Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

XX la Victoire en Chantant...

XX

 

LA VICTOIRE EN CHANTANT...

 

Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la crête de Jemmapes,—les paysans belges opprimés par l'Empire que la victoire des sans-culottes allait affranchir,—virent un inoubliable et majestueux spectacle...

Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant des feuilles séchées.

Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens, garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie, les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient, papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée automnale.

Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades, abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe, avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.

L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes à cracher la mitraille.

La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche appuyée à la chaussée de Valenciennes.

Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total de près de cent bouches à feu.

L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque certitude de la victoire.

De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec l'aurore, ouvrit la bataille.

Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide, ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.

Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le cœur plein d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner avant midi...

Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre de torrent...

Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la Marseillaise... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations des obusiers...

De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de l'hymne terrifiant de la Révolution...

Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes, citoyens!... formez vos bataillons!...

Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...

La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues, la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis, sous ses vagues de plus en plus hautes...

Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...

Le canon et la baïonnette furent seuls employés...

De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs, enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les cavaliers en un instant culbutés...

Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques, furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont les mains pour la première fois maniaient le fusil.

Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui, bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.

Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil, ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à Mons.

Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade, sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la suite sous le nom de Louis-Philippe.

Ce fut au chant de la Marseillaise et du Ça ira que les derniers retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le baptême de la gloire.

 

Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.

L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le repas du soir.

On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à l'humanité!...

Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de sang, car il avait, lui aussi, terriblement manœuvré avec l'arme blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.

Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat dit tout à coup:

—Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...

—Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments, vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.

—Eh bien! major, il y avait un enfant...

—Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.

René ajouta:

—La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au milieu des balles?...

—Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.

—Vous avez eu le cœur de laisser cet innocent exposé à la mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!

—Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon, ce silence, cette tranquillité...

—C'était sage, dit le major... Continue...

—Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave, nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et qui nous dit, en nous voyant:—C'est Léonard!... Il s'est sauvé par là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une cour extérieure.

—Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...

C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du récit du soldat.

Elle dit vivement:

—Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.

Celui-ci secoua la tête:

—Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...

—Tu l'as abandonné, malheureux?

—Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors, nous avons battu en retraite...

—Mes amis, s'écria Catherine, des gens de cœur il n'en manque pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?... peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.

—C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.

—On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.

—Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un troisième.

Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:

—Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la peine qu'on risque sa peau comme ça...

—J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez bien, les enfants!... bonsoir!...

—Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...

—Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut. Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons impériaux.

—Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que ce misérable Léonard a abandonné dans le château.

—Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule, dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...

—Et tu l'as tué, le capitaine?...

—Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces Allemands!...

—Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...

—Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...

Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre se dessina, leur barrant le passage...

Catherine eut un mouvement de surprise:

—Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.

—Il vient avec nous! dit René aussitôt.

—Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit l'aide-major.

Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de Jemmapes.

Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.

Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du régiment.