Les Mondes impossibles

André Maurois · Chapitre 27 sur 50

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Les Mondes impossibles

XIII Deux Épisodes ............................................................ 175

XIII

 

DEUX ÉPISODES

 

J’AI déjà parlé de l’incroyable importance qui était, à Westmouth, comme dans la plupart des universités améri-caines, attachée à la saison de football. Les élèves choisis pour faire partie de l’équipe abandonnaient, pendant l’entraînement, leurs études. Ils « travaillaient » alors dans un stade enclos de murs élevés et dont l’entrée était gardée avec sévérité, car le sport avait, depuis quelques années, pris aux États-Unis allure de guerre civile. L’espionnage sévis-sait, certains collèges allant jusqu’à entretenir un véritable service secret, chargé d’épier les manœuvres et formations de l’adversaire. Au moment où j’écris, ces pratiques sont condamnées par les principales universités et celles-ci ont promis de s’en abstenir ; mais au temps de mon séjour à Westmouth, la méfiance était grande et la prudence légitime.

L’efficacité d’un tel espionnage doit surprendre ceux qui, comme la plupart des Français, ne connaissent que deux formes de football : l’association et le rugby, toutes deux admettant des variétés infinies de combinaisons et exigeant que les plus belles conceptions tactiques soient improvisées. Mais le football américain est un jeu plus mécanique. Avan-cer avec la balle y est si difficile que, pour tromper et percer la défense, l’équipe assaillante doit préparer ses offensives pouce par pouce, comme étaient arrivées à le faire, en 1917,

– 175 – les infanteries européennes. De longues séries de gestes (dites « plays » ou « jeux ») sont réglées, apprises par cœur, répétées, et chacune d’entre elles porte un numéro. Si le ca-pitaine annonce « 23 », aussitôt chacun des joueurs sait quelle place il doit occuper dans la formation et si son rôle sera de charger, de passer, de dégager par un coup de pied ou de bloquer un adversaire. Telle étant la nature de ce jeu, on imagine les services que peut rendre à une équipe la con-naissance des formations « répétées » par ses rivaux.

Au cours même de la partie, il est nécessaire de veiller à ce que l’équipe adverse ne puisse deviner que tel signal cor-respond à telle série de mouvements. Aussi a-t-on imaginé mille combinaisons pour assurer le secret. Tantôt le capi-taine et ses hommes se groupent en un petit cercle serré et le plan de la prochaine attaque est indiqué à voix basse ; tan-tôt le chiffre est crié à haute voix, mais noyé parmi d’autres. Par exemple, il sera convenu entre le capitaine et ses hommes que, sur trois groupes de deux chiffres, c’est le se-cond seul qui compte. Alors, « 43, 37, 25 » signifie pour les initiés : « Jeu 37 ». Ou bien le groupe de deux chiffres qui suit un 9 est le seul valable. Ainsi, « 21, 37, 39, 30 » annonce le jeu 30. Bien plus, ces combinaisons elles-mêmes pouvant, malgré leur complication, se trouver percées à jour, le coach (ou entraîneur) enseigne à ses hommes l’art de les transfor-mer au cours de la partie, comme font les états-majors pour ces codes mystérieux qui, en temps de guerre, servent au chiffrage des dépêches.

Je m’excuse de cette digression ; elle était nécessaire pour que le lecteur pût comprendre le premier des épisodes auxquels j’ai fait allusion et qui révélèrent le psychographe au public américain. Je les raconterai fort brièvement car il est facile d’en retrouver le récit détaillé dans les journaux du

– 176 – temps. Pour ce qui nous occupe ici, il suffit de savoir : 1° Que le jeune Darnley, fanatique du football, était en même temps que l’assistant de Hickey, celui du coach de Westmouth, le fameux Lovejoy ; 2° Que le match West-mouth-Armée formait chaque année l’événement central de la saison de football ; 3° Que, cette année-là, l’équipe de l’Armée (celle des cadets de West-Point) était infiniment meilleure que la nôtre ; 4° Que les tours les plus savants de West-Point échouèrent pourtant comme par miracle ; 5° Que, malgré notre évidente infériorité, Westmouth, à la grande surprise de tous les experts, gagna le match par 27 points contre 15 ; 6° Que notre coach, après la partie, laissa échapper devant Hickey une ou deux phrases imprudentes, ou plus exactement inconscientes ; 7° Que Hickey fit une ra-pide enquête, laquelle prouva qu’un psychographe avait été installé la veille par Darnley dans la chambre occupée à l’hôtel de Westmouth par le capitaine de West-Point ; 8° Que ces faits furent portés à la connaissance du Président Spen-cer et que cet honnête homme demanda aussitôt que le match fût rejoué ; 9° Que cette aventure occupa pendant trois semaines tous les journaux sportifs des États-Unis ; 10° Et enfin que Hickey, physicien connu la veille seulement de quelques spécialistes, devint en un jour aussi célèbre qu’un boxeur ou qu’un bandit.

Nous vîmes alors, Suzanne et moi, notre avenue, jadis si tranquille, se remplir de reporters. Les meilleurs journalistes de New-York furent chargés de « couvrir », comme on dit là-bas, l’affaire Hickey. Mon voisin était devenu « nouvelle de première page », et quand les agences découvrirent que j’avais été mêlé à l’invention du psychographe, je commen-çai moi-même à recevoir des télégrammes me demandant des articles sur la « machine à lire les pensées ». Naturelle-ment, je m’abstins, fermement décidé à ne pas compro-

– 177 – mettre en ma personne la dignité de l’université. Mais cer-tains de nos collègues eurent moins de scrupules et firent à Westmouth, dans la presse des deux continents, une déplai-sante publicité.

Ce fut cette publicité qui fut cause du second épisode auquel j’ai fait allusion. Je veux parler de la célèbre affaire Ladislas Kogacz. On se souvient de ce brillant avocat accusé d’avoir assassiné le mari d’une femme dont il était l’amant. L’éclat de la lutte oratoire entre l’accusé et l’attorney du dis-trict avait, en quelques semaines, fait de l’affaire Kogacz une cause aussi célèbre que l’affaire Dreyfus. Après la condam-nation, des milliers de télégrammes s’étaient abattus sur le gouverneur de l’État, le suppliant de faire grâce à un inno-cent. Trois fois l’exécution avait été annoncée, et trois fois le gouverneur, justement troublé, avait trouvé des prétextes lé-gaux pour accorder un sursis. À ce moment se trouva révé-lée par la presse l’existence du psychographe et, tout natu-rellement, les autorités de la prison eurent l’idée de deman-der à Hickey un de ses appareils et de le placer dans la cel-lule de Kogacz.

Je me souviens de la soirée au cours de laquelle, devant nos deux femmes, Hickey et moi discutâmes longuement au sujet de cette affaire. Il hésitait sur la réponse qu’il enverrait aux autorités de Pennsylvanie.

— Il me semble, disait-il, qu’il y aurait quelque chose de peu sportif à violer ainsi, sans qu’il pût se défendre, les re-traites les plus secrètes de l’esprit d’un prisonnier. C’est donner à l’accusation trop beau jeu.

— Je ne suis pas de votre avis, répondis-je. Si Kogacz est innocent, votre appareil apportera la preuve irréfutable

 

– 178 – de cette innocence ; s’il est coupable, tant pis pour lui ! Un assassin ne m’intéresse guère.