Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

XXI L'étoile

XXI

 

 

L'ÉTOILE

 

Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place forte de la trahison.

Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la ville, avec l'arsenal, à la coalition.

Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.

A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie, les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.

Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement, surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu, Napoléon Bonaparte.

La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains, des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.

L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés, qui furent le noyau de la future armée d'Italie.

Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers, appartenant à la noblesse.

Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.

Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille. Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une pièce d'artillerie.

Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant Salicetti.

Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle, quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.

Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre, mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.

En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille. Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!» dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.

Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de l'établissement de ses frères et sœurs, son idée fixe.

Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant Clary.

Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et l'irriter.

Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.

Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à Saint-Maximin, dans le Vaucluse.

Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire d'une auberge où il prenait ses repas.

Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine. Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait épouser Lucien.

L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon de solder le compte de ce mauvais payeur.

Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour belle-sœur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur. Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée grandissante.

Il rompit toute relation avec son frère.

A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.

On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle allait devenir mère:

 

«Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris d'après

votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois, j'espère vous donner

un neveu. Une grossesse heureuse et bien d'autres circonstances me font

espérer que ce sera un neveu. Je vous promets d'en faire un militaire;

mais je désire qu'il porte votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous

ne me refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous

dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes enfants sont

vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la fortune. Puissé-je un

jour vous témoigner toute la tendresse que j'ai pour vous!»

 

Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste demeura consignée à la porte de son cœur.

Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.

Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.

Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.

Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en Vendée.

Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris, accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.

Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la disgrâce de Dubois-Crancé.

Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui dit sèchement:

—Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!

—On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.

Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée, fut rayé de l'armée.

Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph ne lui était venu en aide.

Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.

L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme: «Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me détourner lorsque passe une voiture.»

Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il donnera son cœur, son nom, et qui en échange lui apportera la satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et l'accès dans la société qui se reconstitue.

Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en réalité...

La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection dans Paris.

Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier (Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du 4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés triomphaient. Il était huit heures du soir.

Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.

Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.

Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.

Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille, destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et bientôt de la nation.

Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la France éblouie.