Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 15 sur 50

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Les Mondes impossibles

La Machine à Lire les Pensées ................................... 92

LA MACHINE À LIRE LES PENSÉES

 

 

I

 

L’INVITATION AU VOYAGE

 

BIEN que je sois professeur de littérature française et que ma thèse sur les sources de Balzac ait été accueillie avec faveur, non seulement par mes collègues, mais par des cri-tiques plus frivoles, je n’ai jamais écrit moi-même un ou-vrage d’imagination. J’avoue que, dans ma jeunesse, et alors que j’étais, comme la plupart des adolescents, inquiet et ro-manesque, plusieurs sujets de nouvelles me tentèrent. Eus-sé-je succombé à cette tentation, que ma carrière universi-taire se fût trouvée dangereusement compromise. Je résis-tai ; je m’en suis bien trouvé. Le récit que je commence au-jourd’hui est donc en ce genre mon premier essai.

Encore ne saurait-on, à la lettre, le nommer œuvre d’imagination, puisqu’il est vrai, jusqu’en ses moindres dé-tails. Je l’écris par devoir d’historien plus que par impulsion d’artiste. Ayant été, malgré moi, associé à la découverte de cette machine à lire les pensées, si célèbre pendant quelques années sous le nom de psychographe, j’ai pensé qu’il serait intéressant de noter mes souvenirs sur un tel épisode. L’intimité de certains détails m’interdit de publier ce récit tant que Suzanne et moi serons vivants, mais j’autorise nos enfants ou nos amis à chercher pour lui un éditeur, dès que nous aurons tous deux disparu.

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Le début de l’aventure nous trouve à Caen et je voudrais d’abord expliquer pourquoi nous étions satisfaits, ma femme et moi, d’avoir obtenu ce poste. La famille de Suzanne était rouennaise ; son père, M. Cauvin-Lequeux, conseiller à la Cour de Rouen, n’avait pas quitté, au temps de sa retraite, cette ville où il comptait de nombreux amis et qu’habitaient deux de ses filles qui s’y étaient mariées, l’une, Marie-Claude, avec un industriel du pays : Maxime Heurteloup ; l’autre, Henriette, avec un avocat sans clients : Jérôme Le-monnier. J’indique tout de suite, puisque j’ai nommé les sœurs de ma femme, que Suzanne aimait de tout cœur Ma-rie-Claude, personne médiocre, et s’entendait au contraire assez mal avec Henriette, de qui j’admirais, moi, l’esprit et la beauté. Quant à leurs maris, tous deux m’irritaient ; Maxime, honnête homme très estimé à Rouen parmi les « coton-niers » ses confrères, me semblait dur et hautain ; Jérôme, séduisant, paresseux et sans scrupules, ne pensait qu’à ex-ploiter la famille de sa femme, et rendait Henriette fort mal-heureuse.

Dans la rue où se trouve la Préfecture, et qui se nomme « rue de Fontenelle », mon beau-père avait acquis une mai-son à quatre étages, dont il occupait lui-même le second, cé-dait le troisième au ménage Lemonnier et louait les deux autres. Je crois devoir noter ces détails, parce que « la rue de Fontenelle », centre de son clan, jouait dans la vie de ma femme un rôle immense et funeste. Suzanne veillait avec des soins jaloux sur cette propriété qui, un jour, serait sienne, et cherchait à obtenir de son père qu’il la lui léguât tout entière. Quant aux opinions, aux préjugés, aux dégoûts de « la rue de Fontenelle », ils avaient à ses yeux plus d’importance que les idées et les sentiments des plus grands génies de notre temps.

 

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Entre « la rue de Fontenelle » et moi-même, existaient trois sujets de désaccord. L’un était l’éducation de nos en-fants, très jeunes, et que ma belle-mère me reprochait de surmener, au lieu de « leur faire une santé » (ce surmenage consistant à exiger qu’ils apprissent au moins, avant l’âge du lycée, à lire et à écrire) ; un autre, le type d’existence de Su-zanne que je « séquestrais », disait-on, alors qu’elle était « une femme brillante et avait de grands dons » (Suzanne, d’ailleurs, ne se plaignait nullement, dès qu’elle était loin de la rue de Fontenelle, de notre vie modeste, retirée, mais par-faitement agréable) ; le troisième, et sans doute le plus grave, une opposition irrémédiable entre les idées politiques de mon beau-père et les miennes.

Nous appartenions pourtant à une même classe sociale, qui était la moyenne bourgeoisie, mais la France depuis 1789 a ses Gibelins et ses Guelfes. La famille de Suzanne s’était toujours montrée conservatrice, et successivement, bonapartiste, orléaniste, ralliée, méliniste ; la mienne avait été dans l’opposition au temps de la Monarchie de Juillet, républicaine sous l’Empire, gambettiste, puis radicale, et même, par l’un de mes oncles, socialiste. Le temps de notre mariage avait été celui où les Français, pour quelques an-nées, semblaient réconciliés par la guerre, de sorte que notre mutuelle inclination n’avait eu nulle peine à triompher de haines assoupies. J’étais alors officier, et mon uniforme avait paru à M. Cauvin-Lequeux, qui sans doute n’avait lu ni Stendhal, ni Paul-Louis Courier, symbole et garant d’une âme bien pensante. Avec la paix, les antiques rancunes, les méfiances ancestrales s’étaient ranimées, et, dès les élec-tions de 1924, la rue de Fontenelle, hors ma belle-sœur Hen-riette, m’avait excommunié, les dîners de famille y devenant pénibles pour moi qui devais, chaque semaine, choisir entre

 

– 94 – le silence et l’aigreur, et m’entendre en sortant reprocher par ma femme mon mutisme ou mon intolérance.

On comprendra maintenant pourquoi, très fier au len-demain de l’agrégation d’avoir obtenu un poste au lycée de Rouen, je m’étais hâté de passer mon doctorat et de deman-der une chaire de faculté. Caen, où j’avais pu me faire nom-mer, était pour nous le séjour idéal. La ville est belle, tran-quille, janséniste ; l’Université, ancienne et illustre ; le cli-mat, salubre. Surtout j’y avais ma femme et mes enfants bien à moi, tandis que Suzanne se sentait assez près de Rouen pour se replonger, chaque fois qu’elle en éprouvait le besoin, dans cette atmosphère de la rue de Fontenelle, qui était pour elle comme un ballon d’oxygène. Il est indispensable d’ajouter que nous formions le ménage le plus uni et même le plus tendre. Depuis que je laissais ma femme aller seule chez son père, tout sujet de conflit entre nous avait disparu. Nos deux enfants étaient assez bien portants, mes élèves supportables, mes collègues sympathiques. Enfin, autant que des êtres humains le peuvent être, et malgré de légers orages, inévitables, me semble-t-il, en toute vie conjugale, nous étions heureux.

Ce fut un jour d’Avril 1925, que ma femme, alors que je préparais un cours public sur Malherbe, entra soudain dans mon cabinet de travail et me dit qu’un vieil Américain de-mandait à me voir.

— Un vieil Américain ? Quel est son nom ?

— Spencer… Le président Spencer… Voici sa carte.

Je lus : « Docteur Théodore-B. Spencer, Président de l’Université de Westmouth. »

 

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— Je ne le connais pas, dis-je à Suzanne, mais West-mouth est l’une des institutions les plus respectables des États-Unis et son président un personnage important… Je vais le recevoir tout de suite.

Elle fit entrer un homme de soixante ans environ, au vi-sage rasé, aux yeux très doux, encerclés de lunettes d’écaille, et qui donnait, dès le premier abord, une plaisante impression de bonté. Parlant français avec une extrême len-teur et une onction tout ecclésiastique, il m’apprit que l’Université, dont il était le président, souhaitait désormais faire venir chaque année de France un professeur qui com-menterait, devant les étudiants, un de nos écrivains.

— Nous avons reçu, me dit-il, pour cette chaire, une fort belle dotation. L’industriel le plus riche de la région est un immigrant alsacien qui souhaite encourager, par tous les moyens, l’enseignement du français aux États-Unis. Le chef de notre Département des langues romanes, le professeur Macpherson, a pensé que Balzac serait, pour commencer l’expérience, l’auteur auquel nos jeunes hommes mordraient le plus volontiers, et que vos travaux, votre thèse, vous dési-gnaient pour parler de lui… Vous savez, nous a-t-on dit, un peu l’anglais, ce qui rendra votre vie chez nous infiniment plus agréable… Comme je venais en France, je me suis chargé de faire un saut jusqu’à Caen et de vous offrir le poste…

— Mais il m’est difficile, commençai-je…

Il leva la main pour m’arrêter et continua :

— Laissez-moi vous parler du côté « sordide » de cette transaction… Le traitement serait de trois mille dollars pour un terme universitaire, c’est-à-dire environ quatre mois…

 

– 96 – votre voyage payé, ainsi que celui de votre femme… car nous attachons un prix tout particulier à ce que Madame Dumoulin vous accompagne. L’université vous louerait, pour une somme très modique, une petite maison meublée… Vous feriez deux cours publics par semaine et dirigeriez en outre un « séminaire » pour les meilleurs de vos élèves… Voilà, professeur Dumoulin, le message que je devais vous transmettre… Ma tâche est remplie… Je vous conseille très vivement, et amicalement, d’accepter… Oui… Vous ne le regretterez pas.

Surpris, hésitant, je répondis que je connaissais la haute réputation de Westmouth et la valeur personnelle de Mac-pherson (qui est en effet l’auteur de l’atlas linguistique de l’Auvergne méridionale), que j’étais donc fort touché de ce choix, mais que, d’une part, je ne savais si le ministère et la Faculté m’autoriseraient à me faire remplacer et que, d’autre part, je me demandais si ma femme consentirait à s’éloigner pour plusieurs mois de ses enfants et de ses parents…

— Je sais, dit-il, en souriant, je sais… Les ménages fran-çais se plaisent à des discussions sans fin où toute la famille, jusqu’aux arrière-cousins, pèse les mérites d’un projet… J’ai observé cela bien souvent… Il faut vous dire que Mrs. Spen-cer et moi-même aimons la France et y passons toutes nos vacances dans de petites villes de province… à Caudebec, à Brantôme, à Vézelay… Oui… Oh ! nous avons bien exploré votre pays… Peut-être le connaissons-nous mieux que vous… Oui, oui… Si vous acceptez de venir à Westmouth, Mrs. Spencer s’occupera elle-même de Madame Dumoulin… Je comprends très bien que vous ayez besoin de quelques jours pour réfléchir, mais comme, si vous refusez, il faudra que je cherche un remplaçant, je vous prie de me répondre assez rapidement… Quant à l’autorisation de votre minis-

– 97 – tère, je sais que vous l’obtiendrez sans difficulté car j’ai, avant de vous voir, consulté le… comment le nommez-vous ?… directeur de l’Enseignement supérieur ?… Oui… et il approuve… Well, good-bye, professeur Dumoulin.

Nous passâmes, Suzanne et moi, la soirée qui suivit cette visite à discuter la proposition du président Spencer. Quitter les enfants était douloureux ; les emmener, difficile et ruineux. Suzanne proposa de les mettre en pension rue de Fontenelle, chez ses parents ; j’y voyais deux inconvénients : ma mère, très jalouse de mes beaux-parents, ne manquerait pas de protester, et ma belle-mère aurait là une occasion trop belle d’appliquer ses idées, selon moi dangereuses, sur l’éducation. Ma femme semblait tentée par le traitement of-fert ; je lui fis remarquer que nos dépenses seraient sans doute, elles aussi, plus élevées en Amérique, et que, d’ailleurs, nous serions obligés de conserver notre maison de Caen pour y loger mes livres et mes fiches. Enfin l’attrait du voyage, l’intérêt que je trouvais à faire connaître le vrai Bal-zac à des étudiants américains, et surtout la personne de ce président qui nous avait plu à tous deux par son air de sé-rieux et d’honnêteté emportèrent notre acceptation. J’écrivis au docteur Spencer que nous arriverions en Amérique, comme il le souhaitait, à la fin de Septembre.

Je me félicitai bientôt d’avoir pris cette décision rapi-dement et avant que Suzanne n’eût revu ses parents, car la rue de Fontenelle mobilisa aussitôt contre notre projet cette force collective qui, toujours puissante, devenait irrésistible lorsque ses habitants ignoraient tout d’une question. M. Cauvin-Lequeux, qui, je crois bien, n’avait jamais vu un Américain, haïssait avec une héroïque vigueur les cent trente millions d’êtres humains qui peuplent les États-Unis. Il me reprocha d’entraîner sa fille vers un pays où elle serait enle-

– 98 – vée par des gangsters, corrompue par des bootleggers et con-duite, innocente, à la chaise électrique, par une justice bar-bare. Cette image, toute romantique, effraya tant Suzanne que peut-être eût-elle battu en retraite si ma belle-mère, doublement heureuse d’arracher les enfants à ma sinistre in-fluence et à l’affection rivale de ma mère, n’avait fini par prendre mon parti. Quand le front de la rue de Fontenelle était rompu, celle-ci devenait vulnérable, et nous partîmes, à la date choisie, sur le paquebot France.