Les Mondes impossibles
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III
302, LINCOLN AVENUE
LA maison qu’avait choisie pour nous Mrs. Spencer était, comme presque toutes celles de Westmouth, un cot-tage construit en bois et qui ressemblait à une vaste cabane de pionniers. Je crois qu’il est impossible de comprendre l’Amérique si l’on néglige en elle ce côté « frontière ». Dès que l’on quitte les grandes villes, on le retrouve. En beau-coup de jeunes Américains j’ai observé comme une nostalgie de la prairie, de la forêt, de la vie libre du trappeur. À West-mouth, nos étudiants s’affiliaient presque tous à un club fo-restier qui entretenait dans les bois voisins des huttes de branchages où, de temps à autre, un garçon ayant besoin de solitude pouvait aller passer deux ou trois jours pendant les-quels il faisait lui-même cuire sa nourriture et méditait li-brement sous les étoiles.
Suzanne, qui aimait les conversations interminables avec une cuisinière ou une femme de chambre, souffrait de n’avoir pas de serviteurs permanents, mais, pour mon compte, je fus souvent amusé par le pittoresque de notre vie. Une belle négresse, Rosita, venait faire notre cuisine ; un jeune homme en chemise ouverte à la Shelley, sans veston, sans chapeau, s’arrêtait devant notre porte quelques minutes après le moment où l’un de nous téléphonait pour demander un taxi ; un jardinier collectif, Mr. Bamann, ratissait nos al-lées comme celles de nos voisins ; un vieux Hollandais, ai-mable et philosophe, entrait chez nous chaque matin pour allumer notre calorifère. « Professeur », me disait-il, « trou-vez-vous que l’anglais soit une langue musicale ? – Cela dé-
– 105 – pend », répondais-je, « de ceux qui l’emploient ; si une grande actrice anglaise récite du Shakespeare, c’est ravis-sant ; si l’anglais est parlé par vous ou par moi… – Non, pro-fesseur », interrompait le Hollandais, tout en vérifiant l’état de mon frigidaire, « non, l’anglais n’est pas une langue musi-cale ; le hollandais est une langue musicale. »
À notre droite, habitait mon chef, le professeur Mac-pherson, homme doux, estimable et fanatique. Rien au monde n’existait à ses yeux que son métier qui était d’enseigner le vieux français et le provençal. Il paraissait étrange et assez noble que ce descendant de puritains écos-sais consacrât sa vie et celle de quelques adolescents, venus de Chicago ou de Kansas City, à comparer cinq versions d’une obscure chanson de geste du e XI siècle, à louer Albéric de Besançon ou Gautier de Lille, et à éditer un atlas linguis-tique de la France. Mais Westmouth trouvait cela tout natu-rel et entretenait en France quelques auxiliaires, choisis pour la justesse de leur oreille, qui devaient aller, dans toutes nos provinces, noter avec soin les déformations des mots usuels.
Quand le professeur Macpherson sut que Suzanne était rouennaise, il s’intéressa passionnément au léger accent normand de ma femme, essaya de savoir par elle si la pro-nonciation paysanne du mot chat, qui est en Normandie à peu près « cat », peut être observée à Rouen, au Havre, à Caen, à Dieppe, en quels quartiers, en quelles classes so-ciales, et il la méprisa un peu quand il reconnut que les idées sur ce sujet de la pauvre Suzanne étaient fort vagues. Quant à Mrs. Macpherson, elle vint dès le premier soir, au clair de lune, nous dire qu’elle voulait nous traiter « en bonne voi-sine » et nous reconnûmes qu’elle donnait à ce mot un sens plein et généreux qu’il n’a plus guère en France que dans les quartiers populaires.
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À notre gauche était la maison du physicien Hickey, une des gloires de l’université, car il avait obtenu à trente-huit ans le prix Nobel pour ses recherches sur la constitution de l’atome. Hickey était, non un Américain, mais un Anglais, élève de Thomson et de Rutherford ; la faculté de West-mouth, presque aussi fière de ses laboratoires que de ses équipes de football, s’était attaché cet homme de génie en lui donnant, pour ses recherches, des crédits à peu près illi-mités. Il existait une Mrs. Hickey, petite femme assez jolie, mais pendant la première quinzaine de notre séjour, nous vîmes peu ce couple qui n’avait pas, sur les devoirs de bon voisinage, les mêmes idées que les ménages américains. Ceux-ci envahissaient notre existence, avec une gentillesse infinie qui combattait utilement notre tendance toute fran-çaise à enclore de murs et de haies notre vie de ménage ; les Hickey, très britanniques, nous saluaient avec courtoisie s’ils nous rencontraient et montraient clairement qu’ils ne sou-haitaient aucune intimité.
Une circonstance fortuite nous rapprocha pourtant d’eux dès la troisième semaine de notre séjour et je dois la décrire avec quelque détail, parce qu’elle constitue le pre-mier épisode de l’aventure que j’ai entrepris de conter.
Hickey eut besoin, pour ses recherches, de la traduction d’un mémoire français, et m’aborda, un jour, à la sortie de mon cours, pour me demander mon aide. J’ai toujours eu un goût vif, malgré mon ignorance, pour les sujets scientifiques et je répondis avec empressement que j’étais à la disposition de mon collègue. Il me pria de venir le plus tôt possible, de sorte que, le même soir, je me trouvai installé chez lui dans un excellent fauteuil, m’efforçant de lui lire à haute voix, en mauvais anglais, le texte français assez difficile qu’il m’avait remis. Le sujet du mémoire était l’action des rayons cos-
– 107 – miques sur les mutations des êtres vivants. Je m’en tirai de mon mieux, bien qu’un peu embarrassé par les termes tech-niques. Vers dix heures, notre travail étant achevé, Hickey alla chercher deux verres, une bouteille d’eau gazeuse et du whisky.
— Eh quoi ! lui dis-je, malgré la prohibition ?… Vous me mettez dans un grand embarras… Ce matin encore, le prési-dent Spencer m’a recommandé d’observer strictement cette loi… que pourtant il juge absurde. La faculté de Westmouth, m’a-t-il dit, ne doit pas être soupçonnée…
— Ce sont de nobles paroles, dit Hickey en riant, mais je ne suis pas Américain et d’ailleurs, j’achète mon whisky au sheriff chargé d’en interdire la vente… Cela m’affranchit de tous scrupules… Et je prends les vôtres à mon compte… Buvez en paix… J’espère que ce travail ne vous a pas trop ennuyé.
— Bien au contraire… Mais je ne savais pas que vous vous intéressiez à la biologie… Je vous croyais physicien pur.
— Vous aviez raison, dit-il ; mes recherches person-nelles sont de physique pure…
— Et puis-je vous demander ?…
— Quel en est l’objet ?… Oh ! C’est bien technique… Comment vous dire cela en un mot… Je cherche à faire ce que les alchimistes du moyen âge appelaient des transmuta-tions… c’est-à-dire des transformations de certains corps en certains autres… Prenons un exemple… Je ne désespère pas de transformer bientôt, par un bombardement méthodique, des atomes d’argent en cadmium.
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— Ce qui prouverait…
— Ce qui prouverait que c’est possible, tout simple-ment…
— Croyez-vous, comme les alchimistes, que les hommes fabriqueront un jour de l’or, de l’argent, du mercure ?…
— Sans aucun doute, dit-il, en s’asseyant en face de moi son verre à la main… Que les synthèses de tous les corps simples puissent un jour être réalisées, cela me paraît pro-bable… Il est même possible que tous soient des arrange-ments divers d’une matière unique…
— Mais les corps fabriqués par synthèse coûtent plus cher, m’a-t-on dit, que les corps naturels. Alors, où est l’intérêt ?…
— D’abord, un intérêt scientifique… Et puis, il n’en sera pas toujours ainsi. Déjà ce n’est plus vrai des colorants… Les chimistes produisent les parfums à meilleur compte que ne font les fleurs.
— Et les substances vivantes ? Êtes-vous matérialiste et pensez-vous que, comme le docteur Faust, vous ferez naître de petits hommes en quelque cornue de votre laboratoire ?
— Mon cher Dumoulin, dit-il, l’idée que tout savant doit être matérialiste paraît aujourd’hui assez naïve. À coup sûr, un physicien est bien obligé de croire que les phénomènes naturels obéissent à des lois, faute de quoi il n’y aurait point de science ni de savants. Mais il reconnaît que ces lois ne sont que des lois statistiques, semblables à celles qui per-mettent aux Compagnies d’assurances de savoir que sur un million d’individus de sexe mâle, cent cinquante environ se suicideront, fait qui est exact, utile à connaître pour
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— Donc, vous ne croyez pas, dis-je, que vous fabrique-rez un jour, dans votre laboratoire, des cellules vivantes ?
— Que savons-nous, dit-il, sur la vie et sur la cellule ? Supposez qu’un observateur « siriate » étudie à l’ultra-télescope la ville de Londres et que celle-ci lui apparaisse aux dimensions qui sont pour nous celles des cellules ? Bon… Il constate qu’un jour sur sept (et pour lui ces jours terrestres sont des instants très brefs) le centre de la cellule semble plus clair et comme vidé de substance… Pourquoi ? Le Siriate n’en sait rien… Or nous apercevons aisément la cause de ce phénomène : c’est que le samedi et le dimanche la Cité se vide en effet… Mais comment notre Siriate devine-rait-il la longue histoire du dimanche anglais, celle de nos lois sociales, celle de nos vacances hebdomadaires ?… Quelque génie que vous lui accordiez, il demeure impuissant à résoudre le problème de la Cité. Or, nous sommes devant la cellule vivante exactement comme ce Siriate devant Londres. Il est probable que la présence, dans la cellule ini-tiale d’où va sortir un être humain, de tel caractère hérédi-taire, sera un jour aussi visible pour le biologiste que la pré-sence des policemen dans la Cinquième Avenue… Mais, dans l’état présent de nos appareils, ces problèmes ne sont pas plus à notre échelle que les policemen à celle du Siriate.
— Pourtant, le mémoire même que vous m’avez de-mandé ce soir de traduire aborde des questions de cette na-ture. Vous admettez donc qu’il peut être intéressant, même dans l’état présent de nos connaissances, de les traiter ?
— Je ne m’interdis pas, dit-il, lorsque j’aperçois des jungles inexplorées, d’y faire, pour mon propre plaisir, un
– 110 – court voyage… Mais je suis un bien mauvais hôte ; votre verre est vide… Encore un whisky ?
— Ma foi, je veux bien… Bien que je ne sois pas, en France, grand buveur, ici le régime sec commence à me faire horreur.
Il me versa un whisky presque pur. Sur quoi nous en ar-rivâmes, je ne sais plus trop par quelle association d’idées, à parler des effets possibles d’une guerre future, et en particu-lier d’une guerre aérienne, sur l’avenir de la civilisation. Puis, sans doute par l’effet de cette forte liqueur à laquelle je n’étais pas habitué, je tombai dans une longue rêverie tandis que Hickey, assis en face de moi, feuilletait le mémoire que je venais de traduire et en étudiait les figures. Vers onze heures, je sortis de cette torpeur et regagnai mon domicile. Je n’avais pour cela qu’à traverser une pelouse. La nuit était froide, le ciel très pur, chargé d’étoiles. Pendant un court ins-tant, j’eus l’impression, toute naturelle mais fugitive, d’être à cent mille lieues de mon pays et de sentir la distance. Ces arbres, cette maison, cet automne, rien n’était de chez nous. Suzanne ne dormait pas et je vis qu’elle avait les yeux hu-mides.
— Ne me laisse plus jamais seule, dit-elle… À Caen, cela m’est égal, mais ici !…
— Tu as peur, dis-je…
— Oh ! pas du tout… Mais j’éprouve une impression d’angoisse… Les enfants sont si loin.
— Tu as eu un câble ce matin…
— Je sais bien, mais un câble est si bref… Et d’ailleurs me dit-on la vérité ? Maman ne voudra jamais m’inquiéter…
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