Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

XXIII Madame Bonaparte

XXIII

 

MADAME BONAPARTE

 

Bonaparte,—dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de l'intellect,—fut amoureux de Yeyette avec emportement.

Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour. Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle que son cœur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.

Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes militaires, en lui parlant stratégie.

Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable: n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait, lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme une reine!»

Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur ses talents militaires.

Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande; un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du premier amant...

Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.

Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat, sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche, deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé, ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type physique de son imagination.

Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait, qu'il espérait, qu'il voulait.

Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère, prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà. Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces d'un collégien.

Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille pour épouser Désirée, la sœur de madame Joseph Bonaparte, prouvait qu'il n'était pas indifférent à la dot.

Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages. Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.

Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du no 6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe de vraie vicomtesse.

Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite. Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis, dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille Beauharnais.

Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine, habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en sœur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.

La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline, produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.

Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée, la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à fouler sous l'impétuosité de ses caresses.

Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.

Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras. Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot, qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire. Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais œil ce mariage?

Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.

Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le citoyen Barras, membre du Directoire.