Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
XXII Yeyette
XXII
YEYETTE
La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.
Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.
Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait obscur et sa situation précaire.
Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»
Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en péril de la République.
Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.
Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.
Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.
Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.
Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public, en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:
«Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux
aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du Grand-Seigneur
et contribuer de ses talents et de ses connaissances acquises à la
restauration de l'artillerie de ce puissant empire, et exécuter ce qui lui sera
ordonné par les ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera
traité par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.
»Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les citoyens
Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de camp, capitaines Sergis et
Billaud de Villarceau, comme chefs de bataillon d'artillerie, Blaise de
Villeneuve, capitaine du génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants
d'artillerie de première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors
d'artillerie.»
Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.
Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la Convention et rétablir l'ordre légal.
Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun jouait sa vie.
Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.
Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.
—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.
Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité vertigineuse et insensible des sphères célestes.
Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu, il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la Révolution, auxquels il était étranger.
Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction, la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les principes et les libertés de la République anéantis avec les conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.
Relevant la tête, il répondit à Barras:
—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai au fourreau que l'ordre rétabli...
Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention était définitive et Barras disait à la tribune:
—J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en second de l'armée de l'intérieur.
Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait seul investi du commandement.
Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se fendait d'une façon cynique et dérisoire.
Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez madame Tallien.
Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9 thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.
Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque, Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se rendit à une soirée de la belle courtisane.
Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de muscadins pimpants et de généraux empanachés.
Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans poudre,—et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur accommodement,—une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du grade.
Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité, n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un sauveur vêtu à peu près proprement.
Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les choses changèrent.
Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot, Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait à l'intervention de madame Tallien.
Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts d'agrément, le dessin, la musique.
Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses idées matrimoniales.
Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.
Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et souvent les dérègle.
Il devint amoureux.
Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage, dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme légère.
Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.
Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.
Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles, audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.
Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille, venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car Joséphine avait encore deux sœurs: Catherine-Marie-Désirée et Marie-Françoise.
Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du marquis.
Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de Brienne.
Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2 septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde, le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.
A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont elle se montrait friande.
Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de Versailles.
M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique, en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M. Scipion de Roure.
Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais, député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef.
Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante, féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel de la rue de l'Université dont elle était la reine.
Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons. Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons s'ouvraient, et il eût été sauvé.
Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle, dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.
Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.
Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait. «Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»
Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.
Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité, proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée, aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises, commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile nouveau,—au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près de Couthon et de Soubrany.
Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait jetait dans ses jupes.
La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.
Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de vendémiaire.
Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui, d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui, passait grave, indifférent, souverain déjà.
La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières, ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.
En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.
Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte, fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:
«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul... dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»
Le portrait, peu flatté, paraît exact.
Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.
Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête. Bonaparte sortit de chez la Tallien le cœur bouleversé, les yeux brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse besogneuse, pour ne penser qu'à celle de Yeyette, comme lui avait dit se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.