Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 44 sur 50

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Les Mondes impossibles

Le Pays des Trente-Six Mille Volontés ............. 278

LE PAYS

 

 

DES TRENTE-SIX MILLE VOLONTÉS

 

À ma fille Michelle.

 

I

 

MICHELLE

 

LE Pha-ra-on eut un songe, dit Olivier. Il lui semblait ê-tre sur les bords du Nil… Sept va-ches gras-ses sorti-rent du fleuve…

— Olivier, tais-toi, dit Michelle, j’apprends ma fable et je ne comprends pas ce que je dis quand tu parles.

Et elle recommença pour la dixième fois : « … Te-nait en son bec un fromage. »

— Un dé-sert, dit Gérald, est une immen-se é-tendue de ter-re sté-ri-le… Un vol-can est une mon-ta-gne qui rejette des flammes et de la la-ve fon-due par une ou-ver-tu-re ap-pe-lée cra-tè-re.

— Gérald, tais-toi, dit Michelle, j’apprends ma fable. « … Tenait en son bec un fro-mage. »

 

– 278 –

Non, elle ne saurait pas sa fable le lendemain, au cours, et Mlle Buvard serait furieuse. Ces deux garçons étaient in-supportables. D’ailleurs elle n’avait aucune envie d’apprendre une fable ; elle avait envie de ranger ses tiroirs. Elle aimait à plier des morceaux d’étoffe, à trier de vieux menus, des programmes.

— Allez vous coucher, mes enfants, dit Mademoiselle.

— Le Pha-ra-on, dit Olivier, eut un son-ge. Il lui sem-blait être sur les bords du Nil…

— Un dé-sert, dit Gérald, est une im-men-se é-ten-due…

— … Te-nait en son bec un fromage, dit Michelle.

— Allez-vous coucher tous les trois, dit Mademoiselle en frappant dans ses mains, et dépêchez-vous.

— Mademoiselle, dit Michelle, je n’ai pas sommeil et je n’ai pas envie de me coucher.

— Les enfants ne font pas leurs trente-six mille volon-tés, dit Mademoiselle… Allez vous coucher.

Michelle se déshabilla tristement. La journée avait été ennuyeuse. Avant le dîner, au lieu de couper une robe pour sa poupée, elle avait dû écrire une lettre de remerciements à une vieille tante. Pendant le dîner, elle avait voulu raconter une histoire qu’elle trouvait amusante et papa, qui avait invi-té un ami, avait imposé silence à Michelle et parlé des élec-tions. Après le dîner, elle avait essayé d’apprendre une fable ; ses frères l’en avaient empêchée. Et maintenant, on l’envoyait au lit. Les grandes personnes seraient bien fâ-chées si on leur donnait ainsi des ordres.

 

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« Ah ! » se disait-elle en se couchant, « je voudrais bien savoir s’il existe un pays où l’on peut faire ses trente-six mille volontés. »

Elle éprouva un certain plaisir en posant sa tête sur un oreiller frais, puis pensa non sans crainte à la classe du len-demain. Sûrement Yvonne Lefèvre saurait sa fable et aurait zéro faute dans sa dictée. C’était tout de même assez irritant qu’Yvonne fût toujours première. Michelle travaillait assez bien, mais elle était distraite et surtout elle avait quelquefois si envie de jouer ou de ranger ses tiroirs qu’elle oubliait de travailler.

Elle resta longtemps les yeux ouverts, peut-être dix mi-nutes, puis il lui sembla qu’un rayon de lumière qui, sous la porte, venait de la chambre de ses parents, grossissait et de-venait un soleil. En même temps, le drap blanc du lit se cou-vrait de sable et Michelle se trouva seule, debout au milieu d’une immense étendue de terre stérile. « Tiens », se dit-elle, « c’est un désert ! » Elle regarda autour d’elle. Aussi loin qu’elle pouvait voir, elle ne découvrit que des montagnes de sable assez hautes. Cela ressemblait à une plage par un jour de grand soleil, mais il n’y avait pas de mer. Le sable était blanc et brillait. Il était trop sec pour faire des pâtés, et d’ailleurs Michelle n’avait ni seau, ni pelle.

« Il faut sortir de là le plus vite possible », pensa-t-elle ; « sinon, j’aurai vite faim et soif. Peut-être trouverai-je plus loin un poteau indicateur. »

Après avoir marché un quart d’heure, elle aperçut une colline de sable qui était percée au sommet d’un trou et fu-mait :

 

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« Tiens », se dit-elle, « un volcan !… Et une ouverture appelée cratère. »

Elle s’approcha et vit que la lave brûlante avait dessiné une inscription sur la pente du volcan. Elle déchiffra lettre par lettre :

 

PAYS DES 36.000 VOLONTÉS

Le Clos Magique

2.448 Kil.

 

« Kil ? » se demanda Michelle, « est-ce que ce sont des kilomètres ou des kilos ? On ne sait pas… Si au moins je trouvais un agent de police. » On lui avait toujours recom-mandé de s’adresser à un agent de police si jamais elle était perdue. Au moment où elle prononçait cette phrase, elle en-tendit du bruit et vit venir un homme étrange. Il marchait les bras allongés en avant, les mains tendues. Il portait sur la tête un bonnet très haut qui avait l’air d’être en pierre et il se tournait à chaque instant de telle manière qu’on ne le voyait que de profil. Quand elle fut un peu plus près, Michelle en-tendit qu’il marmottait :

— Trois poules blanches, trois poules noires. Ah ! ce rêve ! Ah ! ce rêve !

— Monsieur ! lui cria-t-elle.

— Appelez-moi Pharaon, dit le vieux monsieur d’un ton sévère.

— Pharaon, dit-elle, je suis perdue.

— Il y a une station de chameaux à cinq minutes d’ici, dit-il en haussant les épaules… Sept chameaux gras, sept

– 281 – chameaux maigres… Je vous y conduirai moi-même si vous pouvez m’expliquer un rêve.

— Quel rêve ? dit Michelle résignée en s’asseyant au pied du volcan.

— Voici, dit Pharaon : j’ai vu d’abord le grand escalier de granit rose de mon palais…

— Granit ? Qu’est-ce que c’est ? dit Michelle.

— Une pierre, dit Pharaon en haussant les épaules… mais ne posez pas de questions, c’est vous qui expliquez… Sur cet escalier, j’ai vu trois poules blanches qui, sautant de marche en marche, sont arrivées au sommet et ont pénétré dans mon palais… Tel fut mon rêve. Que voulait-il dire ?

Michelle, très embarrassée, réfléchit un peu. Elle pensait que le rêve ne signifiait rien du tout, mais elle n’osait pas le dire car elle craignait de fâcher le Pharaon. Elle cherchait ce qui pourrait lui faire plaisir.

— Je crois, lui dit-elle, que cela veut dire que vous aurez d’abord trois petits enfants blancs, puis trois petits enfants noirs.

— Ah ?… Merci, dit Pharaon, qui parut soulagé d’une grande inquiétude.

Il la fit tourner autour d’une montagne de sable et prit un sentier vers la gauche. En route, il lui demanda :

— Est-ce que nous rêvons, en ce moment ?

— Je ne sais pas, moi, dit Michelle, si je le savais, je se-rais réveillée et alors je ne rêverais pas.

— Ah ?… Merci, dit Pharaon.

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Bientôt, Michelle aperçut une longue ligne de chameaux accroupis les uns derrière les autres.

— Ce sont de très vieux et de très sales chameaux, dit-elle, et où sont les conducteurs ?

— Le conducteur ?… C’est vous, dit Pharaon.

— Mais si je n’étais pas venue ? dit Michelle.

— Alors il n’aurait pas fallu de conducteur, dit Pha-raon… Prenez le premier de la file, car ils sont très jaloux, et quand vous serez dessus, abaissez l’oreille droite pour mon-trer que le chameau est loué… Dites ensuite : « Au Clos Ma-gique ! »

— J’aimerais mieux rentrer chez moi, dit Michelle.

— Non, non, dit Pharaon ; je vous conseille beaucoup d’aller au Clos Magique ; c’est un pays merveilleux où l’on fait tout ce que l’on veut.

— Tout ce que l’on veut ? répéta Michelle. On peut jouer toute la journée ? Manger plusieurs marrons glacés de suite ? Se coucher à minuit ?

— Oui, dit Pharaon ; soyez tranquille ; tout ce que l’on veut.

Il ajouta à mi-voix, tristement :

— Et on n’y rêve pas !

— Je vais essayer, dit Michelle.

Elle monta sur le premier chameau, se pencha en avant, abaissa l’oreille droite, ce qui fut assez difficile parce que l’oreille était rouillée. Puis elle cria : « Au Clos Magique ! » et

 

– 283 – le chameau se levant avec peine partit au petit trot. En par-tant, elle entendit Pharaon qui murmurait : « Quatre tigres verts, quatre tigres bleus… » et elle eut très peur d’avoir en-core à expliquer cela. Mais le chameau fila plus vite et elle perdit de vue Pharaon. D’ailleurs, elle ne pouvait penser beaucoup, car elle avait bien du mal à se tenir en selle. Le trot du chameau la faisait monter et descendre comme les vagues de la mer font danser un bateau. Le pays qu’elle tra-versait était triste et tout autour d’elle le sable blanc brillait à perte de vue.