Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 8 sur 50

Pages du PDF

Les Mondes impossibles

VII ...............................................................................................

Il me fit voir des lames de savon, infiniment minces où se formaient des plaques colorées aux couleurs vives et changeantes, et je n’osai plus lui parler de « mon histoire ».

 

VII

 

JE revins à Londres le vendredi soir. J’eus une mauvaise traversée et me sentis trop fatigué pour sortir encore le même jour. Ce fut le samedi matin seulement que j’allai voir James à l’hôpital. Il n’était pas dans sa chambre, mais la porte était ouverte et j’entrai pour l’attendre. Le rideau vert était tiré. Les tablettes qu’avait cachées ce rideau lors de ma première visite portaient une balance de petite taille, une cloche en verre et quelques flacons. En attendant le retour de mon ami, je regardai les photographies de femmes qui couvraient la cheminée et la table à écrire. Je vis alors (ce que je n’avais pas remarqué le premier jour) que toutes étaient des portraits de la même femme, presque une enfant. L’expression du visage était douce, naïve, les traits délicats, les cheveux d’une teinte blonde si claire qu’ils semblaient parfois blancs. Dans la plupart de ces portraits la jeune femme portait des costumes qui n’étaient pas de notre temps. Était-elle actrice ? Se plaisait-elle à donner à son étonnante beauté des parures différentes ? J’étais perdu dans la rêverie où nous plonge toujours l’énigme d’un beau visage, quand j’entendis des pas. Je me retournai. James était derrière moi. Il posa sa main sur mon épaule et regarda lui-même un instant les portraits.

— Eh bien ! dit-il enfin de sa voix rouillée. Vous voilà revenu ? Comment avez-vous trouvé le « gai Paris » ?

 

– 48 –

— Très agréable… Je ne connais pas de ville plus char-mante que Paris au printemps… Mais il ne s’agit pas de ce-la… Je crois, James, que j’ai recueilli là-bas des suggestions précieuses pour vos recherches.

— Pour mes recherches ? Comment ?

Je lui racontai mon imprudence. Je lui montrai qu’elle ne présentait pour lui aucun danger. Je lui décrivis ce que j’avais vu dans le laboratoire de Monestier et lui rapportai de mon mieux ce que m’avait dit celui-ci.

— Comprenez-vous, James ? Il me semble que, si vous pouviez faire passer un faisceau de rayons ultra-violets au-dessus du corps au moment où vous croyez que s’en échappe quelque chose, peut-être verriez-vous alors le fluide s’éclairer… Le contraire est possible aussi, mais ne pourriez-vous essayer ?… Il existe sûrement dans cet hôpital un ap-pareil à rayons ultra-violets ?

— Oh ! oui, dit-il, rêveur… La seule difficulté est de l’avoir dans la salle de dissection… Mais cela même ne me paraît pas impossible… Oui, je vous remercie, c’est une bonne idée… J’ai souvent vu des expériences de fluores-cence… Je n’avais pas pensé à les appliquer ici… En tout cas, je puis l’essayer dans ma chambre sur l’un de mes petits animaux. Voulez-vous venir demain soir ? Nous ferons cela ensemble.

Je lui promis de venir, mais lui demandai, s’il avait à tuer un rat ou quelque autre bête, de le faire avant mon arri-vée, car j’avais horreur de ce spectacle. Il se moqua un peu de moi et me dit que les animaux ne souffraient pas, car il les endormait par une piqûre.

 

– 49 –

*

* *

 

On ne peut imaginer l’état d’excitation dans lequel je trouvai James le lendemain soir. En entendant mon pas dans l’escalier, il était sorti de sa chambre et, quand j’arrivai sur le palier, me tendit les deux mains.

— Eh bien ! mon ami, me dit-il à mi-voix, nous tenons une solution, et grâce à vous.

— Que voulez-vous dire ?

— Entrez et regardez.

La chambre était obscure, mais James me guida en me poussant par les épaules.

— Faites attention, dit-il, l’appareil est au milieu de la chambre… Allez un peu plus à gauche… Encore… Bon… Maintenant droit devant vous… Voyez-vous quelque chose ?

J’aperçus dans la direction de la cheminée une faible lueur, à peu près de la taille d’une noisette, mais plus allon-gée. En regardant de plus près j’observai, à l’intérieur de ce noyau lumineux, des courants plus foncés qui tournaient avec une grande lenteur. L’aspect d’ensemble évoquait celui de certaines photographies de nébuleuses célestes.

— Qu’avez-vous là ? lui demandai-je… C’est curieux et même assez beau…

— Je vais vous le montrer plus clairement, dit-il.

Il s’éloigna de moi un instant ; la lampe centrale de la chambre s’alluma. Je vis sur la cheminée une petite cloche

 

– 50 – de verre, sous laquelle était un rat mort, étendu sur le côté. La lueur cendrée avait disparu. Je regardai James d’un air interrogateur.

— Vous avez l’air tout surpris, dit-il… Mais je n’ai fait qu’appliquer votre idée… Ce que vous venez de voir est un petit amas de… je n’ose l’appeler matière… disons, si vous voulez : de fluide lumineux qui apparut, dans le faisceau des rayons ultra-violets, au sommet de cette cloche, vingt et une minutes après la mort de l’animal.

J’étais bouleversé et pouvais à peine croire ce que je venais de voir et d’entendre.

— Mais c’est extraordinaire, James… Personne n’a ja-mais eu l’idée de cette chose… C’est une grande découverte, vous ne croyez pas ? Et où est-il maintenant, votre fluide ? Je ne vois plus rien sous la cloche.

— On ne voit rien, en effet, à la lumière ordinaire et c’est ce qui explique que ni moi, ni personne, n’ayons jamais constate le phénomène auparavant… Mais votre méthode ou, si vous voulez, celle de votre physicien, était la bonne.

— Je voudrais voir encore.

Il éteignit l’électricité et mit en marche l’appareil. Aussi-tôt le petit noyau allongé brilla de son éclat doux de nébu-leuse.

— Vraiment, James, je commence à croire que vous êtes sur le chemin d’un avenir imprévisible et merveilleux… Croyez-vous que la personnalité… Non, on ne peut pas par-ler de la personnalité d’un rat… enfin que l’individualité de cet animal demeure sous quelque forme liée à cette petite lueur ?

 

– 51 –

— Je n’en sais pas plus que vous, mon cher… Tout ce que je puis dire est que cela me semble possible, probable… et que je suis décidé à répéter l’expérience sur l’homme dès que j’aurai une cloche plus grande… Remarquez en outre que nous avons la chance que ce fluide soit plus léger que l’air, et se rassemble au sommet, ce qui rend assez facile de le conserver, même si l’on doit soulever la cloche pour reti-rer le corps.

Nous restâmes quelques instants dans l’obscurité, silen-cieux, regardant cette lueur qui peut-être était le signe d’une mystérieuse présence. Enfin James ralluma.

— Comme il est surprenant, dis-je, que des faits si im-portants et si simples aient jusqu’alors échappé aux hommes.

— Pourquoi ? dit-il… N’est-ce pas l’histoire de tous les phénomènes scientifiques ? Les données de toutes les grandes découvertes ont existé dans la nature depuis des milliers d’années. Il manquait un esprit pour les interpréter. Quand l’homme des cavernes laissait tomber une pierre dans le torrent, le long de son rocher, il aurait pu, comme plus tard Galilée, découvrir les lois de la chute des corps… Il n’y pensait pas… Les orages ont été, depuis que la terre est terre, de merveilleuses expériences qui auraient pu montrer à tous les hommes l’existence de l’électricité… On les expli-quait par la colère de Zeus… Les hommes ont toujours été entourés, et l’atmosphère parcourue, par les radiations dont se servent aujourd’hui nos physiciens ; ces radiations de-meuraient invisibles, insaisissables, comme la force vitale de mon rat.

 

– 52 –