Les Mondes impossibles
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VIII
MURIEL WILTON
AU début de notre séjour, nous ne connaissions, à Westmouth, que le Président et Mrs. Spencer, le Doyen Tur-ner et sa femme, les Macpherson, les Hickey et quelques autres gloires locales. À part Hickey, les dieux qui peuplaient cet Olympe étaient des êtres vénérables, de manières un peu surannées et d’une pruderie verbale qui nous confondait. Pendant quelques semaines nous trouvâmes grand plaisir à observer ces vieux ménages tendres et naïfs qui évoquaient pour moi quelques-unes des figures les plus touchantes de Balzac ou de Dickens. Nous découvrîmes un peu plus tard que, parmi quelques-uns des jeunes professeurs, régnait un esprit différent.
Là, le radicalisme, au sens particulier qui est celui de ce mot en Amérique ou en Angleterre, formait, en 1925, un corps de doctrine accepté. Là, on lisait Hemingway, Faulk-ner, Dos Passos plutôt qu’Emerson, Hawthorne, ou Oliver Wendell Holmes ; on passait les vacances non plus, comme les Spencer, à Vézelay ou à Bath, mais à Moscou ou à Tiflis ; et, tandis que la génération plus ancienne observait sans dé-faillance la loi de prohibition qui était alors en vigueur, et qu’à Lakeview, dans les repas les plus solennels, on ne ser-vait que de l’eau glacée, le clan rebelle donnait en secret de nocturnes cocktail-parties.
Il est nécessaire d’ajouter, pour être exact, d’abord que ce groupe était fort peu nombreux, ensuite que, même parmi les jeunes, le conformisme demeurait à Westmouth, ne fût-ce que pour des raisons de prudence et de carrière, l’attitude
– 145 – normale, et enfin que les rebelles eux-mêmes souffraient cruellement de leur rébellion. Que de fois, au cours de leurs inoffensives débauches, il me sembla entendre le bruit des maillons brisés que traînaient encore leurs chevilles et leurs cous meurtris ! Ils étaient d’ailleurs conscients de leur puri-tanisme héréditaire, et le plus remarquable d’entre eux, un jeune philosophe, Clinton, m’en parla plusieurs fois très li-brement.
— Pourquoi nous violons la loi de prohibition ? me di-sait-il… Je vous assure que je souffre en le faisant… Mais vous ne pouvez pas comprendre, vous, Français réaliste, ha-bitué à considérer les choses de la chair comme des faits et le péché comme un accident presque inévitable, non, vous ne pouvez concevoir ce que sont, sur ce sujet terrible, nos sentiments à nous, fils de pèlerins… Nous feignons d’en par-ler en savants, en psychologues, avec un cynisme apparent, mais en nous quelque chose proteste, et ce conflit intérieur se traduit par des troubles physiologiques… Or l’alcool nous sauve… Oui, l’alcool nous affranchit pour quelques heures de la conscience puritaine… Cinq ou six cocktails réduisent au silence ces insupportables ancêtres quakers qui tiennent, dans nos cellules corticales, leurs pieuses assemblées… Cela est affreux à dire, mais c’est seulement en état de légère ivresse que je peux aimer, vivre… ou au moins essayer de vivre… car le répit n’est jamais bien long… Bientôt le poison est éliminé ; les pèlerins se réveillent ; et le remords com-mence. Vous ne connaissez pas votre bonheur, Dumoulin.
Ce fut mon intimité avec ce Clinton qui nous amena, Suzanne et moi, à nous joindre parfois aux réunions du petit clan qui, à Westmouth, se nommait, à l’imitation de certains roués anglais du e XVIII siècle, le Hell Fire Club (Club du feu infernal). Sans doute eussions-nous mieux fait de nous abs-
– 146 – tenir, car le président Spencer eût été fort choqué s’il avait appris nos imprudences, mais à la vérité cet enfer était tiède et respectable. Nous allions adroitement, Suzanne et moi, répandre les cocktails qui nous étaient servis, tantôt dans un vase de fleurs, tantôt par les fenêtres si elles étaient ou-vertes, ou bien nous posions le verre sur une table et faisions semblant de l’oublier. Parfaitement sobres et maîtres de nous-mêmes, nous pouvions jouir du spectacle, qui était cu-rieux, et de la conversation qu’une légère ivresse, au début de telles séances, rendait presque toujours brillante.
Quelques-unes des jeunes femmes qui prenaient part à ces soirées me plaisaient beaucoup ; elles avaient de ravis-sants visages, des jambes parfaites que la mode de ce temps les amenait à montrer généreusement, et plusieurs d’entre elles possédaient en outre une réelle culture d’esprit et un humour original que la langue américaine, si riche, si neuve, rendait pour moi irrésistible. Pourtant l’idée ne me serait pas venue de les courtiser ; elles étaient les femmes de mes col-lègues ; j’estimais que ma qualité de visiteur et d’hôte m’imposait une conduite irréprochable ; enfin je suis naturel-lement timide et, tout en étant fort libres de propos, ces charmantes personnes demeuraient aussi distantes qu’il convenait.
La seule exception était cette Muriel Wilton dont j’ai parlé déjà et dont Suzanne avait remarqué avec mauvaise humeur la présence assidue à mes cours. Elle n’était pas, comme les autres, femme de professeur, mais épouse divor-cée d’un industriel de Chicago. Venue, pour quelques mois, habiter chez sa mère, veuve d’un homme important de Westmouth, Mrs. Wilton avait obtenu l’autorisation de suivre mon cours parce que son frère était l’un de nos alumni les plus généreux et membre du conseil des Trustees. Je ne
– 147 – crois pas qu’il eût été possible de la voir sans l’admirer. Quand elle venait me faire, debout devant ma chaire, quelques questions sur la leçon du jour, j’avoue que j’étais ému et flatté d’intéresser, fût-ce indirectement, un être si beau.
Mais les rencontres avec Muriel Wilton dans « Higgins 65 », sous les yeux vigilants de cinquante étudiants et de quelques collègues, étaient innocentes, et la situation ne de-vint pour moi dangereuse que le soir où je retrouvai ma belle écouteuse dans une cocktail-party donnée par Clinton. Celui-ci, en mon honneur, avait obtenu de son bootlegger des vins de France qui, à ma grande surprise, s’étaient trouvés re-marquables. M. Cauvin-Lequeux lui-même, si difficile, eût apprécié un Haut-Brion inoubliable et un Vosnes-Romanée digne d’être chanté par mon pauvre collègue Albert Thibau-det. L’ivresse du vin est plus fine et plus éloquente que celle du cocktail. Les puritains s’étaient déliés. Moi-même qui, comme je l’ai dit, ne buvais pas volontiers, je n’avais pu trai-ter des vins de chez nous comme je faisais sans scrupule des mélanges perfides d’alcools douteux, de sorte que, vers deux heures du matin, j’étais fort gai et assez peu maître de moi.
Comment se termina la soirée ? Je serais incapable de le dire. Je crois, mais me refuserais à le jurer, qu’avec Mrs. Wilton, je trouvai refuge dans la bibliothèque de Clinton, que Muriel s’étendit près de moi sur un divan et que les choses n’allèrent pas très loin. Mon seul souvenir précis est celui d’un retour à pied avec Suzanne, de la sensation agréable que me donna l’air électrique et frais de la nuit, de la ma-nière affectueuse dont je tenais en marchant le bras de ma femme qui semblait irritée et s’arrachait à mon étreinte, et enfin de l’heure de notre retour, car il y avait dans notre pe-
– 148 – tit hall une horloge à carillon qui sonna quatre heures au moment précis où nous montions l’escalier.