Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

II Chez la Fruitière

II

 

CHEZ LA FRUITIÈRE

 

Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en donnant un coup d'œil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu, qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de carottes amoncelées.

—Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un navet.

Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères, tout en grommelant:

—Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est bien gentil tout de même...

Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la pratique:

—Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?

Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle poussa un grand cri de surprise!

Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,—qui donnait le bras à une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,—un grand garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître...

Il portait l'uniforme de grenadier...

Il souriait... il tendait les bras...

—Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue, tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.

Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau, l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.

Et les commères murmuraient:

—C'est un capitaine!...

—Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à c'te heure!...

—Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!... nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade... car je m'invite, avec ces deux amis que voilà...

Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons:

—François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son compagnon.

—Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre.

—Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre, c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman, voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue Royale-Saint-Roch.

Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement.

—A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous allons te quitter un instant, maman...

—Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça n'était pas la peine de venir, alors!...

—Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous attendent, ajouta Hoche en clignant de l'œil du côté de son camarade, comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret...

—De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?

—Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son derrière, avec de grands yeux étonnés!...

—Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise.

—Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot, citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous parler de ce petit...

—Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet... avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards?

—Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend!

Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine semblait avoir la confidence.

Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas.

Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet, Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant, pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée.

La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la porte.

Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline.

—Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche.

—Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé capitaine...

—Comme Lazare?

—Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger sur Verdun...

—Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps d'aller retrouver sa mère...

—Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que j'accompagne Lefebvre...

—Au régiment?... vous, ma belle enfant?...

—Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de cantinière!...

Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière:

—Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle cantinière.

La maman Hoche l'examinait avec surprise:

—Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête; puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah! c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!... on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!... Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse, aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous, dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre... Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp, pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?...

—Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie... Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous, en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses lèvres pour l'embrasser.

A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine, en poussant des cris aigus...

Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre.

Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la moitié du visage...

—N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!... une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table, ajouta-t-il gaiement.

—Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant Lefebvre?

Hoche se mit à rire et dit:

—N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin, dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!... Je vous le répète, ça n'est rien!

—Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit Catherine, mais lui...?

Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance du nez.

—Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret—où Lazare avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé plusieurs hommes en duel...

—C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche, tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.

—Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...

—Il s'est pourtant battu...

—Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire...

—Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux coup?

—De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un ami absent...

Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux yeux:

—C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août...

—Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le misérable!

—A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui de Hoche!...

—Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à point, mettons-nous à table...

—Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante...

—Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!... d'ailleurs c'est déjà sec, voyez!

Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale du futur général de Sambre-et-Meuse.