Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
Deuxième Partie la Cantinière
DEUXIÈME PARTIE
LA CANTINIÈRE
I
EN CHAISE DE POSTE
—Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!
—Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...
—On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...
—Ou pour le Cheval-Blanc...
Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur le seuil de la principale auberge de Dammartin.
Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements qui avaient suivi le 20 juin.
La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au matin.
Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire ses préparatifs de départ.
Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.
La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste, accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers relais.
Le baron voyageait un peu comme on se sauve.
A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient plus.
Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de Soissons, le soleil s'allumait.
Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs, l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de Laveline. Un simple voyage de noces.
Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.
Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne pourraient être rejoints.
Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues protectrices entre lui et les sans-culottes.
Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna au postillon de faire halte.
Celui-ci obéit de grand cœur. Il était navré de brûler ainsi, en route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...
A l'hôtel de la Poste, on fit relais.
Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit, lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne rôdait aux alentours.
Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était particulièrement désignée à la vigilance des patriotes.
Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de Crépy-en-Valois.
Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie.
Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du départ.
Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le baron serait sorti de Paris.
Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable, résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux.
Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques...
Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron, semblait pénible à mademoiselle de Laveline!
Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à la flamme de la lanterne.
Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le secret qu'il venait d'apprendre.
Voici ce que contenait la lettre de Blanche:
«Monsieur le baron,
«Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas
entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les
événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement.
»Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de mon
père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver le bonheur,
peut-être l'amour...
»Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union:
l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon cœur appartient à un autre...
Excusez-moi de ne pas vous nommer celui qui a toute mon âme, et dont
je me considère comme la femme devant Dieu!...
»Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère, monsieur le
baron, et la mort seule pourra me détacher de mon époux, du père de
mon petit Henriot.
»Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa volonté,
mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu qui s'oppose à la
réalisation de vos projets, vous aurez pitié de moi et que vous
m'épargnerez la honte de révéler à mon père la véritable cause qui rend
impossible cette union.
»Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme. Brûlez cette
lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon amitié.
»B .»
Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.
—Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il.
Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.
—Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!... Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche, de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine... ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là, moi!...
Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura après examen du papier:
—Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités... heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de sa fortune!...
Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa poche, il se dit:
—Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard, quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il me conviendra d'y mettre!...
Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin:
—Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!...
Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente, ayant donné sa signature.
Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on n'attelait pas?...
Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris de vérifier si rien ne s'opposait au départ.
Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà plus celui du roi.