Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
IX L'envoyé de Brunswick
IX
L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK
Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.
Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la délibération.
Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin exposa la situation.
Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de poser la question.
—Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre cœur saigne à l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé... Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec une mission conciliante?
Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée, sollicitant son adhésion.
—Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.
—Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la personne qui nous est annoncée.
Un mouvement de curiosité se produisit.
Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.
Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.
On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.
—M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire de Brunswick.
C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans la matinée du 10 août.
A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine, il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général autrichien.
Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris du service.
Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.
Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les propositions de capitulation.
Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après l'assaut, à toute la fureur du soldat.
Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.
On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables, et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le cœur cette hautaine et insultante menace.
Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de sauvegarder les apparences de l'honneur.
Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun la colère des Allemands.
Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.
Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance, où leurs maisons auraient à subir les obus.
En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10 août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement emporté d'assaut le château des Tuileries.
Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient blessé. Les cœurs de soldat ne gardent pas de rancune après la bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence honteux l'écœurait...
Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux le spectacle de cette lâcheté collective.
Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.
Il se leva et dit froidement:
—Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...
Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au rebord de la table.
Une voix parla dans le silence général:
—Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques bombes?...
C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.
Neipperg avait reconnu son rival.
Un flot de sang lui monta au visage.
Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin de le provoquer...
Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à remplir, il ne s'appartenait pas...
Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être aussi?...
Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?
Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait connaître la retraite de Blanche...
Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...
Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.
—De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?
—Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu... Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?
—Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt voix.
Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président, le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé autrichien.
Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible, menaçait de devenir batailleuse.
Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:
—Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.
Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata, en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le Ça ira!