Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
X le Serment de Beaurepaire
X
LE SERMENT DE BEAUREPAIRE
Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.
Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...
La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...
Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur d'incendie...
C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le Ça ira, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.
Les hommes étaient rares dans cette foule...
Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce tumulte martial.
Le procureur-syndic en fit la remarque au président.
—Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en soupirant M. Ternaux.
Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:
—Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!
Et il ajouta:
—Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!
Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de l'hôtel de ville...
—Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous devez être satisfait, baron?
Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général avait disparu.
Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.
—Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en ce moment!...
—Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas... restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout s'arrangera...
—Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!... voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers... le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les murailles et servir les pièces!...
Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du vestibule les crosses des fusils.
—Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de l'artillerie.
—Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...
—Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte, derrière eux.
La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire, accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre, devant ces citadins effarés.
Le président essaya de prendre un peu d'autorité:
—Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.
—On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville... Est-ce vrai, citoyens?... répondez!
—Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité, commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense! dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.
Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une intonation respectueuse:
—Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts, j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait... j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!
—Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.
Beaurepaire remit son chapeau.
—Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens, vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile... Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...
Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le procureur-syndic.
—Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez prendre ses avis avant de livrer bataille!
—Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait, camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis? Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher, c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...
De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était dans la direction de la porte Saint-Victor.
Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus.
—Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle honteux!...
Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:
—Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...
—Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se présentait ainsi à lui.
—Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense une note officieuse du généralissime.
—Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?
—Vous l'avez dit.
—Et qu'a-t-on répondu ici?...
Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.
Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:
—Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur Ternaux!
—J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le président.
Mais Neipperg se contenta de dire habilement:
—Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...
Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:
—Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?
—Je suis à vos ordres, commandant!
Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers le président et le procureur-syndic:
—Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la ville... J'espère que vous partagez mon avis?...
—Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous? Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous attendons votre réponse...
Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:
—Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien, messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment... je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à la mort!...
Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup de poing la table et répéta:
—Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...
Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.
—Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.
On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.
—On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves... Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du 13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va, vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les Autrichiens n'entreraient ici!...
—Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.
—Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...
—Vous nous redonnez confiance!...
—Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...
—Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...
—Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le généralissime trouvera les portes ouvertes...
—Mais qui charger d'une telle mission?
—Moi! dit Lowendaal.
—Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager annonçant une victoire.