Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

XVI Jemmapes

XVI

 

 

JEMMAPES

 

Robespierre avait dit: La guerre est absurde.

Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!

C'était le Credo républicain.

La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,—rien de ce qui permet à un peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son territoire pour barrer la route à l'invasion.

Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez, Dillon, Custine, Valence.

Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe, était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret, devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de couronne.

Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au centre.

L'armée,—il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à la hâte,—n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol natal.

Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La Marseillaise, la Carmagnole, le Ça ira rythmaient leur marche tumultueuse.

Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...

Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes mercenaires.

A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République, commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.

Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant les formidables positions de Jemmapes.

Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages, aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes, Berthaimont, Jemmapes.

Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes, des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois, la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les conscrits de la liberté avaient à enlever.

Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses ordre Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes, la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.

Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille, livrée au grand soleil.

Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite; Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres, occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général Ferrand manœuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie autrichienne.

Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on passa la nuit à s'observer.

Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les deux armées.

Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu des Autrichiens.

Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme poste avancé par les deux états-majors.

Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.

Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà pris position.

Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement occupée par ses hôtes naturels.

Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de Blanche.

Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas hésité à hâter les préparatifs de son mariage.

Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le baron se trouvait donc absolument libre...

Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il posséderait Blanche.

Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage, l'ennemi—pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les soldats français—pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.

Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.

Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et répondit:

—Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas la traîner de force à l'autel!

Le baron avait grommelé:

—Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette jeune rebelle!

Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...

A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat des hostilités.

Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant recevoir personne.

Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien; elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui était réservé.

Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un qui tardait...

Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...

C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...

La poitrine serrée, le cœur battant et s'arrêtant avec des sursauts douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante femme...

Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant, ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était survenu...

Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le devinait pas.

Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...

Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du 13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...

Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de Laveline se trouvait au château...

Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer au château...

Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des baïonnettes de Lefebvre...

On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.

Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.

Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre contact.

Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:

—Dors... petit, je vais chercher ta mère!...

Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.

Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue et maigre...

La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui apparut...

Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans le voisinage:

—Qui va là?...

Elle visait en même temps, prête à faire feu...

—Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle crut reconnaître.

—Qui ça, un ami?...

—Mais... La Violette, pour vous servir.

—Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le bataillon se moquait volontiers.

La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de quolibets et de brimades chaque jour.

Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.

—Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un poltron?

La Violette, timidement, fit quelques pas.

—J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour lors j'ai voulu vous suivre...

—Pour m'espionner?

—Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du danger là où vous allez...

—Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!

—Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne occasion ce soir...

—Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de l'insistance de l'aide-cantinier.

—Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots, parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...

—Tu ne voulais pas être vu?

—Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous, m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.

—Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus surprise.

—Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon, et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant, m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je suis hardi... je ne me reconnais plus.

Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.

Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.

—Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant. Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.

La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet rond... on eût dit une bosse mobile.

Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière, d'où les deux coups de feu étaient partis...

Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la houblonnière...

Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient jusqu'à Jemmapes.

—Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La Violette qui fuyait ainsi.

Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:

—C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le remplacera difficilement à la cantine.

Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière, et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre comme elles, La Violette.

Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les feuilles.

—C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?

—J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au fourreau.

—Où est-il? demanda Catherine.

—Là... dans les houblons!...

—Il est mort?...

—Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait sur le dos...

—Qu'est-ce donc?...

—La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...

—Pourquoi faire?...

—Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc, si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...

—Tu n'as donc plus peur?...

—La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!

—La Violette, tu es un brave!...

—Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si fort!...

—La Violette... je te défends de parler comme ça...

—C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent que le terrain est déblayé...

Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...

Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.

—La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale, je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?

—Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...

—Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je vais...

—Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...

—Bien! tais-toi!... et ouvre l'œil!...

Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...

Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.

Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où pénétrer facilement dans les jardins.

Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit signe à La Violette de l'aider à grimper.

—Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine, qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.

Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.