Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

VII L'abandonnée

VII

 

L'ABANDONNÉE

 

Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa tante, fort bigote, madame de Blécourt.

Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie, tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs, composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été destinée, en attendant la réouverture des couvents.

Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta, le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du cœur.

Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et n'osant parler.

—Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...

—Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je suppose?...

—Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie s'emplirent de larmes.

—Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...

Herminie releva la tête et dit avec fierté:

—Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon cœur qui seul parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite... l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois... en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour elle je dois conserver les apparences.

—Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit, déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...

Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique désinvolture.

Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.

—Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.

—Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...

—Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la distraction d'un instant... le jouet du cœur... non pas même du cœur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de désœuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires, avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...

—Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible... un piquant... une saveur...

—J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?

—Je proteste! s'écria galamment le baron.

—Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes devenu indifférent.

—J'aime mieux cela! pensa le baron.

Et il ajouta en lui-même:

—Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!

Il reprit, en tendant la main à Herminie:

—Restons de bons amis, voulez-vous?

La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.

Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.

—Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure de prononcer mes vœux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante, serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient, grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la joie au cœur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant... Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...

—Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des joies...

—Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur, de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive, permettez-moi de vous adresser une question...

—Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?

—Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...

—Diable!... nous y voilà! pensa le baron.

Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:

—Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse... Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh! je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...

—Mais vous refusez?

—Je ne dis pas cela!...

—Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté d'un cœur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...

—Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies nuptiales...

—Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...

—Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix soit faite... ce ne sera pas long...

—Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?

—Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de résister aux armées de l'empereur et du roi!

—N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec énergie Herminie.

—Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...

—Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.

—Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.

—Je veux dire... Tenez! écoutez!...

Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.

Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville haute...

Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en mouvement.

Le baron pâlit.

—Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas entendre parler d'un siège...

—Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois, voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?

—Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix, vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je déciderai...

—Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font de faux serments!...

—Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux cela... C'est moins dangereux que vos larmes!

—Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée, sans appui... Vous pouvez vous tromper!...

—Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...

—Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui se rapproche!

—En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà dans la ville? murmura le baron.

Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:

—Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé de cette ennuyeuse fille!...

—Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont des patriotes qui viennent secourir Verdun...

—Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...

—Vous allez le savoir!...

Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:

—Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...