forme étonnantes. Pour moi, depuis que j’ai entendu ce récit, la mort n’est plus l’étrangère qu’elle était ; elle est aussi familière à mon imagination que l’amour ou la tempête.
Comme notre ami voulait employer toutes ses forces à ce dernier travail, il fermait les yeux et suivait seulement les mouvements intérieurs de son corps qui se désagrégeait. Il était très émouvant de pénétrer sur la pointe des pieds dans cette chambre où les plus grands des Articoles se tenaient debout, silencieux, autour de ce mourant aux yeux déjà clos, tandis que des jeunes filles Béos épiaient la voix de plus en plus faible. Alors je compris quelle grandeur il y a, malgré toutes leurs faiblesses, dans l’attitude des Articoles.
Mais ce n’était pas la seule tragédie de cette existence de cauchemar. Tandis que Routchko agonisait, le charmant Snake devenait fou. Du moins il le devenait au sens que les Articoles attachent à ce mot et qui me semblait, à moi, si étrange que je me sens assez embarrassé pour le faire com-prendre au lecteur. Il faut que celui-ci se souvienne qu’un Articole, à l’état normal, considère le monde vivant comme un songe et le monde de l’Art comme une réalité. Si un ren-versement de ces valeurs se produit, si l’Articole malade commence à considérer la vie comme réelle et importante, au point de négliger son art, les médecins de Maïana disent qu’il est fou. Me ferai-je comprendre en disant que la folie maïanienne est une hallucination à rebours ?
Or c’était précisément ce qui arrivait à Snake. Depuis quelques jours, Martin me disait avec inquiétude que Snake avait renoncé à travailler ; je n’attachais pas une grande im-portance à ces propos que je croyais inspirés par le désir de
– 270 – me faire réagir. Mais, un matin, je vis Martin sincèrement bouleversé et très sombre.
— Notre pauvre Snake, me dit-il, devra être examiné demain par des spécialistes mentaux et je crains bien qu’un repos forcé de quelques mois, dans une maison de folie, ne lui soit imposé. C’est dommage, Snake était une des plus belles intelligences de cette île et un grand poète… Nous avons tort, voyez-vous, nous autres Articoles, de traiter comme jeux ces visites d’étrangers. Elles nous enrichissent, il est vrai, de quelques types, mais un grand artiste crée ses types sans modèles et les dangers l’emportent infiniment sur les bienfaits… Allons !
Il me frappa sur l’épaule et dit, avec une gravité que je ne lui avais jamais vue :
— Voyez-vous, Chambrelan, si jamais je préside à nou-veau une Commission d’immigration, je ne laisserai plus en-trer de femmes ici… Passe pour nos Béos, qui sont de bonnes créatures dociles et qui ne prétendent point se mêler à la vie de l’homme… Mais une Européenne ! Une Améri-caine !… Exposer le mécanisme délicat, précieux, qu’est l’esprit d’un Articole à la coquetterie, aux sautes d’humeur d’un de ces êtres terribles… Non, tant que j’aurai quelque pouvoir parmi les Articoles, on ne tentera plus cette expé-rience… Et quant à vous, cher ami, vous et votre compagne, amante, sœur, enfin de quelque nom qu’il vous plaise la nommer, partez au plus tôt… quand vous voudrez.
— Parlez-vous sérieusement ?… Nous allons pouvoir partir ?
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— J’ai fait donner des ordres ce matin, aux Travaux Pu-blics de Maïana, pour que votre bateau soit prêt le plus vite possible… Ce sera, au plus tard, dans une semaine.
Je dois avouer que, malgré la triste cause de ce revire-ment (la folie du pauvre et charmant Snake), je me sentis inondé d’une joie incomparable. Mais je me rendis compte qu’il serait de mauvais goût de la trop montrer.
— Parlez-moi de Snake, demandai-je… Que lui est-il ar-rivé ? Une crise ?
— Oui, dit Martin… Voici : je ne vous ai pas caché que, depuis quelque temps, je trouvais Snake fort amoureux de votre amie. J’y attachais peu d’importance, quand, avant-hier, le voyant si loin de son travail et constatant qu’il ré-pondait à peine lorsqu’on lui parlait de son poème, je lui of-fris de lui faire attribuer cette personne, pour trois ou six mois, par la Commission des unions articoles dont je suis vice-président… Vous imaginez ma surprise quand il refusa tout net.
— Il refusa ? dis-je avec joie.
— Il refusa, reprit Martin, avec indignation… en me ré-pondant que cette Anne vous aimait, qu’elle le lui avait dit et qu’il ne voulait la tenir que de sa libre volonté… En présence d’une telle hallucination, il était de mon devoir de faire appe-ler un médecin. Malheureusement le diagnostic ne pouvait faire aucun doute : croyance profonde à la réalité de la vie, psychose dangereuse du premier degré… Et sans doute va-t-il aujourd’hui apparaître plus malade encore aux experts car, depuis hier soir, il délire, il dit qu’un poème n’est qu’un ar-rangement de mots, que tout artiste est un mystificateur,
– 272 – qu’une heure d’amour vrai vaut tous les livres du monde… enfin la folie.