Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 37 sur 50

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Les Mondes impossibles

III ...............................................................................................

 

QUAND j’ouvris les yeux, une étrange impression de calme et de silence me surprit ; l’Allen se balançait douce-ment. Un petit jour gris clair entrait par le hublot. Sur le pont, où je montai d’un bond, un spectacle splendide m’attendait. Devant nous, le soleil se levait, dans un ciel jaune safran. Le vent était tombé ; de petits nuages mauve et or s’allongeaient en bandes parallèles dans l’air tiède. Le jaune éclatant du ciel se reflétait dans la mer qui clapotait doucement autour de nous. « Anne ! » Elle accourut ; je vis qu’elle était nue sous une couverture. « Sauvés ? » me dit-elle.

— Ce n’est pas encore sûr.

— Que c’est beau ! Où sommes-nous ?

Je lui rappelai que je n’avais plus aucun moyen de le sa-voir. Dieu savait à quelle distance de notre route ce cyclone avait pu nous entraîner !

— Les voiles ?

Je les lui montrai ; elle proposa d’essayer de faire une grand-voile avec une couverture. Nous étions certainement près d’une terre, car des oiseaux volaient autour du bateau. Je m’assis à côté d’elle au soleil et nous nous mîmes au tra-vail. L’étrange est que, peut-être condamnés, nous n’étions

 

– 239 – ni tristes, ni effrayés. Au contraire, nous éprouvions l’un et l’autre une impression de paix et d’allégresse.

Vers midi, je descendis pour essayer de retrouver une carte. Quand je revins, les mains vides, elle me dit : « Terre ! » et elle me montra, dans le lointain, une ligne sombre et courte. C’était une île que dominait un pic. Mais nous en étions fort éloignés. Grimpé au sommet du mât, j’agitai longtemps des lambeaux de linge. Heureusement, le courant nous poussait vers la terre ; je distinguai bientôt un cap, puis une forêt, et, me sembla-t-il, les toits brillants d’une ville…

— Mais comme c’est curieux, Anne… C’est un port… je vois une sorte de jetée… Où pouvons-nous être ? Ce ne sont pas les Fanning. Il n’y aurait pas de montagnes… et je ne vois pas quelle grande ville…

Une heure plus tard, un canot venait vers nous ; quand il approcha, nous vîmes avec surprise qu’il était monté par des marins blancs. Je ne sais pourquoi nous attendions une pi-rogue, des indigènes. Anne se drapa dans sa couverture. Une épaule nue, elle était bien jolie. À l’avant du canot était un quartier-maître galonné qui nous cria, en anglais : « Qui êtes-vous ? – Français, traversant le Pacifique ; la tempête de la nuit dernière nous a beaucoup endommagés. Pouvons-nous réparer ici ? » Il parut embarrassé et dit : « Ce n’est pas à moi de décider… La Commission… Il faut venir au port… » Je lui lançai une amarre et lui demandai de nous remorquer. Il proposa de nous faire passer à son bord, mais je ne désirais pas quitter le mien et Anne, nue sous sa cou-verture, ne voulait pas se trouver seule avec ces hommes. Il prit l’amarre et nous emmena vers la ville. Nous nous de-mandions, Anne et moi, à quel gouvernement ces hommes

 

– 240 – appartenaient ; ils ne portaient ni le béret des marins anglais, ni celui des marins américains. « Des Australiens ? – Non, je ne crois pas. » À l’arrière du canot flottait un étrange pavil-lon, blanc, avec neuf visages de femmes.

Le port était petit, mais coquet. Le môle, peint en bleu et blanc comme le canot, portait au sommet d’un mât le pavil-lon blanc aux neuf visages. Anne prit la barre pour accoster, tandis que j’essayais de mettre dans un sac quelques objets à emporter à terre ; nous débarquâmes. Notre sauveur nous conduisit sous un hangar et nous demanda ce que nous dési-rions, en attendant l’heure de la Commission. Anne souhaita une robe, moi un pantalon, et un des hommes courut avec empressement vers la ville. Je demandai s’il y avait un con-sul de France.

— Non, me dit le quartier-maître, il n’y a ici aucun con-sul. L’île est propriété privée.

— Propriété privée ? Mais de qui ?

— Des Articoles.

— Mais qui sont les Articoles ?

Il se remit à parler de la Commission. Nous n’y compre-nions rien.

— Vous êtes un Articole ? lui dit Anne.

— Oh ! non, dit-il, avec une sorte de modestie et comme si cela eût été une supposition trop flatteuse, oh ! non, moi je suis un Béos.

— Quelle étrange histoire ! Et les indigènes ?

— Il n’y a pas d’indigènes.

 

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