Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

XI la Créance de Madame Sans-Gêne

XI

 

 

LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE

 

Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée, s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'œil ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de l'Italie...

Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit relever la tête:

—Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il.

—C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la blanchisseuse!...

—Entrez! grommela-t-il.

Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras:

—Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir besoin...

Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:

—Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.

Catherine demeura tout interdite.

Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait: Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en impose cet homme-là!

Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch la Sans-Gêne, et qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée.

Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une action quelconque.

Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers.

Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans paraître faire aucune attention à elle.

A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence.

—Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!...

Et, piquée, elle recommença son léger toussotement...

Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil:

—Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment... Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie accoutumée.

—Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin, c'est que je me marie! dit Catherine vivement.

Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.

—Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon blanchisseur?...

—Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un sergent!...

—Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire, mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat, c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!...

Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.

Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...

La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations stratégiques...

Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie sur sa gorge...

Catherine poussa un léger cri.

Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque commença...

Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à l'assaillant...

Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée.

Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris:

—Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!...

—Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est sérieux?...

—Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir...

—Vous fermez boutique, ma belle enfant?...

—Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux suivre mon mari...

—Au régiment? fit Bonaparte surpris.

—Pourquoi pas?...

—Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et peut-être la manœuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.

—Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie, fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons... Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté...

—Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le ministre ne me permet ni de me battre... ni de...

Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase ainsi:

—Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!... pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir.

Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine lentement, sans mot dire, le cœur un peu serré par la mélancolie de ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait indiqué son client.

Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit, comme se ravisant:

—Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au revoir, capitaine!...

—Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte, qui se replongea aussitôt dans son étude.

En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait:

—Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!...

Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un souvenir amusant:

—Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de batifoler, ce pauvre jeune homme!...

Et elle ajouta, rougissant un peu:

—Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois, avant de m'être engagée avec Lefebvre!...

Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.

Gaiement elle reprit:

—Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!

A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des vivats retentirent dans la rue.

Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.

Tout le voisinage était en rumeur.

Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.

Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège triomphal.

—Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au cou de sa fiancée.

—Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en l'air tricornes et fusils.

—Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine, vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions la semaine prochaine!...

—Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés.

—Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues...

—Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari, pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller notre blessé!...

 

Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte, rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui avait apporté Catherine.

—Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer l'impossibilité où il se trouvait de payer.

Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:

—Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!... je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!... C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!

Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon...

Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus en entendre parler.

Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la blanchisseuse,—ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche, le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de Madame Sans-Gêne.

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE